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    La stratégie des musées russes

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    MOSCOU, 17 décembre - par Anatoli Korolev, commentateur politique RIA Novosti. L'effervescence autour de la vente des peintures russes aux dernières enchères chez Christie's, à Londres, n'a touché, avouons-le, que des acheteurs d'origine russe. Mais elle a suscité davantage d'enthousiasme parmi les meilleurs musées russes qui, contre toute attente, se sont parfaitement inscrits dans la nouvelle époque.

    Le plus énergique est le roi des musées de Saint-Pétersbourg, celui de l'Ermitage. Ce musée a été le premier au monde à avoir proposé de télécharger à partir de son site Internet des reproductions de tableaux à installer comme fond d'écran sur les téléphones portables. Plusieurs milliers de personnes achètent tous les mois, à des tarifs modérés, des versions électroniques miniaturisées de peintures de Gauguin, de Rembrandt, de Léonard de Vinci et de Picasso. La collection des fonds d'écran compte au total une trentaine de chefs-d'œuvre de la peinture mondiale.

    L'Ermitage a aussi été le premier à s'être aventuré, avec le musée Guggenheim, à ouvrir une salle d'exposition à Las Vegas. La capitale des casinos étant un endroit assez inhabituel pour héberger des expositions sérieuses, les conservateurs de beaucoup de musées du monde ont réagi très négativement. L'action a notamment été condamnée par Philippe de Montebello, le directeur du Metropolitan Museum of Art.

    Toutefois, peu après, le musée new-yorkais a lui-même ouvert un magasin à Las Vegas. Le musée de Boston et la Phillips Collection ont suivi le pas en installant leurs expositions au Venezia Hotel.

    Cette vitalité de l'Ermitage vient dans une grande mesure de l'énergie de son directeur, l'élégant et spirituel Mikhaïl Piotrovski qui a succédé à son père, le critique d'art soviétique Boris Piotrovski. Sa longue écharpe est dans la mémoire de tous les journalistes. Chouchou des médias russes, il est aussi l'un des chercheurs les plus sérieux du pays.

    "Je suis convaincu, dit Mikhaïl Piotrovski, que le musée n'est pas un bureau chargé d'organiser des expositions, mais un chantier scientifique. On ne peut placer à sa tête qu'un chercheur, comme au Louvre ou au British Museum. Un chercheur peut devenir un bon manager, l'inverse serait plus difficile. Pour un directeur issu des milieux d'affaires, l'intérêt commercial peut à tout moment l'emporter sur l'intérêt scientifique".

    Le musée des beaux-arts Pouchkine mène une politique culturelle visiblement plus conservatrice, mais non moins fructueuse. Sa dernière action, "Picasso: les réflexions métamorphosées", expose parallèlement les imitations les plus osées du peintre et les originaux. À gauche, "Portrait de l'infante Marguerite", chef-d'œuvre de Vélasquez; à droite, la version géniale de Picasso où les traits de la princesse, poussés à la caricature, sont tout de même pleins de grâce et de charme.

    L'exposition présente tant les tableaux issus des fonds du musée Pouchkine que les séries de dessins venant de musées parisiens et barcelonais.

    Parallèlement, une filiale du musée ouvre une autre exposition impressionnante baptisée "L'art du XXe siècle dans la collection de la Deutsche Bank". Là, le public russe a pour la première fois pu contempler les originaux de Max Beckmann, aussi bien ses peintures que ses sculptures.

    La directrice du musée Irina Antonova a une stratégie culturelle plus modérée mais non moins ambitieuse que l'agressivité de l'Ermitage. Elle privilégie les comparaisons inattendues, les soirées musicales organisées sous les lambris du musée et les échanges de chefs-d'œuvre. Grâce à elle, la collection distinguée du musée a fait sa première tournée à l'étranger, un événement inouï à l'époque soviétique.

    Le trésor de la peinture russe, la galerie Tretiakov, a opté pour une autre stratégie: ses partenaires sont principalement des galeries et des musées de province. La Russie est un pays trop vaste pour qu'un habitant de la capitale puisse aller visiter des musées à Omsk, en Sibérie, ou à Arkhangelsk, dans le Nord. La galerie Tretiakov offre cette occasion unique et expose à Moscou les collections de musées de province. À noter que le phénomène des musées de province russes est le résultat de la politique culturelle de l'État soviétique qui envoyait méthodiquement de belles pièces dans les quatre coins du pays.

    Cette distribution détruisait parfois l'homogénéité de collections uniques. Mais les objectifs de l'éducation culturelle des masses l'emportait sur l'émotion. Résultat, l'œil du connaisseur peut deviner aujourd'hui un Somov ou un Kouindji à Riazan comme à Krasnodar. Sans oublier Chichkine et Aïvazovski, les coryphées de Sothesby's et de Christie's, dont on trouve des œuvres dans n'importe quel musée du pays.

    Moscou et Saint-Pétersbourg emmènent aussi leurs chefs-d'œuvre en province, quoique moins souvent. Ainsi, le portrait d'apparat de l'impératrice Catherine II dû au pinceau de Levitski, issu des fonds du Musée russe de Saint-Pétersbourg, a été solennellement présenté il y a peu à Novossibirsk.

    L'effervescence chez Sotheby's et chez Christie's est principalement l'œuvre de millionnaires russes, anciens visiteurs de musées de province et de vernissages de la capitale, qui peuvent sortir de leur poche 766 850 livres sterling pour "Un Paysage forestier" de Chichkine.

    D'ailleurs, la plupart des achats se font à titre anonyme, les collectionneurs évitant d'afficher leurs noms et leurs fortunes.

    Moscou devient le troisième centre d'art mondial après New York, Londres et devant Paris. Il suffit d'ouvrir un magazine moscovite pour que le regard se perde parmi les centaines d'actions culturelles. Rien qu'aujourd'hui, la capitale russe accueille une exposition d'Ilia Kabakov, une exposition "Moscou-Berlin" au Musée d'architecture, une exposition de la photo classique allant d'Andy Warhol à Helmut Newton, une rétrospective de l'art socialiste, une exposition de dessins du Parmesan, un festival international de la poupée d'auteur, une exposition d'arbres de Noël d'avant-garde sous forme d'anges ou de chalumeaux à cocktail, une exposition d'œuvres de Valentin Serov à l'occasion du 140e anniversaire de naissance du peintre, des pancartes espagnoles, des aquarelles bibliques de Sergueï Beklemichev, une exposition de peinture pour le prix du président, une manifestation de chevaux sportifs d'élite, une exposition de la Russie médiévale... bref, plus de 100 événements en un jour.

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