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    Rares sont les missiles appelés à devenir des Boulava

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    Par Viktor Litovkine, RIA Novosti

    Il est curieux que tant de choses puissent être apprises de propos qui n'ont jamais été prononcés !

    La semaine dernière, Youri Solomonov, directeur du bureau d'études de l'Institut des technologies thermiques de Moscou (MIT), avait une rencontre avec la presse intitulée "L'état des forces nucléaires russes et leurs perspectives". Pour ceux qui ne le connaissent pas, Youri Solomonov est aussi le constructeur général des missiles balistiques intercontinentaux basés au sol Topol-M (SS-27 d'après la terminologie occidentale) et des MBI basés en mer Boulava (SS-NX-30). De toute évidence, l'article paru il y a quelques semaines dans la prestigieuse revue américaine Foreign Affairs, qui évoquait la "déchéance totale" des forces stratégiques russes et en tirait la conclusion que Etats-Unis seraient désormais capables de porter un coup nucléaire désarmant à la Russie, avait servi de prétexte à cet entretien. Et, il n'est pas exclu, le concepteur l'a fait observer, que la commande publique d'armements pour 2007, dont l'élaboration touche à sa fin, ait également été à l'origine de la rencontre.

    Qu'a déclaré de nouveau le constructeur général par rapport aux informations déjà diffusées par les médias ? Aussi sensible et délicat que fût le sujet débattu, ses paroles ont réservé des surprises. Premièrement, le groupement russe des forces nucléaires stratégiques de dissuasion sera entièrement rénové d'ici 2015-2020 (des militaires évoquaient, on le sait, des délais plus réduits). Deuxièmement, le nouveau groupement s'appuiera sur les missiles Topol-M (basés en silos et au sol) et les missiles navals Boulava-30 (ils équiperont les sous-marins des projets Typhon et Borée).

    A terme, après des mises au point et des essais supplémentaires, le Boulava (Massue) qui a, d'ailleurs, toutes les chances de devenir un missile terrestre, restera en service jusqu'en 2040-2045.

    Et, comme l'a assuré le constructeur général, d'ici à 2011, elle devra "rendre compte" de la manière dont elle respecte le Traité russo-américain sur la réduction des potentiels offensifs, la Russie disposera sur ses vecteurs d'au moins 2000 ogives nucléaires. En vertu du traité, rappelons-le, les deux pays devront annoncer, avant le 31 décembre 2012, que leurs armements nucléaires stratégiques ont été ramenés à 1700 - 2200 ogives.

    Mais si la Russie retire annuellement du service une ou deux divisions de missiles stratégiques à têtes mirvées (les Voïévodes ou, pour les Occidentaux, les SS-8 Satan, à 10 ogives à guidage individuel ou les Sotka ou, d'après la classification occidentale, les SS-19 Stilleto, à six ogives), en les remplaçant par six ou sept (pas plus) Topol-M (SS-27) à tête unique, comment parviendra-t-elle à avoir, à cette échéance, les 2000 ogives autorisées ? Il s'ensuit que le nombre de têtes portées par les "Peupliers" (Topol veut dire peuplier) ne pourra pas seulement compenser les missiles réformés, mais n'atteindra pas ce chiffre. Un simple calcul arithmétique le démontrera.

    D'ailleurs, Alexeï Arbatov, directeur du Centre de sécurité internationale près l'Institut académique d'économie mondiale et des relations internationales, estime que, pour remplir ses engagements dans le cadre du Traité sur la réduction des potentiels offensifs, notre pays devrait rendre opérationnels non pas six ou sept Topol-M mais 20 à 30 missiles par an au moins.

    Youri Solomonov s'est refusé à fournir des détails et à discuter avec des experts. "Pour l'instant, je ne saurais répondre à cette question, a poursuivi le chef du bureau d'études du MIT. - Il s'agit d'une information confidentielle ayant trait aux engagements de notre pays envers les Etats-Unis. Mais dans les deux mois à venir, nous avertirons Washington des changements qui surviendront dans la composition de nos forces nucléaires stratégiques. Et je pense que d'ici la fin de l'année, tout le monde sera au courant". De nombreux journalistes ont déduit de ses paroles que les Etats-Unis seraient prochainement informés de la modification du nombre de têtes portées par les missiles Topol-M et Boulava-30.

    A plusieurs reprises, Youri Solomonov a en effet rappelé que la conception du Topol-M lui permet de porter non pas une mais trois têtes au minimum. Des déclarations analogues ont été faites au sujet du missile Boulava. Récemment, Moscou annonçait, conformément au Mémorandum pour le Traité sur la réduction des armements stratégiques offensifs (START-1) qui expire en 2009, que le Boulava-30 peut porter six ogives nucléaires à guidage individuel. Et il n'est pas à exclure que, maintenant, leur nombre sera porté à 10. Mais, puisque les Topol et les Boulava ont un bloc interchangeable - le constructeur général en a également parlé - l'éventualité que les missiles basés au sol (Topol) puissent avoir non pas trois mais six ogives n'est pas à écarter non plus. Ne pas oublier non plus qu'à l'opposé de l'époque soviétique, les missiles et leurs équipements sont un produit purement russe (ils sont construits à Votkinsk, en Oudmourtie, dans l'Oural occidental).

    Autre fait curieux, si le Boulava est moins lourd que le Topol (même si le "missile" proprement dit, le même pour les deux "complexes", pèse dans les deux cas 11 tonnes environ), soit 36 tonnes contre 47, il porte un plus grand nombre de têtes. Ce qui veut dire que la Russie a réussi à créer des charges nucléaires de dimensions réduites mais puissantes, sans avoir eu besoin d'effectuer des essais grandeur nature. En fait, il s'agit d'une réalisation technologique et scientifique importante. Les ingénieurs russes ont su concevoir des ogives qui man�uvrent sur toute leur trajectoire de vol et qui franchissent à une vitesse hypersonique certains de ses secteurs. Fait qui leur a mérité, en Occident, le surnom de "quasi-balistiques", donc surpassant sans problèmes tout ABM, actuel et en cours de conception. On peut aussi en conclusion que les industries de la défense russe, aussi difficile et contradictoire que fût leur histoire récente, possèdent toujours un potentiel intellectuel et technologique d'un niveau enviable.

    D'ailleurs, la capacité de percer n'importe quelle défense antimissile dont, selon Youri Solomonov, aucun missile stratégique du monde, existant ou en voie d'élaboration, ne peut se vanter, a coûté 20% de leur charge utile au Topol et au Boulava. Dans le même temps, l'utilisation de nouveaux matériaux et certaines particularités de construction rendent la phase de propulsion des deux missiles deux, voire trois fois plus courte que celle des autres missiles stratégiques. Ceci complique leur détection par les systèmes d'alerte et leur interception. La Russie devance ses concurrents sur ce terrain de 15 - 20 ans.

    Le premier régiment doté de missiles mobiles Topol-M sera opérationnel dès 2006, selon le constructeur général. Rappelons aussi que les essais en vol de Boulava dureront trois ans et que le premier sous-marin nucléaire équipé de missiles Boulava - le Yuri Dolgoruki (projet 955 Borée), sera livré à la Marine russe à la fin de 2008.

    A la différence des missiles Topol en silos, les missiles mobiles Topol ont un avantage - le Pentagone ne connaît pas leurs lieux de leur déploiement. Conformément au Traité START-1, Moscou et Washington échangent des informations sensibles comme les coordonnées des silos et d'autres données en vue d'augmenter la confiance réciproque. Mais la Russie n'est pas obligée de fournir les coordonnées exactes des missiles mobiles. Ce qui décuple les chances de succès en cas de frappe préventive et assure une riposte efficace en cas d'attaque. Cela permet à la Russie de mener une politique de dissuasion à l'égard de n'importe quel agresseur potentiel. Et ceux qui affirment, comme l'ont fait deux chercheurs américains, qu'on peut porter une frappe désarmante contre la Russie sans qu'elle puisse riposter, ne sont pas dignes de porter le titre de scientifiques. Seul un dilettante peut tenir de tels propos.

    A la question de savoir si l'usine de Votkinsk, seul producteur de missiles Topol-M, Boulava-30 et Iskander, ainsi que ses 600 fournisseurs pourront atteindre les objectifs prévus pour 2011 et 2015-2020, Youri Solomonov a répondu par l'affirmative. Cependant il s'agit d'augmenter la production, qui se chiffre actuellement à 6-7 systèmes de tir de missiles par an. "Autrefois, l'usine de Votkinsk produisait 100 missiles par an, elle a l'habitude de fonctionner à plein rendement", a ajouté le docteur es sciences techniques Vladimir Dvorkine, ancien directeur du 4e Institut de recherches scientifiques du ministère russe de la Défense, qui s'occupe toujours de l'utilisation des forces stratégiques nucléaires.

    Malheureusement, tout ne dépend pas de l'usine de Votkinsk et de ses partenaires. Les frais de production des Topol et des Boulava ne cessent de croître malgré la diminution de leur coût. L'État n'a toujours pas créé de mécanisme capable d'influer sur la formation des prix des matières premières et des matériaux fournis par des monopoleurs privés. Qui plus est, pour ne rappeler qu'un seul des problèmes épineux de l'industrie de la défense russe, l'État ne verse pas à temps aux producteurs d'armements stratégiques les fonds prévus par le budget.

    ...Le 8 avril 2005, les chefs de l'industrie de la défense nationale ont tenu une conférence sous la présidence du président de la Douma (chambre basse du parlement russe) Boris Gryzlov. Ils ont évoqué les problèmes majeurs du secteur avant de demander à rencontrer le président Vladimir Poutine. Celui-ci a chargé son administration d'organiser une rencontre, mais il semble que certains responsables de l'administration présidentielle ou du gouvernement soient hostiles à un tel entretien qui n'a toujours pas eu lieu.

    Sergueï Ivanov a été nommé vice-Premier ministre et ministre de la Défense. Il dirige la commission pour l'industrie de la défense et plusieurs organes fédéraux chargés de la commande militaire, alors que le financement est confié au ministère des Finances. Et il se trouve toujours un fonctionnaire haut placé pour mépriser les consignes données par le président, un vice-Premier ministre ou un ministre, tout comme les ogives des Topol-M ou des Boulava-30 se moquent du bouclier antimissile. Il décide si les fonds nécessaires seront versés aujourd'hui, demain ou dans deux mois...

    Une question se pose: est-ce que tous les missiles deviendront des Boulava dans les délais prévus?

    L'avis de l'auteur ne coïncide pas forcément avec celui de la rédaction.

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