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    Liquéfaction de gaz naturel ou transport par gazoduc: un partenariat plutôt qu'une rivalité

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    MOSCOU, 16 décembre - par Vassili Zoubkov, commentateur économique RIA Novosti.

    La Russie dispose des plus grandes réserves connues de gaz naturel au monde et d'un huitième des réserves de pétrole. La hausse des exportations de produits énergétiques est le facteur essentiel de la croissance spectaculaire de l'économie russe au cours de ces dernières années.

    Selon le ministre du développement économique et du commerce, Guerman Gref, 2004 sera l'année record des exportations de gaz naturel dont le volume doit s'établir à 198 milliards de mètres cubes, contre 189,4 milliards en 2003. D'ici 2007, les exportations de gaz pourraient atteindre la fourchette de 243 à 252 milliards de mètres cubes.

    Placée sous le contrôle de l'État, la compagnie Gazprom a récolté l'an dernier 16,5 milliards de dollars américains en termes de recettes d'exportation, et le bénéfice net a dépassé 7 milliards de dollars. Cette année, selon des analystes russes, le montant global de ses recettes d'exportations doit s'établir à 18 milliards.

    Rappelons que le géant russe écoule son gaz vers neuf pays européens, la Turquie comprise. En 2003, 90 milliards de mètres cubes ont été exportés vers l'Europe occidentale, 43,3 milliards vers l'Europe orientale et 42,6 milliards de mètres cubes vers la CEI et les pays baltes.

    NOUVEAUX PROJETS DE GAZODUC

    Dans le proche avenir, le Vieux Monde restera le principal partenaire commercial de Gazprom. Selon des informations, d'après les contrats déjà signés, ses exportations vers l'Europe se monteront à 180 milliards de mètres cubes de gaz naturel d'ici 2010. Un gazoduc Iamal-Europe dont la construction est en cours et qui traversera la Biélorussie et la Pologne aura une capacité de transport allant jusqu'à 35 milliards de mètres cubes par an. De nouveaux projets sont également envisagés, notamment celui de Gazoduc nord-européen (GNE).

    Particulièrement ambitieux, ce projet doit permettre de fournir le gaz sibérien directementau client en contournant les territoires de pays étrangers. Une conduite sous-marine longue de presque 1 200 kilomètres traversera les eaux neutres pour relier Vyborg, le port russe au bord du golfe de Finlande, à l'Allemagne d'où le gaz passera par le réseau existant vers les îles Britanniques.

    La capacité sera de 19 milliards de mètres cubes pour un gazoduc à une conduite (diamètre: 1067 mm; pression: 200 atmosphères), ou de 30 milliards pour un gazoduc à deux conduites. Nul doute que l'expérience apportée à Gazprom par le projet Blue Stream, un gazoduc en eau profonde vers la Turquie via la mer Noire, sera d'une précieuse utilité.

    Quoiqu'il coûte presque 6 milliards de dollars, le gazoduc sous-marin offre toute une série d'avantages. L'important est qu'on n'aura plus besoin de consulter une demi-douzaine de pays et de leur payer le transit par le gaz. Le grand robinet demeure entre les mains de Moscou.

    Naturellement, un parcours baltique du gaz russe vers l'Europe n'a pas été une surprise agréable pour les États voisins qui profitent du transit.

    LES PROJETS GAZIERS RUSSES ET LA GRANDE-BRETAGNE

    La particularité du GNE est qu'il aura des ramifications vers l'enclave russe de Kaliningrad, la Finlande, la Suède et le Danemark. La Grande-Bretagne qui sera le point final est l'un des plus gros consommateurs européens de gaz, avec plus de 100 milliards de mètres cubes par an.

    Une question se pose: pourquoi les Britanniques ont-ils besoin de gaz russe, alors qu'ils ont leurs propres gisements? Qui plus est, le plateau continental britannique satisfait non seulement les besoins de l'économie nationale, mais aussi permet d'alimenter le Continent. Le gazoduc de réserve européen Interconnector, d'une capacité de 20 milliards de mètres cubes, fonctionne aujourd'hui dans le sens inverse en écoulant sous la Manche 5 milliards de mètres cubes de gaz britannique à des fins d'exportation.

    Toutefois, les perspectives sont moins radieuses. Les analystes britanniques augurent une chute progressive de l'extraction de gaz au rythme de 2% par an, sur fond de besoins croissants de l'économie. D'ici 2010, la pénurie de gaz sera de 85 milliards de mètres cubes. En cas de réalisation du projet GNE, le Royaume-Uni commencera à importer le gaz sibérien à partir de 2007, et la puissance prévue sera atteinte en 2010.

    Pour l'Union européenne, le projet russe est un maillon important du marché énergétique de l'avenir. C'est pourquoi, il y a trois ans, le GNE a été placé en tête de la liste des projets prioritaires et a obtenu le statut de réseau transeuropéen.

    En Europe, on trouve deux puissants producteurs de gaz: la Russie (en 2004, elle aura extrait environ 640 milliards de mètres cubes) et la Norvège (environ 80 milliards de mètres cubes par an). Plusieurs autres pays ne produisent que de faibles quantités. La part de Moscou et celle d'Oslo s'élèvent respectivement à 25% et à 15%.

    Toutefois, selon des estimations récentes, le segment russe doit dépasser 50% dans les vingt prochaines années. Bien sûr, Moscou et Oslo disposent d'un potentiel important pour élargir la production et les exportations. Toutefois, si le plateau russe de la mer de Barents (gisement de Chtokman) et les provinces gazières de l'Oural et de la Sibérie situées au-delà du cercle polaire sont encore intacts, le gisement norvégien de Troll, quoique gigantesque, resterait d'ici 2030 l'unique gisement dans ce pays scandinave, selon les prévisions les plus optimistes.

    Ainsi, nombreux sont les Européens qui commencent à reconnaître une idée paradoxale: en perspective, le gaz naturel russe n'aura d'autres rivaux sur le continent européen que... le gaz liquéfié russe et, à long terme, l'électricité elle aussi russe.

    GAZ LIQUÉFIÉ

    Au rythme d'extraction actuel en Sibérie et dans le Grand Nord, les réserves connues de gaz naturel russe suffiront pour 81 ans. Une raison pour laquelle la Russie envisage de développer la productionet l'exportation de gaz liquéfié. En 2003, la consommation mondiale de gaz liquéfié était légèrement inférieure à 140 millions de tonnes, dont 11 millions revenaient aux États-Unis. Cependant, d'ici 2010, rien que les importations américaines de gaz liquéfié doivent se monter à 46 millions de tonnes.

    Aujourd'hui, la Russie compte 17 entreprises, relativement petites, qui produisent au total près de 7 millions de tonnes de gaz liquéfié (2001). La moitié de la production est consommée par les entreprises pétro-chimiques. Le reste, exporté, couvre le secteur du logement et celui des transports. Ainsi, en 2002, un peu plus de 1 million de tonnes de gaz liquéfié ont été exportées, principalement vers la CEI et les pays baltes.

    Parmi les projets de construction de capacités de production modernes on peut citer celui de Prigorodnoïe, déjà en chantier dans le sud de l'île Sakhaline, avec une capacité de 9,6 millions de tonnes par an, qui sera mise en service en 2007. Il aura pour consommateurs des compagnies énergétiques japonaises et coréennes. Les Américains montrent également de l'intérêt et ont déjà conclu un contrat à long terme pour la fourniture de 37 millions de tonnes de gaz liquéfié.

    Le transport sera assuré par les tankers américains vers le terminal Energia Costa Azul, en chantier dans l'État mexicain de Basse-Californie. Au total, y compris pour le gaz russe, les États-Unis ont lancé un vaste programme de construction de 20 à 34 terminaux pour la réception de gaz liquéfié sur la côte Est. Il en fonctionne quatre actuellement.

    La partie européenne de la Russie a son projet à elle, celui de Gazprom et de Petro-Canada qui prévoit de construire près de Saint-Pétersbourg une immense usine de liquéfaction de gaz. Un autre partenaire de Gazprom, Chevron-Texaco, étudie également les possibilités de construire une usine pareille dans la région.

    Des propositions émanent aussi de l'américain ConocoPhillips, du norvégien Norsk Hydro, du français Total et du groupe international Royal Dutch-Shell qui proposent d'assister à l'exploitation du gisement de Chtokman, en mer de Barents, et de construire une usine de liquéfaction de gaz.

    La coopération avec la Norvège s'annonce également prometteuse. Ce sont les Norvégiens qui ont lancé en 2002 le premier projet européen de liquéfaction de gaz issue du gisement polaire Snohvit situé dans la partie norvégienne de la mer de Barents. Ses réserves sont évaluées à 190 milliards de mètres cubes de gaz naturel et à 20 millions de tonnes de gaz à condensat. Si le gisement de Snohvit est 15 fois plus petit que celui de Chtokman dont les réserves constituent 3 200 milliards de mètres cubes de gaz et 31 millions de tonnes de gaz à condensat, les conditions d'exploitation sont identiques. Les deux sont situés sur le plateau continental polaire, les usines de liquéfaction seraient construites à Hammerfest et à Mourmansk, et les conduites de gaz traverseront le fond de la mer avec un parcours égal à 143 km et à 300 km respectivement. La capacité de la première tranche de l'usine norvégienne est de 4 millions de tonnes par an, celle de l'usine de Mourmansk doit dépasser 10 millions de tonnes. Une raison pour laquelle l'expérience norvégienne s'avère importante pour Gazprom.

    COMMENT TRANSPORTER LE GAZ EN EUROPE: PAR MER OU PAR GAZODUC?

    Il est fort probable que les deux solutions soient exploitées parallèlement. L'étude du projet GNE et l'élaboration de la documentation technique touchent à leur fin. Un consortium financier international est en train d'être mis en place pour construire le GNE. En même temps, on commencera à exploiter les gisements de gaz du plateau polaire, et on saura alors combien coûteront les usines de liquéfaction de gaz à Mourmansk, à Arkhangelsk et à Oust-Louga, un port au bord de la mer Baltique. Il existe aussi des projets de construire à Arkhangelsk une usine de liquéfaction pour le gaz sibérien.

    Quant à Oust-Louga, certains doutes persistent. La mer Baltique est déjà surchargée de tankers transportant le pétrole russe. Peu profonds, les détroits danois sont quasiment épuisés. Par contre, les ports septentrionaux qui ont accès à l'Atlantique Nord bénéficient de toute une série d'avantages pour les transports de gaz liquéfié en tankers: des ports libres de glaces, une navigation pendant toute l'année et un chemin direct vers les terminaux à gaz de la côte Est des États-Unis.

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