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    Une chance s'offre à la Russie pour reprendre le contrôle sur son développement national

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    MOSCOU. (Alexandre Tsipko, politologue - RIA-Novosti). En septembre dernier, le Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, a proposé de remplacer les actuelles élections directes des chefs du pouvoir exécutif des régions russes (elles sont 89 en tout) par l'élection de ces mêmes chefs de région par les assemblées législatives régionales respectives sur présentation du Président du pays. La loi introduisant cette nouvelle procédure est d'ores et déjà adoptée, de sorte que le temps n'est pas du tout loin où ladite procédure sera appliquée. Mais quelle est la raison de cette novation? A quel point est-elle démocratique? Répond-elle effectivement aux impératifs du développement politique de la Russie? Pourquoi, enfin, s'est-elle retrouvée au centre d'une âpre lutte politique?

    L'actuel système politique russe était né de la révolution à la charnière des années 1980 et 1990, soit du passage du pays du communisme à une société démocratique normale. Dans le pays où il n'y avait jamais eu de société civile et où la majorité de la population croupissait dans la misère, il n'était pas du tout rare que les élections se transformaient dans une farce pure et simple. C'est pourquoi depuis ces dernières années, la valeur même des institutions démocratiques et des procédures démocratiques elles-mêmes s'est brusquement dépréciée. Comme le montrent de multiples sondages d'opinion, les problèmes liés au développement et au perfectionnement des institutions démocratiques ne comptent aujourd'hui que pour 6,3% de la population de la Russie. Par contre, les problèmes liés à la lutte contre la pauvreté et à l'amélioration des services médicaux et d'enseignement, ainsi qu'à leur accessibilité sont très importants pour plus de 60% des Russes.

    Il est tout à fait évident que la majorité écrasante des mécanismes politiques de la démocratie électorale en Russie portent un caractère parfaitement expérimental. C'est que lesdits mécanismes n'ont apparu dans notre législation actuelle qu'à force d'imitation des systèmes politiques dans d'autres pays au lieu d'être l'effet des impératifs de la progression de la démocratie en Russie elle-même. Quoi qu'il en soit, le problème le plus grave consiste justement dans le fait que, dans notre pays, toutes les libertés démocratiques ont été en quelque sorte offertes d'en haut. Tout d'abord par Mikhaïl Gorbatchev, et ensuite par Boris Eltsine. Comme résultat, tant la politique publique que la démocratie électorale ont défini pour des décennies les intérêts réels et les besoins effectifs de la majorité écrasante de la population. On a tout lieu d'affirmer même qu'à la différence d'autres pays de l'Europe Orientale, on n'a toujours pas réussi à former en Russie un modèle national de démocratie, soit un modèle qui soit solidement ancré dans le sol russe. Ces pousses de la démocratie qui vont d'en bas, c'est-à-dire ces formes de participation de la population à la vie politique qui étaient nées à la charnière des années 1980 et 1990, se sont retrouvées à ce jour écrasées ou mises en veilleuse. Or, cela a été fait il y a plusieurs années, encore que ces pousses de démocratie aient été détruites sciemment par les gens qui se nommaient "démocrates". Qui plus est, elles ont été détruites pour qu'elles n'empêchent plus de mener les réformes. En l'espace de quelque treize années tout au plus, nous avons cassé à plusieurs reprises notre système d'institutions démocratiques. Tout d'abord, cela s'est passé de 1990 à 1993. A l'époque, tout comme les autres pays socialistes européens, la Fédération de Russie s'en allait du communisme vers une république parlementaire. Ensuite, après avoir anéanti les Soviets en 1993, Boris Eltsine a décidé de créer une sorte d'autocratie élue, tout en gardant la façade démocratique. Et voilà que maintenant Vladimir Poutine essaie de rationaliser la démocratie pour rendre gouvernable le pays, pour sauver le tissu social lui-même.

    Les mécanismes d'autodestruction de la vie sociale, lancés au début des années 1990 sont de plus en plus difficiles à arrêter. La dégradation sociale est devenue un vrai désastre pour nombre de régions de la Fédération de Russie. Dans ces conditions, il importe d'adapter les mécanismes de fonctionnement du pouvoir exécutif à l'état effectif de la société elle-même.

    C'est pourquoi il est objectivement nécessaire de renoncer à cette démocratique fausse de façade en faveur d'une démocratie effective et efficace qui contribue à la convalescence politique et spirituelle de la Russie.

    On doit enfin se rendre bien compte que le chaos et la désorganisation du tissu social en Russie a pris les formes dramatiques les plus profondes avant tout sur l'immense continent industriel russe, dans ces régions de la profonde province de Russie où la désindustrialisation a d'ores et déjà revêtu un caractère, dirait-on, irréversible. Dans cette Russie, la seule force capable d'arrêter la désintégration sociale et de rétablir la viabilité de la société est un pouvoir puissant, responsable et actif. Dans les régions dépressives de la Russie, il est déjà depuis longtemps nécessaire de renoncer aux élections des chefs des entités de la Fédération pour passer à une administration d'urgence, à celle d'anti-crise. Aussi, a-t-on grand besoin de la volonté d'Etat du Président, d'une politique d'Etat énergique et des programmes d'Etat pour assainir la vie de la société. Il est parfaitement évident que jusqu'ici Vladimir Poutine n'a pas donné de réponse adéquate à cette demande de la Russie. Somme toute, il ne fait qu'essayer de le faire à présent.

    Certes, il n'y a rien de bon dans le fait même que les gens acceptent facilement une réduction du champ de la démocratie électorale. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas, à mon avis, le cas où nous ayons le droit d'accuser la population de la Russie de manquer de civisme ou de sous-évaluer les institutions démocratiques, loin s'en faut. Tout porte à croire, au contraire, que nous y avons affaire au réalisme et au bon sens de notre population. C'est que la démocratie de façade elle-même où la population ne peut exercer aucune influence réelle sur le processus de changement du pouvoir, éloigne de plus en plus cette population tant moralement qu'intellectuellement de la politique publique et du pouvoir lui-même. En général, la séparation de la "base" du "sommet" se produit en ascendant depuis ces dix dernières années. C'est sans doute la raison pour laquelle la société interprète l'actuelle polémique sur la procédure d'élection ou de nomination des chefs régionaux comme une sorte de remue-ménage au sommet qui n'a rien à voir avec la vie de la société elle-même.

    Nombreux sont ceux effectivement qui se souviennent très bien que les experts qui accusent aujourd'hui Vladimir Poutine d'attenter à la Constitution, aux droits et aux libertés de la personne avaient été les idéologues d'un coup d'Etat constitutionnel en septembre 1993 qui avait abouti finalement aux tirs ouverts depuis les chars sur le Soviet Suprême, élu d'ailleurs par l'ensemble du peuple. Ainsi, les actuels leaders de la communauté libérale russe n'avaient manifesté alors, en automne 1993, aucune piété pour la démocratie électorale ni pour le pouvoir du peuple ni pour les droits et libertés des élus du peuple. Par contre, certains d'entre eux avaient même appelé alors à "écraser la vermine", tout en exhortant à dissoudre le Parlement démocratique, élu par l'ensemble du peuple.

    Rien d'étonnant que pour ceux qui avaient énormément souffert des transformations, pour ceux qui avaient perdu dans ces années difficiles leurs enfants et leurs proches, pour ceux, enfin, qui s'étaient perdus eux-mêmes en tant que personnalités, les démocrates et les jeux à la démocratie sont devenus aujourd'hui une vraie malédiction. Et comme le montrent les sondages d'opinion, de telles personnes constituent au moins deux tiers de la population de la Russie. On comprend bien que les transformations évoquées n'avaient pas été si douloureuses pour ces gens parce que le pays s'est mis à élire les gouverneurs ou parce que nous avons tout de suite commencé à élire le chef de l'Etat par l'ensemble du peuple et à élire directement le Parlement. Non. Mais il est arrivé que dans la conscience des gens, tous leurs malheurs et toutes leurs souffrances se sont associés aux visages, et plus précisément aux physionomies de la démocratie et ce, pour beaucoup par la faute des démocrates et des libéraux eux-mêmes.

    La population de la Russie se rappelle et voit toujours bien que les gens qui s'appellent eux-mêmes "démocrates" ou "libéraux" n'ont jamais compati aux malheurs ni à la douleur de simples gens, qu'ils n'ont fait rien pour atténuer l'effroyable misère, ne sont jamais intervenus contre la toxicomanie qui a déferlé sur le pays, n'ont rien entrepris, non plus, contre l'enfance abandonnée ni la délinquance et la criminalité.

    La population ne peut pas oublier, non plus, que les politiques qui s'assimilaient à l'"Occident" et à la "liberté" étaient de fervents partisans de la désagrégation de l'Union Soviétique, de combattants acharnés contre le complexe militaro-industriel du pays, contre l'armée, les organes judiciaires et de sécurité, contre les traditions mêmes de l'Etat russe, en tant que tel.

    Et le peuple a pour beaucoup raison dans son évaluation de ceux qui s'appellent en Russie "démocrates" ou "libéraux". C'est que les individus qui représentent aujourd'hui la fameuse "opposition libérale" à la politique de Vladimir Poutine tendant à rétablir le pouvoir vertical dans le pays ont toujours lutté pour cette démocratie, pour ces institutions politiques qui leur garantissaient les positions dans l'hiérarchie sociale. Mais si ces mêmes institutions, comme cela avait, par exemple, été dans le cas du Congrès des députés du peuple de la Fédération de Russie, échappaient à leur contrôle, on jetait immédiatement l'anathème sur elles. Si Vladimir Poutine avait laissé tous les postes clés du pouvoir à l'élite libérale, nul ne l'empêcherait sans doute aujourd'hui de nommer les gouverneurs. En effet, autrefois, dans le contexte des médias les plus démocratiques, le plus "démocratique" Boris Eltsine avait nommé les gouverneurs et ce, sans que qui que ce soit l'ait accusé d'autoritarisme. Par conséquent, ce n'est guère la procédure de formation du corps de gouverneurs qui est en cause aujourd'hui, mais Vladimir Poutine lui-même qui n'arrange plus du tout l'élite libérale, et celle-ci cherche, à son propre aveu, à le "renverser" à tout prix.

    Et c'est justement de ce point de vue, celui du rapport des forces politiques dans le pays que l'opposition libérale considère aujourd'hui les dernières initiatives législatives de Vladimir Poutine. De toute évidence, cette opposition libérale perçoit dans l'annulation des élections directes des chefs des entités de la Fédération encore une preuve du renforcement du pouvoir effectif de Vladimir Poutine et, automatiquement, la diminution de sa propre influence sur la Russie régionale. D'autre part, l'abrogation des élections populaires des entités de la Fédération offre à l'opposition un beau prétexte pour ternir en quelque sorte le prestige de Vladimir Poutine aux yeux de l'opinion internationale, en l'accusant d'"ambitions dictatoriales". Le nouveau système de nomination des chefs de région est, en outre, dangereux pour l'opposition libérale car ledit système élargit les possibilités déjà immenses de Vladimir Poutine pour recruter une nouvelle élite - son élite au pouvoir. Et du moment que l'essentielle tâche de l'opposition libérale consiste aujourd'hui à "renverser Poutine", il est tout à fait naturel qu'elle s'opposera inévitablement à tout renforcement du pouvoir du Président.

    On n'aurait rien reproché à Vladimir Poutine, avait déclaré dans l'une de ses nombreuses interviews Boris Berezovski, opposant de renom et "oligarque", s'il avait rempli tout ce au nom de quoi Boris Eltsine lui avait justement cédé le pouvoir, c'est-à-dire, s'il avait laissé les positions dirigeantes dans la société à ces élites politiques, économiques, informationnelles et culturelles qui s'étaient formées dès 1993. Quoi qu'il en soit, Vladimir Poutine est coupable aux yeux de la communauté libérale car au lieu d'"affirmer" le pouvoir de l'élite libérale, il s'est mis à lui retirer progressivement les postes de commande dans la politique, dans l'économie, dans les médias et même dans la culture. Qui plus est, Vladimir Poutine s'est même transformé en ennemi déclaré de la communauté libérale quand il a commencé à remplacer l'élite libérale par une élite "de force", composée notamment d'anciens agents du KGB, militaires et policiers.

    Et voilà maintenant quand la communauté libérale est en train de perdre ses postes clés dans les structures du pouvoir, elle se met à en appeler aux "sentiments des démunis". Il n'est pas du tout à exclure, d'ailleurs, qu'en cas du mécontentement de la population face aux réformes engagées à présent par le Président Poutine dans le domaine de l'enseignement et de la santé, les libéraux russes redeviennent, une fois de plus, de fervents combattants pour la justice sociale et essaient de se restituer les postes clés au pouvoir, en exploitant le mécontentement populaire.

    Or, les forces patriotiques en Russie reçoivent, elles aussi, aujourd'hui une chance rare pour faire ce qu'elles n'ont pas réussi à faire depuis ces quinze dernières années, chance de rendre à la Russie le contrôle sur son propre développement national. Il n'en est pas moins vrai, cependant, que pour ne pas rater cette chance, on a besoin de volonté et de foi, mais aussi et surtout d'un programme approprié.

    Cet article a été préparé par l'auteur pour la table ronde de la fondation "Unité au nom de la Russie"

    Le point de vue de l'auteur ne correspond pas forcément à celui de la rédaction.

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