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    Nouveau débat en Russie : l'euthanasie est-elle admissible ?

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    La Russie laïque n'en finit pas de débattre autour de la "mise à mort par pitié". Et, comme dans de nombreux autres pays, il se trouve toujours de bonnes âmes qui aident secrètement des souffrants à se séparer volontairement de la vie.

    Aucun des crimes retentissants de ces derniers temps n'a, semble-t-il, provoqué autant de débats que ce meurtre à Rostov-sur-le-Don (Sud).

    Deux filles, Marta Chkermanova et Kristina Patrina, ont tué leur voisine, Natalia Barannikova, une paralysée. D'abord, elles ont tenté de lui faire une injection d'air, avec une seringue vide, pour obstruer une artère de la malade. Après un échec, les écolières ont étranglé la femme avec une corde à linge. En 10 minutes.

    Ce qui frappe dans cette histoire de Rostov, c'est que ce meurtre était l'objectif commun aussi bien des tueuses en bas âge que de leur victime. Après un accident de la route, Natalia, en proie à des douleurs insoutenables et perdant tout intérêt pour la vie, avait demandé à sa garde-malade, Marta, de l'aider à mourir. Celle-ci a proposé à une de ses connaissances, Kristina, de "terminer l'affaire". A deux, elles ont commis ce qui s'appelle maintenant le premier cas d'euthanasie pratique dans l'histoire récente de la Russie.

    D'abord, la justice de Rostov fut déconcertée. Le terme de mise à mort par pitié n'est pas reconnu par la jurisprudence russe. Qui plus est, la loi de 1993 "De la protection de la santé des citoyens" interdit formellement l'euthanasie en Russie. Mais, facilitant sans doute la mission du juge, un détail d'importance s'est révélé au cours du procès, permettant d'en faire une banale affaire de droit commun. On a appris que Natalia Barannikova voulait généreusement récompenser ses meurtrières, leur permettant de prendre, après sa mort, ses parures d'or. Ayant rempli leur "obligation", les écolières ont mis au mont-de-piété 11 objets de joaillerie, faisant immédiatement dissiper l'auréole d'humanistes miséricordieuses qui les entourait encore.

    Le procès a donc tourné à une triviale affaire de droit commun. Car le mobile pour assassinat d'"une personne que l'on sait en état de faiblesse, par un groupe organisé" était tout trouvé. Telle est la qualification donnée par le tribunal. Marta et Kristina ont écopé de 4 et 6 ans de détention en établissement pénitentiaire de rééducation.

    Par surprise, cette affaire a constitué le détonateur d'une véritable explosion de la polémique sociale autour du problème de l'euthanasie en Russie. Le pays a rappelé l'existence de milliers d'incurables qui éprouvent des souffrances indicibles et s'est mis à parler à haute voix d'un sujet tabou : on peut aider ces malheureux, en arrêtant leurs souffrances avec leur vie.

    A en juger d'après les sondages menés par la Chaîne de télévision Pervy Kanal et des journaux de Moscou, à plus de 80% les Russes approuvent l'idée de légaliser l'euthanasie. "Si l'un de ces martyrs me demande de le faire, je m'y déciderais" : cette idée est revenue comme un leitmotiv dans de nombreuses réponses. Les députés à la Douma reçoivent par milliers des lettres les invitant à étudier de près la législation étrangère, pour légaliser enfin en Russie la mise à mort par pitié, comme cela est déjà fait aux Pays-Bas, en Belgique, en Suisse et dans l'Etat américain de l'Oregon.

    Sociologues et médecins sont enclins à voir dans cette brusque montée d'intérêt pour l'euthanasie un heurt entre différentes motivations psychologiques qui prédominent aujourd'hui dans la conscience sociale. Avant tout, c'est le sentiment d'incertitude provoqué par une destruction implacable et rapide du mode de vie soviétique auquel étaient habituées des générations de personnes aujourd'hui âgées.

    "Dans notre pays, l'euthanasie a fait l'objet d'un débat dès que les gens se sont sentis non protégés. Beaucoup sont obsédés par cette idée : "J'ai peur de tomber malade et de devenir un fardeau pour mes enfants" ou "J'ai peur de rester seul, oublié de tous". En d'autres termes, cet intérêt accru de la société pour l'euthanasie ne fait que refléter la peur de se retrouver démuni en état de faiblesse", explique Tatiana Dmitriéva, académicienne et directrice du Centre scientifique de psychiatrie sociale et légale.

    Aux yeux de nombreux Russes, l'euthanasie a cessé d'être un tabou en raison de l'absence, dans le pays, de ce qu'on appelle la "culture de la mort", un des grands éléments de toute société développée. Les gens ignorent comment on peut s'éteindre dans la dignité, en respectant les règles de la civilisation et sans être humiliés. Les hospices, ces établissements destinés à assister les patients en stade terminal de leur maladie et qui existent depuis longtemps en Occident, viennent d'ouvrir leurs portes dans les grandes villes de Russie.

    Fait curieux, l'ouverture des hospices en Russie a été accueillie à couteaux tirés. La philosophie de l'extinction naturelle avec "un sourire aux lèvres" sous le regard, semble-t-il, indifférent des parents et des médecins, s'est heurtée de front à l'idéologie artificiellement optimiste datant de l'époque soviétique.

    "Car la médecine soviétique était considérée comme triomphante, - dit le médecin en chef du Premier hospice de Moscou, Véra Millionchtchikova. - En URSS, nous autres, médecins, étions tenus de l'emporter sur la maladie. Alors que les hospices, c'est un moyen, si vous voulez, d'assister en cas de défaite. Ces hommes et femmes, nos malades, sont restés sur le champ de bataille de la vie, et ils ont le droit de nous quitter dans la dignité".

    L'un des préceptes inscrit dans les statuts de cet hospice sonne en contrepoint avec l'adoption de l'euthanasie : "La mort ne sera pas hâtée". Formule qui reflète l'attitude, aujourd'hui plutôt négative, de la médecine russe envers l'idée de légaliser la "mise à mort par pitié". Comme l'estiment de nombreuses sommités, le médecin se sentira démoralisé s'il sait qu'il est plus simple de tuer que de traiter. Dans les milieux professionnels, une autre opinion prédomine, à savoir que l'euthanasie pourrait être autorisée dans des cas particuliers et minutieusement réglementés, mais, comme système national, cela est absolument inacceptable.

    La position de l'Eglise orthodoxe russe envers "ce droit à la mort" est encore plus intransigeante. Partant du principe que seul Dieu est maître de la vie et de la mort, les principaux théologiens orthodoxes estiment que les tentatives pour légaliser l'euthanasie sont "moralement inacceptables". Le chapitre "Les problèmes de la bio-ethique" des "Fondements de la conception sociale de l'Eglise orthodoxe russe", adoptés par le Concile épiscopal en 2000, définit fermement l'euthanasie "comme une forme de meurtre ou de suicide, en fonction de la participation, à celle-ci, du patient". S'il s'agit de suicide, c'est un péché encore plus grave, qui le privera du droit à l'inhumation chrétienne et à des offices funèbres.

    Mais la Russie laïque n'en finit pas de débattre autour de la "mise à mort par pitié". Et, comme dans de nombreux autres pays, il se trouve toujours de bonnes âmes qui aident secrètement des souffrants à se séparer volontairement de la vie.

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