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    L'ombre d'une "OPEP du gaz" plane sur les accords russo-algériens

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    Par Igor Tomberg, de l'Institut d'économie de l'Académie des sciences de Russie - RIA Novosti

    En dépit de sa brièveté, la visite que le président russe, Vladimir Poutine, a effectuée dans la première quinzaine de mars 2006 s'est avérée très fructueuse. Les médias ont surtout remarqué l'entente concernant l'annulation de la dette de l'Algérie en échange d'achats d'équipements russes.

    Cependant, c'est dans le volet énergétique de la coopération que le succès essentiel de la visite a été obtenu.

    Premièrement, les parties ont convenu de préférences supplémentaires attribuant à des sociétés russes le droit exclusif d'extraire du pétrole dans le désert du Sahara. Pour les réserves de brut, l'Algérie occupe la troisième place en Afrique derrière la Libye et le Nigeria.

    Des ententes concrètes sur la coopération dans le secteur énergétique seront énoncées dans des documents qui seront signés un peu plus tard. Il s'agit notamment d'un mémorandum de compréhension entre Lukoïl et la Société nationale des hydrocarbures d'Algérie (Sonatrach). Un document analogue sera également signé par Gazprom.

    Deuxièmement, et c'est certainement là le principal résultat de la visite, le bilan des négociations dans le domaine gazier aura sur le long terme une portée exceptionnelle pour la Russie. Selon le patron de Gazprom, Alexeï Miller, la Russie (en la personne de Gazprom) et l'Algérie (en la personne de la Sonatrach) exploiteront conjointement des gisements de gaz en Afrique du Nord.

    "Nous aiderons l'Algérie à moderniser ses systèmes d'extraction, elle nous fera partager sa précieuse expérience en matière de liquéfaction du gaz. Dans les années 60, l'Algérie avait été pionnière dans ce domaine. La Russie elle aussi s'apprête à produire du gaz liquide", a déclaré Alexeï Miller en ajoutant que la partie algérienne avait déjà promis de prendre part à la construction d'unités de production de gaz naturel liquide (GNL) en Russie.

    Il convient de relever à part que la Russie et l'Algérie vont travailler ensemble sur le marché européen: théoriquement les Algériens pourraient obtenir une partie des contrats russes concernant l'approvisionnement de l'Europe en gaz. Toutefois, les partenaires ne souhaitent pas révéler les détails de ces ententes.

    L'Algérie occupe la septième place dans le monde pour les réserves de gaz naturel et la quatrième dans le monde pour ses exportations, derrière la Russie, le Canada et la Norvège, avec 60 milliards de mètres cubes par an. Le gaz algérien est acheminé par pipelines vers l'Italie, l'Espagne, le Portugal, la Tunisie et la Slovénie. Il est exporté sous forme liquide en France, en Espagne, aux Etats-Unis, en Turquie, en Belgique, en Italie, en Grèce et en Corée du Sud.

    La visite du président russe a matérialisé les ententes intervenues en janvier dernier et en vertu desquelles Gazprom aura accès aux gisements du Sahara. De cette façon, le gaz algérien sera utilisé par le monopole gazier russe pour remplir ses engagements, notamment en ce qui concerne l'approvisionnement en gaz de la péninsule ibérique.

    Les résultats de la visite éclair effectuée par le président russe en Algérie doivent être estimés dans le contexte de la détermination de Moscou à faire de la Russie le leader énergétique mondial. Ici, la situation qui se forme sur le marché mondial du gaz revêt une très grande importance.

    De nouvelles interdépendances, des groupements géopolitiques, des chaînes de coopération industrielle et des cartels de prix (régionaux et même mondiaux) voient le jour au fil de ce processus. Plus le gaz naturel devient un objet du commerce mondial et plus son rôle grandit en tant que facteur de développement durable.

    L'organisation regroupant les pays exportateurs de gaz joue un rôle de plus en plus grand sur le marché gazier mondial. Le poids de la Russie dans cette organisation ne cesse de croître. Sur le plan pratique, il est parfaitement possible que le Forum international des pays exportateurs de gaz, fondé en 2001 et dont le rôle est encore consultatif, pourrait bientôt se transformer en "OPEP du gaz", à la tête de laquelle on trouverait assurément la Russie.

    Les experts sont arrivés à l'idée d'une OPEP du gaz probablement après que la Russie ait examiné avec le Kazakhstan et le Turkménistan divers aspects de la politique gazière (surtout celui des prix). Gazprom est soupçonné de vouloir assurer ses engagements contractuels extérieurs en recourant aux ressources des voisins. Cette manoeuvre permettrait à la Russie de faire office d'élément intégrateur dans la totalité de l'espace post-soviétique.

    "Les prix du gaz sur le futur marché intégré seront fixés par la Russie", estiment les auteurs d'un rapport préparé conjointement en 2005 par les universités de Standford et de Houston. Les chercheurs en sont arrivés à cette constatation après avoir envisagé plusieurs scénarios. Des scénarios qui, semble-t-il, commencent à se réaliser. A la mi-novembre 2005, le Kazakhstan et la Russie ont conclu un accord concernant le transit du gaz turkmène et ouzbek. Ce qui signifie de facto que la totalité des ressources des trois républiques centrasiatiques sont désormais contrôlées par Gazprom.

    L'association des efforts et des intérêts politiques de la Russie, du Kazakhstan, du Turkménistan et de l'Iran, pays disposant d'immenses réserves de gaz et développant activement son extraction ainsi que leur infrastructure de transport, implique objectivement la création d'une grande alliance gazière régionale. La présence de marchés à conquérir comme l'Inde, le Pakistan, la Chine et autres, rend cette idée de plus en plus attractive. D'autre part, on prévoit un accroissement de 70% de la part du gaz dans le bilan des sources de production d'énergie électrique.

    En outre, plus forts sont les tiraillements entre les pays européens consommateurs de gaz et les producteurs islamiques du Proche et du Moyen-Orient, et plus grandes sont les chances de voir se constituer une alliance des producteurs de gaz. Nous assistons aujourd'hui à une exacerbation du conflit entre l'Occident et l'Iran. Il y a aussi l'agitation des ressortissants d'Afrique du Nord en France. Dans ce contexte, l'Iran et l'Algérie ne peuvent pas ne pas souhaiter un renforcement de leurs positions dans le secteur énergétique.

    L'accord énergétique de la Russie avec l'Algérie peut être envisagé comme un pas important vers l'adhésion de ce pays d'Afrique du Nord au futur cartel des pays exportateurs de gaz. La présence de l'Algérie, que l'on tend en Europe à considérer comme le principal concurrent de la Russie sur le marché gazier européen, conférerait à l'alliance un statut suprarégional et renforcerait notablement la position de tous les participants aux négociations avec les consommateurs. La présidence de la Russie au G8 ne laisse aucun doute quant à la candidature russe au leadership au sein de cette structure interétatique encore informelle. La récente visite du président Poutine en Algérie et son bilan pétrogazier ne seront pas considérés par les observateurs autrement que dans l'optique de la formation d'une OPEP du gaz fortement influencée par la Russie.

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