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    Sergueï Koroliev, architecte de la conquête de l'espace

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    Par Youri Zaïtsev, expert de l'Institut d'études spatiales de l'Académie des sciences de Russie.

    Il y a 45 ans, le 12 avril 1961, un vaisseau spatial piloté par le Soviétique Youri Gagarine était placé en orbite autour de la terre. Sergueï Koroliev, constructeur principal et académicien, était le directeur de ce programme gigantesque portant sur la création des premiers vaisseaux spatiaux pilotés.

    L'activité de Koroliev frappe surtout par l'envergure de ses réalisations. Même de nos jours, alors que bien des années se sont écoulées, on prend difficilement conscience de tout ce qui a été fait sous la direction de cet homme, d'après ses desseins, grâce à sa volonté. Pour trouver l'explication des réalisations de Koroliev, il faut probablement remonter à l'époque où il s'était fixé ce but ô combien ambitieux.

    A la fin de l'année 1929, encore étudiant, il rencontra le père de l'astronautique théorique, Konstantin Tsiolkovski. Après cet entretien, il n'eut plus qu'une seule idée en tête: les vols spatiaux. En 1931, Sergueï Koroliev fit la connaissance de Friedrich Tsander et d'autres passionnés de balistique et constitua le Groupe social d'étude du mouvement réactif (GIRD).

    Le but du GIRD était de construire un avion-fusée tout simple doté d'un réacteur à carburant liquide. Cependant, il devait rapidement s'avérer qu'une structure sociale, même soutenue financièrement, n'était pas à même de venir à bout de cette tâche.

    Aussi, en 1932, Sergueï Koroliev forma une équipe et noua des relations d'affaires avec d'éventuels utilisateurs de ses développements, surtout au ministère de la Défense et à l'Académie des sciences. C'est à cette même époque qu'il lança l'idée de fonder l'Institut de la réaction (RNII).

    Le lancement réussi, en août 1933, de la première fusée expérimentale à carburant liquide, GIRD-09, fut l'événement qui accéléra la mise en place du RNII. Sergueï Koroliev en fut nommé directeur adjoint. Il aurait surtout souhaité travailler à la conception de fusées et d'aéronefs pour les vols dans l'espace, mais le patron du RNII, Ivan Kleïmenov, et les responsables du département défense du ministère de l'Industrie donnèrent la priorité à la création de missiles.

    Suite à ce désaccord, Sergueï Koroliev perdit son poste de direction mais resta néanmoins à l'institut en qualité d'ingénieur, ce qui lui permit de poursuivre ses travaux, dans un premier temps sur un missile de croisière automatique et ensuite sur un missile balistique et un avion-fusée. En l'espace de deux ans il réussit à rallier à ses idées les dirigeants de l'institut.

    En 1936, Sergueï Koroliev fut nommé constructeur principal - directeur du département des fusées créé près le RNII. A la fin de l'année suivante les travaux avançaient sur tous les fronts et promettaient de déboucher sur des avancées significatives dans le domaine des engins balistiques automatiques et pilotés. Malheureusement, la personnalité brillante et active de Sergueï Koroliev n'échappa pas à la vague de terreur publique qui déferla sur le pays en 1937-1938.

    En 1939-40, dans des lettres adressées aux dirigeants du pays, le détenu Koroliev tenta en vain de leur faire admettre la nécessité de travailler sur les avions-fusées, en tant que type d'arme nouveau et performant. A la fin de l'année 1940, son nom fut inscrit sur une liste de spécialistes réclamés par l'avionneur Andreï Tupolev pour la conception d'un bombardier d'assaut. Tout en prenant part à la conception de cet appareil dans un bureau d'études carcéral, Koroliev travaillait parallèlement sur un projet d'aérotorpille guidée à réaction. Ce qui lui valu d'être muté dans un autre bureau d'études, carcéral lui aussi, où sous sa direction un missile aérien fut créé.

    Après sa libération en 1944, Sergueï Koroliev travailla sur un missile de longue portée. Ensuite on l'envoya en Allemagne pour s'initier aux fusées allemandes. Il rentra de ce pays avec en tête un projet de missile balistique inédit, de portée deux fois plus grande que le V-2 allemand. Le centre leader de l'industrie balistique (NII-88) fut alors implanté dans les environs de Moscou. La direction du bureau d'études fut confiée à Koroliev.

    Au début, le centre axait ses recherches prioritairement sur les missiles sol-air et leurs moteurs à carburant liquide. Cependant, l'initiative créatrice de Koroliev prit une envergure telle que très rapidement la thématique du service qu'il dirigeait devint pour l'essentiel celle du NII-88.

    Déjà spécialiste confirmé, Koroliev pris une part directe à l'élaboration du programme public de construction de fusées. C'est sur son initiative qu'une coopération étroite s'instaura entre le complexe militaro-industriel et l'Académie des sciences. Cette collaboration déboucha dans un premier temps sur l'utilisation de fusées, y compris celles ramenées d'Allemagne après la guerre, pour mener des recherches physiques et médico-biologiques à haute altitude, ainsi que sur une assistance de l'Académie des sciences dans les recherches portant sur la théorie des fusées à étages multiples et la création de satellites artificiels de la Terre.

    Le talent de Sergueï Koroliev se manifesta aussi dans la création près l'Institut polytechnique Baouman à Moscou de cours supérieurs pour la formation d'ingénieurs en balistique.

    Il fut également de ceux qui initièrent l'établissement de liens étroits entre l'industrie balistique et les responsables du programme nucléaire. Ces deux secteurs poursuivaient le même objectif: faire du missile balistique de longue portée une arme absolue emportant des charges nucléaires et thermonucléaires.

    Sergueï Koroliev était plus que quiconque conscient de l'importance particulière du missile intercontinental pour la prévention d'une guerre nucléaire et il fit tout ce qu'il était en mesure de faire pour doter le pays de cette arme le plus rapidement possible. Dès après la création du missile balistique intercontinental R-7 et le début de l'ère spatiale, lorsque les responsables politiques et militaires eurent perdu toute notion de potentiel défensif suffisant, Sergueï Koroliev déploya des efforts surhumains pour empêcher que la course aux armements ne s'étende à l'espace.

    A la charnière des années 50-60, les balisticiens Mikhaïl Yanguel et Vladimir Tchelomeï gagnèrent les faveurs de Nikita Khrouchtchev et Sergueï Koroliev dut se montrer fin diplomate pour que le volet essentiel de la domestication de l'espace reste conforme aux idéaux de Konstantin Tsiolkovski et à sa conception personnelle sur la création de puissantes fusées porteuses, d'une station orbitale lourde en tant que prototype de colonie extraterrestre, et d'un véhicule interplanétaire piloté et doté d'un groupe propulseur électroréactif.

    Sans remettre en question la portée universelle du lancement du premier satellite et du premier vol spatial de l'homme, Koroliev estimait que la mission de sa vie n'était pas réalisée et il envisageait de passer des réalisations ponctuelles spectaculaires à une exploration spatiale planifiée, reposant sur la coopération internationale.

    Après avoir créé les premiers satellites, Sergueï Koroliev aurait pu vivre "tranquillement" sur la lancée, et continuer à en fabriquer en se contentant de les perfectionner. Cependant, il préféra confier ce thème à d'autres entreprises. Il fit de même après avoir entamé la série des "luniks" et des sondes martiennes et vénusiennes pour se lancer lui-même dans la conception de véhicules spatiaux pilotés.

    Début 1961, il était persuadé qu'un vol de l'homme dans l'espace était possible et, par conséquent, nécessaire. Après Youri Gagarine et Guerman Titov il y eut les vols groupés des vaisseaux Vostok et du vaisseau multiplace Voskhod, la sortie extravéhiculaire d'Alexeï Leonov. C'est alors que le projet de vaisseau Soïouz fut lancé.

    Sergueï Koroliev travaillait aussi sur des missiles militaires, notamment sur ce que l'on appelait le missile global. Présentée à plusieurs reprises à l'occasion de défilés à Moscou, sa maquette avait finalement assuré la signature du traité interdisant le déploiement d'armes nucléaires dans l'espace.

    La création des premiers satellites-espions est une autre contribution de poids de Koroliev à la lutte contre la course aux armements dans l'espace, puisque leur développement ultérieur devait être à l'origine de la signature de traités sur la réduction des armements nucléaires. La création sous sa direction des premiers satellites de télécommunications contribua, elle aussi, dans une large mesure au renforcement des potentiels économique et défensif du pays.

    Soumis à des pressions extérieures, il fut contraint de modifier ses plans et de s'engager dans la course à la Lune, et il est possible qu'elle aurait abouti autrement sans la disparition inattendue de Sergueï Koroliev.

    Nous ne chercherons pas à deviner comment Koroliev se serait extirpé de la situation dans laquelle le système étatique l'avait poussé. Les paroles qu'il avait prononcées à propos de Tsiolkovski peuvent pleinement se rapporter à sa propre personne: "... c'était un homme en avance sur son temps, comme le sont tous les grands chercheurs".

    Seulement ce que Sergueï Koroliev avait en plus, c'est qu'il savait contraindre son entourage à vivre et à travailler comme les gens de demain, et cela a été déterminant aux tournants de l'histoire de l'astronautique. Lorsque l'on préparait les premiers satellites, il travaillait 18 heures par jour, modifiant lui-même les dessins lorsque les choses ne "collaient" pas, passant de longues heures dans les ateliers.

    Sergueï Koroliev assumait toujours l'entière responsabilité de ce qu'il entreprenait et c'était là un trait caractéristique de sa personnalité. Il ne s'esquivait jamais lorsqu'il fallait prendre une décision dans des situations complexes et tendues, au contraire, il la prenait avec une satisfaction manifeste, bien qu'étant pleinement conscient qu'il devrait répondre de cette responsabilité devant des instances à même de réclamer des comptes à un homme ayant trahi leurs attentes, fut-t-il de la stature de Koroliev.

    Le constructeur général n'avait pas de penchants particuliers, de hobbies comme on dit aujourd'hui. Un jour, on lui offrit un fusil de chasse Sauer arrivé tout droit de l'usine. Dix ans plus tard l'arme était toujours dans sa graisse. Il ne savait pas du tout se reposer. Pendant les moments de détente il s'ennuyait alors que parfois il était exténué par le travail. Le dimanche il pouvait dormir de 10 à 12 heures d'affilées, entrecoupées par les repas. C'était pareil les rares fois où il était en vacances en Crimée ou au Caucase. Les gens qui connaissaient son énergie extraordinaire au travail avaient peine à le croire.

    La mode vestimentaire le laissait indifférent, il ne portait la cravate - un accessoire dont il avait horreur - que très rarement et se complaisait dans ses vieux costumes. Il ne comptait pas l'argent, en prêtait et même en donnait à ceux qui en avaient besoin.

    En dépit de sa solide constitution, Sergueï Koroliev était assez faible physiquement. Et cardiaque par-dessus le marché. Il avait toujours un tube de comprimés de Validol sur lui, surtout quand il se rendait à Baïkonour. Peu de temps avant sa disparition il avait dit: "Que ce serait bien d'avoir encore dix ans devant moi!"

    Sergueï Koroliev est décédé un an avant son soixantième anniversaire.

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