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    Que trouve-t-on de commun entre le Kosovo et la CEI-2?

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    Par Sergueï Markedonov, chef du service des relations internationales de l'Institut d'analyse politique et militaire - RIA Novosti

    Alors que la question du statut du Kosovo est en passe d'être réglée, le moment est venu pour la Russie d'exposer par le menu sa position vis-à-vis de l'autodétermination des Etats non reconnus situés dans l'espace post-soviétique. Si Moscou le fait, alors son rôle dans le règlement des conflits interethniques sur le territoire de l'ex-Union soviétique pourrait acquérir davantage de poids.

    La question clé est de savoir ce que l'on trouve de commun et de différent dans la situation autour du Kosovo et des républiques non reconnues dans l'espace de la Communauté des Etats indépendants (CEI). Qu'un lien existe ici est évident. On le voit bien d'ailleurs dans les actions actuelles entreprises par l'Ukraine, la Moldavie ou encore la Géorgie.

    Ainsi, le blocus de la République moldave transnistrienne (RMT) non reconnue décrété par l'Ukraine a débuté peu après l'offensive diplomatique massive lancée par Tbilissi contre un autre Etat non reconnu, à savoir l'Ossétie du Sud. La nouvelle escalade du conflit abkhazo-géorgien dans le district de Gali en Abkhazie autoproclamée a elle aussi coïncidé dans le temps.

    Examinons ce que Tbilissi, Chisinau et Kiev cherchent à obtenir dans ces trois situations. Par exemple, la tragédie qui s'est jouée dans le village de Saberio du district de Gali (la mort de quatre personnes) a eu pour résultat politique l'appel de Tbilissi à introduire dans ce district une police internationale placée sous l'égide de l'ONU. Des intentions similaires sont visibles dans les rapports à l'égard de la Transnistrie. Les arguments avancés sont les mêmes: Tiraspol est accusé de contrebande d'armes et Tskhinvali de trafic de stupéfiants. Quant à Soukhoumi, on lui reproche de "ne pas contrôler la situation criminogène dans le district de Gali".

    Cependant, quels que soient les mobiles invoqués par les politiques et les experts géorgiens, moldaves et ukrainiens, on voit distinctement derrière leurs propos et actions la volonté d'accélérer à tout prix le règlement définitif du problème des "territoires rebelles" avant l'heure h, c'est-à-dire avant la reconnaissance internationale du Kosovo.

    Ici un principe très important entre en ligne de compte: le droit des nations à l'autodétermination. Signalons que les Etats-Unis et leurs alliés sont catégoriquement opposés à ce que l'on établisse un parallèle entre l'autodétermination albanaise en Serbie et la lutte des mouvements ethniques nationaux abkhaz et ossète en Géorgie, arménien au Nagorny-Karabakh et la contestation transnistrienne en Moldavie. Parce que la reconnaissance forcée de l'indépendance du Kosovo par les Etats-Unis et l'Union européenne créerait un dangereux précédent pour l'autodétermination ethnique et la formation d'une ethnodémocratie en tant qu'organisation étatique, y compris sur le territoire de l'ancienne Union soviétique.

    Au fond, le "djinn de la reconnaissance" est sorti de sa bouteille. Quel que soit son destin, le Kosovo est désormais un facteur déterminant de la politique intérieure et étrangère de la CEI-2 (c'est-à-dire de la Communauté des Etats non reconnus) de l'Eurasie.

    Qu'est-ce que Moscou déclare à ce sujet? Voici l'opinion du président russe, Vladimir Poutine, telle qu'il l'a exprimée: "La décision concernant le Kosovo doit avoir valeur universelle. C'est une question extrêmement importante pour nous non seulement du point de vue du respect des principes du droit international, mais aussi des intérêts pratiques de l'espace post-soviétique... Les conflits dans l'espace post-soviétique ne sont pas tous réglés. Nous ne saurions nous engager dans une voie sur laquelle on appliquerait certains principes ici et d'autres ailleurs".

    Mais examinons donc les principes qui doivent être discutés ici.

    Au premier abord il semble que si le Kosovo (tout comme précédemment la Slovénie et la Croatie) est reconnu indépendant sur la base du principe d'autodétermination ethnique (le droit du sang), alors pourquoi priverait-on de ce droit les Arméniens du Nagorny-Karabakh, les Abkhaz ou encore les Ossètes?

    Cependant le "sang" ici n'est pas l'indice déterminant. Et puis le Kosovo, ce n'est pas uniquement un cas d'autodétermination ethnique et de formation d'un Etat ethnocratique.

    C'est que le règlement autour du Kosovo implique forcément le retour des réfugiés (Serbes, Tsiganes) sur leurs anciens lieux de résidence. Cette exigence des Européens ou des Américains est entièrement appuyée par la Russie.

    Seulement il est évident que l'Abkhazie et le Nagorny-Karabakh refuseront d'appliquer le modèle du Kosovo. Pour l'Abkhazie, le retour des réfugiés géorgiens sur le territoire de la république (pas uniquement dans le district de Gali) sans conditions préalables entraînerait un changement radical de la situation ethnodémographique. Dans ce cas les Abkhaz redeviendraient la minorité ethnique qu'ils étaient avant la guerre de 1992-1993. Pour le Nagorny-Karabakh le retour des réfugiés entraînerait la disparition de la "ceinture de sécurité" et l'apparition d'environ un demi-million d'Azerbaïdjanais à proximité de sa frontière et à l'intérieur de son territoire. Pour l'Ossétie du Sud le modèle du Kosovo serait plus séduisant étant donné que le conflit osséto-géorgien a fait plus de 40.000 réfugiés ossètes ethniques d'Ossétie du Sud et des régions intérieures de la Géorgie. Pour la Transnistrie le problème des réfugiés n'existe pas. C'est le seul "point chaud" de la CEI à n'avoir pas connu de nettoyages ethniques et d'exode de réfugiés.

    Le fond du problème réside dans le fait qu'outre le "principe du sang" il y a aussi celui de la consistance des institutions publiques. Ici nous voyons qu'au Kosovo ces institutions sont très fragiles, prisonnières d'un système pré-étatique clanal. Il y a aussi la nécessité de combattre le terrorisme mondial et le trafic de stupéfiants et force est de constater qu'au Kosovo ces problèmes et bien d'autres sont des plus réels.

    Par contre, le "terrorisme" abkhaz et ossète (sans déjà parler du transnistrien) relève de la fiction idéologique et politique. D'autre part, les institutions publiques du Nagorny-Karabakh, de la Transnistrie et de l'Abkhazie sont bien plus développées et démocratiques que celles du Kosovo.

    Alors, pourquoi ne reconnaissons-nous pas le Kosovo? Parce que la démocratie y est absente, les institutions clanales y sont fortement implantées, le trafic de drogues et le terrorisme y sont florissants. Pourquoi soutenons-nous le Nagorny-Karabakh? Parce que plusieurs cycles électoraux y ont eu lieu, les institutions locales s'y développent, etc. Pour quelle raison Moscou appuie-t-il l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie? Notamment parce que Tbilissi applique une politique de discrimination des minorités ethniques (des Abkhaz et des Ossètes et aussi des Azerbaïdjanais, des Arméniens, des Kurdes et des Assyriens) et démantèle l'autonomie adjare. Quant aux autorités de ces territoires, elles s'en tiennent à des principes fondamentalement différents.

    Nous constatons donc que chaque "république non reconnue", qu'elle se trouve dans les Balkans ou au sein de la CEI, a ses problèmes et aussi ses principes à partir desquels il serait possible de parvenir à un règlement. Cette approche empêcherait la Russie de s'enfermer dans le piège de l'universalisme extrême et permettrait de faire obstacle à la diffusion de l'idée du "droit de l'ethnie" à l'intérieur de notre pays.

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