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    L'Iran et la Russie font de nouveaux projets économiques

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    MOSCOU, 16 février (Dimitri Kossyrev, commentateur politique de RIA-Novosti). Une délégation de la Chambre de Commerce et d'Industrie (CII) de Russie avec à sa tête son président et ancien Premier ministre russe, Evgueni Primakov, effectue une tournée à travers les pays du Proche- et du Moyen-Orient dont l'Iran a constitué une étape clé. La raison en est d'ailleurs très simple. C'est que Téhéran occupe incontestablement une position de leader dans cette partie du monde pour le volume et même pour la "qualité" de ses liens économiques avec Moscou.

    Le chiffre d'affaires du commerce entre l'Iran et la Russie se monte aujourd'hui à deux milliards de dollars, encore que 90% reviennent aux exportations russes. Nul n'ignore pas que l'un des objectifs majeurs du développement économique de la Russie consiste notamment à libérer le pays de sa dépendance vis-à-vis des exportations de matières premières. Et ce sont justement ses relations économiques avec l'Iran qui servent, selon Moscou, de modèle pour la structure des exportations russes. En effet, il achète à la Russie des avions, des automobiles et des produits Hi-Tech dans le secteur énergétique, y compris dans le nucléaire civil. De nouveaux projets sont en gestation, qu'il s'agisse de construire une voie ferrée en Iran, de poser des gazoducs vers l'Arménie et l'Inde, de la nouvelle centrale électrique au charbon de la mine "Tabas" ou de la modernisation d'autres centrales, notamment à Ispahan et à Ahwaz. Dans le cadre de son actuel voyage, Evgueni Primakov a pour tâche de définir les grandes priorités. Le président de la CII de Russie doit se débrouiller dans cette immensité de projets qu'envisagent de réaliser Moscou et Téhéran.

    Les Russes qui coopèrent avec l'Iran ne manquent évidemment pas de constater que ce pays a incontestablement une position de leader dans la région, qu'il s'agisse du taux d'alphabétisation (81,4%), de la croissance économique ou de la qualité de la vie de la population. D'autre part, il n'est pas dans les habitudes politiques de la Russie d'essayer d'imposer à d'autres Etats et à d'autres sociétés des formes d'administration et des normes de vie, même s'il s'agit d'une théocratie chiite, organisation sociale unique en son genre. Force est de reconnaître que cette dernière est sans doute meilleure que bien des monarchies islamiques au Proche-Orient.

    Les conséquences politiques de la coopération irano-russe sont évidentes, même si l'on omet d'ajouter que l'Iran n'a jamais soutenu les extrémistes islamiques en Tchétchénie et dans le Caucase du Nord russe, et a bloqué toutes les résolutions antirusses pendant sa récente présidence tournante à l'Organisation de la Conférence islamique (OCI). Même aujourd'hui, l'Iran joue un rôle clé dans la progression continue de la Russie vers son futur statut d'observateur auprès de cette organisation et vers une coopération de plus en plus étroite de Moscou avec l'OCI. Téhéran n'y contribue pas moins que l'actuel président de l'Organisation de la Conférence islamique qu'est la Malaisie.

    Autrement dit, Moscou a tout intérêt à ce que l'Iran soit puissant et prospère. Le pays ne possède pas l'arme nucléaire, mais il est doté d'une puissante économie. Et peu importe ce que sera son gouvernement - laïque ou théocratique chiite. Tout indique que les Iraniens vont se débrouiller eux-mêmes avec leurs propres affaires intérieures, tout comme ils avaient renversé autrefois quasi unanimement la monarchie et ont établi, en 1979, leur actuel régime peu ordinaire. Quoi qu'il en soit, aucune monarchie ni régime ne sont évidemment éternels, et la Russie n'a aucune raison particulière de soutenir justement le régime en place à Téhéran. Elle a besoin que ses propres investissements à long terme y soient bien protégés.

    Il faut également protéger contre la concurrence les intérêts russes en Iran, et le voyage de la délégation conduite par Evgueni Primakov, comme de n'importe quelle autre délégation commerciale, n'est au fond qu'une forme de lutte contre les concurrents de la Russie, parmi lesquels l'Union européenne (UE) occupe une place de choix avec un quart du commerce extérieur de Téhéran, soit près de 15 milliards d'euros, l'Allemagne et l'Italie tenant le haut du pavé. On ne doit pas non plus y oublier le Japon (6 milliards de dollars), la Chine (5 milliards de dollars) et la Corée du Sud (4 milliards de dollars).

    Il se peut évidemment que l'espoir de rattraper ces concurrents sur le marché iranien ne semble pas très réaliste. En outre, dans ses relations particulières avec l'Iran, la Russie ne pourra sans doute pas à l'avenir ambitionner un rôle plus important que celui de l'Inde, qui se rapproche de plus en plus du Pakistan et qui découvre en Iran de plus en plus de possibilités économiques.

    Qui plus est, c'est justement avec l'Inde que se trouve lié un projet russo-iranien clé, celui de corridor de transport qui se développe progressivement depuis l'océan Indien vers l'Europe via la Caspienne. Par son importance, ce projet ne se place pas seulement au même niveau que le canal de Suez, il le dépasse, car le transport des marchandises vers l'Europe par le "corridor Nord-Sud" via les ports de l'Inde, de l'Iran et le port fluvial d'Olia, sur la Volga, en Russie, s'avère à la fois beaucoup plus rapide et bien meilleur marché qu'à travers le canal de Suez.

    C'est pourquoi Moscou peut et doit observer d'un oeil sceptique tous les zigzags et toutes les hésitations dans les tentatives de l'Iran et des Etats-Unis pour trouver un langage commun. Rappelons bien que Téhéran avait été un allié sûr des Etats-Unis et d'autres pays dans l'opération contre les talibans et tous les autres terroristes en Afghanistan. Néanmoins, leur rapprochement ultérieur avait été interrompu par la guerre en Irak, guerre qui a débouché sur des conséquences inattendues même pour l'Iran.

    C'est que, grâce aux efforts des Etats-Unis et d'autres participants à l'occupation de l'Irak voisin, dans ce pays également, la création d'un Etat théocratique dirigé par les chiites est devenue tout à fait possible. Certes, ce ne sont pas les mêmes chiites qu'en Iran, mais ils ont tout de même beaucoup d'affinités avec eux. Et là, il convient sans doute de rappeler qu'à la différence de l'antique Empire perse, l'Irak, en tant qu'Etat unique, constitue une expérience relativement récente. Et même Bagdad - sa capitale - avait été construit à la place des ruines de Ktesiphon - l'une des capitales historiques de l'Empire perse. Bien plus, cette ville a été construite au milieu du VIII-ème siècle par les Iraniens qui avaient renversé, dans le cadre du califat islamique, le pouvoir des Arabes pour y instaurer la dynastie des Abbassides avec pour capitale justement Bagdad. Cette histoire remonte évidemment à la nuit des temps, mais elle n'en est pas moins instructive pour la réalité d'aujourd'hui.

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