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    Partenariat à toute épreuve entre la Russie et l'Union européenne

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    MOSCOU, 26 novembre. (Commentateur politique de RIA-Novosti, Vladimir Simonov). Il était sans doute difficile de trouver un moment moins convenable pour tenir cette 14-ème édition du Sommet Russie-Union européenne. En effet, la Commission européenne dans sa nouvelle composition avec à sa tête Jose Manuel Barroso venait à peine de reprendre haleine après la très difficile procédure de son approbation par le Parlement européen. C'est pour beaucoup à cause de cet incident de parcours que le Sommet de La Haye, initialement prévu pour le 11 novembre dernier, avait été reporté à jeudi 25 novembre. Quoi qu'il en soit, c'est justement l'Ukraine qui est devenue la pomme de discorde dans les relations entre Moscou et Bruxelles. Vers le moment où Jan Peter Balkenende, Premier ministre des Pays-Bas (Etat assurant actuellement la présidence tournante à l'Union européenne), a serré la main au Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, à l'entrée du palais Binnenhof, les protestations de masse se poursuivaient en Ukraine depuis déjà plus de trois jours d'affilée.

    Vladimir Poutine venait de féliciter Viktor Yanoukovitch d'avoir remporté la victoire, officiellement déclarée par la Commission électorale centrale (CEC) de l'Ukraine. Dans le même temps, l'Union européenne (UE) a émis une déclaration sévère où elle a refusé net de croire que ces résultats reflètent la volonté du peuple ukrainien et dépêché en Ukraine son envoyé spécial pour s'entretenir avec les leaders politiques du pays.

    Après tout cela, même les plus grands optimistes ont sans doute eu l'idée que le Sommet était bel et bien voué à l'échec. Ce serait évidemment plus que déplorable car chaque dialogue de ce genre au Sommet perfectionnait les principes mêmes du partenariat entre la Russie et l'Europe unie, tout en étoffant lesdits principes d'un contenu nouveau. Heureusement, il n'y a pas eu d'échec. Par contre, jeudi dernier, à La Haye, une chose extraordinaire s'est produite. Autrement dit, les principes en question ont passé avec succès l'examen difficile de la crise en Ukraine. C'est que l'Union européenne et la Fédération de Russie ont poursuivi leur dialogue et ce, bien que leurs visions de ce grave problème politique ne coïncident pas, loin s'en faut. Bien plus, ensemble, Jan Peter Balkenende et Vladimir Poutine ont exhorté les leaders politiques ukrainiens à trouver un moyen non violent pour désamorcer la tension dans le pays.

    Il n'en est pas moins significatif, non plus, que cette crise en Ukraine serait restée en général, dirait-on, à la périphérie du Sommet. Par contre, la conception des soi-disant quatre "espaces" communs entre la Russie et l'Union européenne, conception qui remonte encore au Sommet de mai dernier à Saint-Pétersbourg, est devenue le thème essentiel à l'ordre du jour du Sommet à La Haye. Lesdits espaces s'étendent notamment à la sphère de l'éducation, de la science et de la culture, domaine qui est sans doute le moins controversé. Ce sont aussi les rapports économiques et, enfin, deux "corbeilles" les plus problématiques que sont les problèmes relevant de la sécurité extérieure, ainsi que la sphère de coopération en matière de liberté, de justice et de sécurité intérieure. Contrairement aux prophéties des sceptiques prétendant notamment qu'à leur habitude, les parties parleraient beaucoup sans cependant s'entendre sur rien de concret, le dialogue s'y est fait très ouvert et productif. Des quatre espaces, les parties ont sans doute progressé le plus dans les sphères de la culture et de la coopération économique. Pour ce qui est des autres espaces, et plus précisément de la sécurité extérieure et du droit, les parties ont aussi trouvé un langage commun. A ce jour, 55% des exportations russes vont vers les pays de l'Union européenne, encore que l'UE intervienne invariablement en consommateur insatiable d'hydrocarbures russes. L'UE appuie la Russie dans son intention d'adhérer à l'Organisation mondiale du Commerce (OMC) et se montre prête à aider Moscou à remplir les conditions de cette adhésion. Les parties se déclarent aussi prêtes à aller plus loin quant aux transports et à la protection de l'environnement. Somme toute, le Sommet de La Haye a fourni une nouvelle confirmation de la bonne qualité de leur partenariat économique. Jan Peter Balkenende et Vladimir Poutine ont accepté l'idée de former une commission russo-européenne qui se consacre au développement économique et social de la région de Kaliningrad, terre russe à la Baltique enclavée entre la Lituanie et la Pologne. Une région de Kaliningrad qui soit prospère et ouverte serait dans notre intérêt réciproque, ont reconnu les participants au Sommet. Comme Moscou l'espère bien, ce nouvel organe pourrait contribuer à la conclusion d'une entente spéciale avec la Commission européenne et la Lituanie sur la stabilité du régime du transit des marchandises à Kaliningrad. C'est qu'un risque de dégradation des termes actuels de ce transit préoccupe toujours tout particulièrement la Russie.

    Par ailleurs, une autre entente très importante a été enregistrée à La Haye. Il s'agit, en l'occurrence, d'instituer un dialogue permanent et continu entre la Fédération de Russie et l'Union européenne pour discuter des problèmes des minorités nationales, y compris des populations russophones dans certains Etats européens.

    Il s'agit avant tout de la Lettonie et de l'Estonie. Ayant proclamé son attachement infaillible aux valeurs démocratiques, l'Europe devrait sans doute rougir de honte, car en plein cœur de ce continent, il existe aujourd'hui le ghetto d'un vrai apartheid. Plus de 700 000 personnes qui vivent en Lettonie et en Estonie ont des passeports d'autre couleur, ce qui les voue à un statut humiliant de non-ressortissants. Les hommes de droit à divers centres de défense des droits de l'homme ont même découvert 62 déffirences dans les droits des citoyens, d'une part, et ceux des parias russophones, de l'autre, en Lettonie, et 46 - en Estonie.

    Quoi qu'il en soit, il n'est pas la question de la mauvaise volonté de certaines forces ténébreuses et occultes, mais d'une politique discriminatoire choisie par l'Etat dans les pays évoqués qui font d'ailleurs aujourd'hui partie de l'Union européenne. Pire, déjà après l'adhésion de la Lettonie à l'Union européenne, la Diète lettonne a ostensiblement refusé de ratifier la Convention-cadre du Conseil de l'Europe pour la protection des droits des minorités nationales.

    Jusqu'à tout dernièrement, Bruxelles a manifestement fermé les yeux sur cette flagrante injustice d'envergure. On dirait que la Commission européenne s'abstenait tout simplement d'incommoder, tant soit peu, ses pays-novices afin que ceux-ci se sentent comme chez eux dans le nouveau club. Pourtant, l'entente enregistrée, cette fois, à La Haye pour instituer un dialogue permanent et continu sur les problèmes des minorités nationales montre, de toute évidence, que Bruxelles se rend de mieux en mieux compte que les autorités de Riga et de Tallinn "exagèrent" manifestement. On dirait, effectivement, qu'il s'agit bien là d'une étrange magie des chiffres: Bruxelles déclare inexistants ces 800 000 Ukrainiens qui ont assuré à Viktor Yanoukovitch sa victoire à la présidentielle, tout en ne s'apercevant même pas de la discrimination d'encore quelque 700 000 non-ressortissants en Lettonie et en Estonie. N'est-il pas trop important, donc, le nombre d'Européens qui ne sont pas dignes de l'attention de l'Union européenne? On évoquerait aussi parmi les résultats pratiques intéressants du Sommet à La Haye la décision d'ouvrir à Moscou un établissement d'études spécial qui formera à partir des diplômées d'études supérieures des spécialistes de l'économie et du droit européens. Comme l'a promis Vladimir Poutine, les promus de ce Collège européen russe vont travailler, tant au sein d'établissements publics que dans des structures de business.

    Tout porte à croire, en général, que le Président russeà qui l'on reproche, ces derniers temps, un ton excessivement dur dans ses contacts avec l'Occident est resté très content du dialogue qu'il venait d'avoir à La Haye.

    "Le travail d'aujourd'hui me confère de l'optimisme, a-t-il déclaré devant les journalistes. Je n'ai même pas espéré avoir un dialogue aussi constructif avec des personnes qui viennent d'entrer dans l'exercice de leurs fonctions". Et d'ajouter que ledit Sommet n'avait évidemment pas eu pour tâche d'enregistrer des ententes sur toutes les questions, bien qu'un "progrès considérable" y ait été obtenu. Cela dit, le leader russe a présagé que, d'ici le futur Sommet Russie-UE qui se déroulera en mai 2005 à Moscou, on pourrait bien aboutir à des ententes pour concerter les documents qui déterminent le contenu concret des quatre espaces communs. Quoi qu'il en soit, la formation des espaces eux-mêmes, a averti Vladimir Poutine, c'est évidemment un long processus, de sorte que la Russie ne compte même pas qu'il puisse être achevé dans quelques semaines ou mois.

    Force est de reconnaître que le Président russe a tout à fait raison. Preuve à l'appui, ces divergences qui persistent dans l'espace de la sécurité extérieure. Il s'agit en premier lieu du règlement des conflits sur l'étendue post-soviétique. En mai dernier, l'Union européenne s'est élargie à dix nouveaux membres, pour la plupart des Etats de l'ancien camp communiste. Les griefs historiques poussent les novices à inciter les anciens de la Vieille Europe à s'ingérer dans les affaires des Etats limitrophes, et plus précisément de la Géorgie, de l'Ukraine, de la Moldavie et de l'Azerbaïdjan. Les capitales post-communistes voudraient, de toute évidence, y mettre de l'ordre à leur manière russophobe.

    Néanmoins, la Russie ne pense pas que l'Union européenne doive s'occuper des problèmes des pays-membres de la Communauté des Etats indépendants (CEI). De leur côté, les représentants de l'Union européenne répondent qu'ils ne font que tendre la main pour épauler les jeunes démocraties. Ainsi, l'une partie comme l'autre exhortent, l'une l'autre, à adopter une attitude plus constructive. Toutefois, chacune le comprend à sa manière, à elle.

    Pour l'espace de coopération en matière de droit et de sécurité intérieure, des contradictions tiennent aussi, et notamment sur la question d'un régime sans visas. Moscou s'emploie à obtenir de Bruxelles l'indication des délais exacts de l'ouverture des frontières pour les citoyens russes. L'Union européenne évite, pour le moment, de faire des promesses et exige, à son tour, de Moscou que la Russie signe l'Accord de réadmission - engagement de réadmettre les migrants clandestins - encore qu'il ne s'agisse pas uniquement des Russes, mais aussi des ressortissants des pays tiers qui se retrouvent en Europe à travers la frontière russe.

    Somme toute, le Sommet de La Haye a bien montré que toutes ces contradictions ne sont pas insurmontables. Autrement dit, le partenariat stratégique entre l'Union européenne et la Russie est capable de résister à toutes les épreuves.

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