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    L'Artiste et le Tsar: sortie d'un livre sur Chostakovitch et Staline

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    Par Anatoli Korolev, commentateur politique RIA Novosti.

    Un nouveau livre du musicologue américain Solomon Volkov sur Dmitri Chostakovitch, "Chostakovitch et Staline: l'artiste et le tsar", vient d'apparaître sur les rayons des librairies moscovites.

    Lorqu'il vivait en Russie, Volkov était l'ami de jeunesse de Chostakovitch.

    Après la mort de ce dernier, il a publié un recueil d'entretiens avec le compositeur, "Témoignage", qui a fait sensation: Chostakovitch avait confié beaucoup de secrets à son jeune ami. Le plus grand d'entre eux est en rapport avec les relations qu'il entretenait avec Staline; ceci est au cœur de la nouvelle étude.

    Il se trouve que le dictateur qui avait du flair pour découvrir les génies s'orientait à merveille dans les subtilités du comportement humain et saisissait dans la musique du compositeur des motifs illustrant la maudite tyrannie. C'est Staline lui-même, et non le théoricien du parti Jdanov comme il était convenu de le croire, qui a rédigé un article impitoyable sur l'opéra "Lady Macbeth de Mzensk" publié sans signature dans "La Pravda".

    Aux yeux de Staline, toute expérimentation avant-gardiste avec la mélodie et la destruction de son rythme portait atteinte aux fondements spirituels de la musique. Il affirmait qu'une bonne musique était harmonieuse, et non pas le contraire.

    Bref, le tyran s'y connaissait bien dans les codes musicaux: il était impossible de cacher son indépendance d'esprit que ce soit dans une symphonie ou un dans concerto pour piano.

    Comment Chostakovitch a-t-il donc survécu dans cette atmosphère de contrôle paranoïaque?

    Pour Solomon Volkov, Chostakovitch a inconsciemment choisi la tactique du faible d'esprit. Il s'est mis presque à simuler un aliéné.

    "En feignant la faiblesse d'esprit, écrit le musicologue, Chostakovitch s'est inscrit dans une tradition qui remontait à Pouchkine et Moussorgski, celle du dialogue et de la confrontation entre l'artiste et le tsar. La faiblesse d'esprit est le symbole d'un artiste qui, au nom de son peuple opprimé, dit au tsar une vérité dangereuse".

    À beaucoup d'égards, on peut souscrire à ce point de vue. En Russie, en effet, les faibles d'esprit ont souvent joué le rôle d'une opposition au singulier. L'exemple le plus connu est celui de Basile le Bienheureux, un mendiant qui, assis sur le parvis de l'église de Notre-Dame de Kazan, presque nu dans ses haillons, qu'il fasse chaud ou froid, proférait sur Ivan le Terrible des choses si effrayantes qu'elles auraient pu coûter la vie à n'importe qui d'autre. Mais, par superstition, le tsar ne le touchait pas: les Russes considéraient les propos des faibles d'esprit comme la voix de Dieu et le tsar était le premier à y croire.

    On croirait à peine, cependant, que Chostakovitch passait pour un faible d'esprit sans le vouloir. Dans les années de la terreur bolcheviste, beaucoup d'artistes affectaient sciemment la démence pour, d'une part, déclarer leur position et, d'autre part, survivre aux répressions. En protestant contre la politique culturelle du parti, Boris Pasternak, par exemple, écrivait à Staline des lettres si audacieuses qu'elles lui auraient valu la mort si elles n'avaient pas été rédigées dans un style de génie fou. On raconte que, chaque fois que les services de sécurité lui proposaient de fusiller le poète, Staline répondait invariablement: laissez-le tranquille, ce pauvre malade!

    Ce pauvre malade...

    Il suffisait au poète de prouver aux autorités son mépris du quotidien et de justifier son souci du sublime pour qu'il se voit accorder une rémission de ses péchés jusqu'à la fin de sa vie.

    Boulgakov s'est montré encore plus audacieux: dans une lettre à Staline, il a écrit que pour la Russie l'évolution était préférable à la révolution.

    Une folie ou un calcul?

    Dans les années où la terreur était à son apogée et des dizaines de personnes étaient fusillées tous les soirs dans les sous-sols de la Loubianka, cette tactique de la sincérité semblait absolument contraire au bon sens et frisait le délire. Mais, par intuition, Pasternak et Boulgakov ont trouvé le talon d'Achille de Staline: il avait peur des ennemis secrets, des traîtres et des personnes à double face. Sa phobie d'être victime d'une trahison frôlait la paranoïa. Par contre, le tyran se sentait rassuré face aux ennemis ouverts, face à ceux qui lui déballaient ses quatre vérités. Il préférait jouer cartes sur table.

    Boulgakov et Pasternak ont ainsi évité les répressions, comme la remarquable pianiste Maria Ioudina. En recevant en cadeau son disque avec un concerto de Mozart, Staline lui a fait verser une jolie somme d'argent. Dans une lettre de reconnaissance, Ioudina lui fait savoir qu'elle a donné cet argent à l'Église et termine sa lettre par ces mots: "Je prierai Dieu pour que tous les graves péchés soient pardonnés au camarade Staline".

    Les répressions ne l'ont pas touchée, car elle a courageusement confié sa vie entre les mains de la dictature.

    Peut-être Chostakovitch a-t-il incarné le mieux cette idée de la "faiblesse d'esprit". Député du Soviet suprême de l'URSS, il a occupé des postes importants au ministère de la culture et a reçu beaucoup de décorations. Mais parallèlement à cette servilité manifeste, il composait une musique absolument libre. Ses œuvres fournissent un commentaire lugubre de l'époque. Dans son opéra "Le Nez", par exemple, il nous montre la vie des fantômes et en même temps conspue la politique culturelle du parti. Il répond à l'arrêté de 1948 du Comité central du Parti communiste des bolcheviks sur la lutte contre le formalisme par son "Petit paradis antiformaliste" où il manifeste à bon escient beaucoup de procédés formalistes.

    La confrontation de Chostakovitch et de Staline fait ressortir donc une conclusion paradoxale: intégrée dans la musique du compositeur, la tyrannie devenait pour lui une puissante source d'inspiration.

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