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    Le renouveau des réacteurs à neutrons rapides

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    Tatiana Sinitsyna, commentatrice de RIA Novosti.

    Un important complexe à auto-approvisionnement doit être construit dans la région de Sverdlovsk, dans l'Oural, pour domestiquer la technologie des réacteurs à neutrons rapides. C'est l'un des projets appelés à réaliser les potentialités en souffrance de l'industrie atomique civile, selon l'expression du président Vladimir Poutine. Or il s'agit d'un potentiel considérable. Ce sont des technologies conditionnant l'avenir de l'énergétique et du nucléaire civil en général. Les réacteurs à neutrons rapides et à réfrigérant à sodium permettant d'exploiter avec efficacité le principe du cycle de combustion fermé sont l'une de ces technologies.

    Le rôle de ces réacteurs a été défini de façon exhaustive par l'académicien Evgueni Velikhov, président de l'Institut Kourtchatov : "Les physiciens se rendent compte que le nucléaire civil n'a pas d'avenir sans les réacteurs à neutrons rapides. Ce serait alors un court épisode de l'histoire dont le rôle principal se ramènerait à la recherche des moyens d'en finir avec l'industrie atomique que l'humanité a pu créer".

    C'est le réacteur à neutrons rapides que la Russie a choisi pour réaliser la "Stratégie de développement du nucléaire civil au cours de la première moitié du XXIe siècle" approuvée par son gouvernement. L'idée de la "pile rapide" n'est pas neuve, elle est à l'origine du nucléaire civil. Avancée par le physicien hongrois Leo Szilard dans les années 1930, elle a été brevetée en 1946. Autant dire que les physiciens savaient dès le début que le réacteur à neutrons rapides capable de s'approvisionner lui-même en combustible à la faveur des processus de recyclage était le moyen le plus rationnel de développer l'énergie atomique. Une telle pile résout à la fois l'important problème du combustible usé en produisant de l'uranium, du plutonium et des actinides qui seront réutilisés. Le problème du stockage des déchets qui épouvante tellement les gens ne se pose pas. Il faut seulement les recycler.

    A l'époque précoce du développement de l'énergétique atomique, les chercheurs russes accordaient beaucoup d'attention aux piles rapides. Un réacteur expérimental BN-600 a été mis en route en 1980 à la centrale de Biéloïarsk, dans l'Oural, où il fonctionne toujours. Mais s'agissant de la production en série, les installations refroidies et ralenties par eau se sont avérées plus rentables et la priorité leur a été accordée. Actuellement la Russie et d'autres pays construisent et exploitent principalement des réacteurs de ce type. En ce qui concerne les piles rapides, on n'en compte que quelques-unes dans le monde entier.

    La Russie s'est fixé pour objectif de développer la technologie à neutrons rapides, cette fois en vue de son utilisation à des fins commerciales. "Nous avons besoin de réacteurs à neutrons rapides bien qu'ils demandent des investissements plus importants et que le kWh revienne plus cher. Il nous faudra 46 milliards de roubles pour achever le nouveau BN-800. C'est l'étape indispensable de la naissance des réacteurs commerciaux pendant laquelle nous devons trouver un compromis entre les deux problèmes essentiels - la sécurité et la rentabilité - et domestiquer le recyclage des matières fissiles", a expliqué le directeur scientifique du Centre des technologies et des innovations TVEL, Mikhaïl Solonine, membre correspondant de l'Académie des sciences de Russie.

    Le BN-800 et le modèle suivant, BN-1800, seront installés dans l'enceinte de la centrale de Biéloïarsk. De l'avis de Mikhaïl Solonine, c'est une solution optimale puisque cette entreprise possède déjà le potentiel scientifique et technique nécessaire et un personnel expérimenté. Le nouveau réacteur utilisera un combustible mixte uranium-plutonium. A noter que dans ce cas il n'a pas besoin d'être enrichi en uranium 235 : il est même possible d'utiliser de l'uranium naturel, voire appauvri. La pile BN-800 nécessite la mise en place d'une unité spéciale pour produire du combustible mixte qui peut être implantée dans le Complexe chimique Maïak d'Ozersk, à 150 km de Biéloïarsk, qui possède l'expérience nécessaire. A Ozersk se trouve aussi l'Usine RT-1 de retraitement du combustible usé retiré des réacteurs VVER-400 des brise-glace et des sous-marins nucléaires, dont des sous-marins réformés. Elle pourra également recycler les déchets du BN-800. Ainsi, tous les éléments nécessaires au développement de la technologie à neutrons rapides sont concentrés dans une seule région du pays.

    Combien de temps faudra-t-il réellement pour mettre en service le réacteur BN-800? Au moins huit ans pour construire tout le complexe avec le réacteur et le combustible, selon Mikhaïl Solonine. Le BN-800 devra remplacer le BN-600 dont la durée de vie expire d'ici là. Ce ne sera pas une réplique de son prédécesseur. Il aura une puissance calorifique de 40% plus élevée pour une augmentation de dimensions minimale. Son rôle principal n'est pas l'exploitation commerciale, il sera utilisé pour roder les différentes solutions techniques qui serviront de base à la création d'un réacteur commercial.

    Le premier des 46 milliards de roubles de fonds budgétaires nécessaires a déjà été débloqué. Les atomistes espèrent que non seulement l'Etat mais aussi le secteur privé participera financièrement au projet. "Aujourd'hui les piles rapides sont une technologie qui peut être domestiquée dans un délai assez court et justifiée du point de vue commercial", assure Mikhaïl Solonine.

    Il serait logique de demander ce que les habitants de Sverdlovsk, de Tcheliabinsk et du reste de l'Oural pensent de la perspective d'une nouvelle nucléarisation de leur région. Ceux qui ne connaissent pas le problème s'alarment, naturellement. Les accidents qui ont eu lieu dans différents pays, et tout particulièrement celui de Tchernobyl en 1986, ont discrédité le nucléaire civil aux yeux de l'opinion publique et provoqué un sentiment d'hostilité.

    Cependant les technologies nucléaires sont l'une des spécialités de la région depuis soixante ans déjà. De nombreux habitants de la région travaillent dans les entreprises de cette branche et savent qu'aujourd'hui cette production n'est pas dangereuse. Les bonnes conditions de travail, un salaire confortable et une protection sociale efficace comptent également. Tout cela réuni rend les entreprises atomiques très prestigieuses et leur garantit le statut de "personae gratae" dans la société.

    "Les atomistes ont tiré de bons enseignements de la tragédie de Tchernobyl, affirme l'académicien Velikhov. Les problèmes de la sécurité et de la sûreté des centrales atomiques sont revenus au premier plan et des grands efforts ont été déployés pour éviter complètement les accidents sur les centrales nucléaires. "L'expérience acquise d'analyse du fonctionnement des réacteurs, de leur sécurisation, de nouveaux matériaux nous donne le droit d'affirmer qu'il n'y aura pas de réédition de l'accident de Tchernobyl. La probabilité des incidents sur les centrales nucléaires est très faible aujourd'hui, de toute façon plus basse que dans l'industrie minière ou chimique, sans parler des transports", souligne Mikhaïl Solonine.

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