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    Ph.Douste-Blazy: Nous voulons à tout prix tendre la main à l'Iran

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    Iran, puissance nucléaire (696)
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    (Des extraits de l'entretien du chef de la diplomatie française avec des médias à Paris le 28 avril 2006)

    Question: A l'instant, l'AIEA remettait son rapport sur cette escalade nucléaire iranienne et sur cette escalade verbale entre les Etats-Unis, la communauté internationale et l'Iran. Dans son rapport, elle dit que l'Iran ne coopère pas entièrement et ne remplit pas les exigences de l'agence. L'Iran vient de faire dire qu'elle menaçait de remettre en cause son calendrier de coopération avec la communauté internationale. Quelle sera la réponse de la France, ce soir aux Nations unies ?

    Réponse: D'abord, l'Iran, le président de l'Iran a dit le 11 avril que, grâce à 164 centrifugeuses, l'usine de Natanz pratiquait l'enrichissement de l'uranium. Le Conseil de sécurité s'était réuni une première fois, avait fait une déclaration présidentielle adoptée à l'unanimité, demandant à l'Iran de suspendre toute activité nucléaire sensible, c'est-à-dire la conversion mais aussi l'enrichissement de l'uranium, y compris pour des raisons de recherche. Donc, ce soir, nous avons un refus de l'Iran. Alors, les directeurs politiques des cinq membres permanents du Conseil de sécurité vont se réunir, avec leur collègue allemand, mardi à Paris. Nous allons avoir des réunions avec les ministres concernés, le 9 mai à New York, en marge du Quartet pour parler du conflit israélo-palestinien, et à ce moment là, le Conseil de sécurité va devoir prendre...

    Question: Il n'y a pas urgence ?

    Réponse: Si je vous parle du mardi 2 mai, puis du 9 mai, réunion à New York du Quartet, c'est qu'il y a urgence, il y a vraiment urgence. D'autant plus que M. El Baradeï, le directeur de l'AIEA, dit en effet qu'il y a une accélération du programme nucléaire iranien. Soyons clairs, nous ne sommes pas contre le nucléaire iranien civil à des fins pacifiques. Ils ont le droit au nucléaire.

    Question: Mais nous n'avons pas la garantie qu'il restera civil.

    Réponse: Mais, voilà, M. El Baradeï dit : "Aujourd'hui, aucun programme nucléaire civil, en effet, ne justifie le programme nucléaire iranien". Donc, pour être très concret sur ce qui va se passer dans les jours qui viennent, nous souhaitons, la France souhaite l'unité et la fermeté de la communauté internationale. Qu'est-ce que cela veut dire ? Fermeté, cela veut dire "suspendez les activités nucléaires sensibles tout de suite". Et unité, cela veut dire qu'il faut le faire avec les Russes et les Chinois.

    Question: Donc pas d'option militaire ?

    Réponse: Ah non, non ! Nous pensons évidemment qu'il faut tout faire sur le plan diplomatique.

    Question: Hier justement vous avez dit : "il faut envoyer un signal fort et rapide à l'Iran" ; en langage non diplomatique, cela veut dire quoi très concrètement ? Ce sont des sanctions économiques, par exemple ?

    Réponse:Concrètement, cela veut dire que ce matin, à Sofia, en Bulgarie, j'ai rencontré M. Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères. Et nous avons parlé de cela, parce que si les Américains et les Européens disent, de leur côté : "nous voulons des sanctions" tandis que les Russes et les Chinois disent "nous, non", évidemment, les Iraniens peuvent continuer tranquillement.

    Question: Donc l'urgence c'est d'abord de se mettre d'accord...

    Réponse: Oui, l'urgence c'est de se mettre d'accord sur une résolution. Quelle résolution ? C'est toute la discussion que nous avons aujourd'hui avec les Russes, les Chinois, les Américains, les Britanniques et les Allemands.

    Une petite remarque là-dessus : nous voulons à tout prix tendre la main, jusqu'au bout, à l'Iran. Il faut savoir qu'il y a va de la stabilité de tout le Moyen-Orient. C'est une affaire d'une gravité extrême. Donc il ne faut pas dire rapidement : "l'Iran est devant le fait accompli". Il faut dire à l'Iran : "nous allons vous demander, par une résolution, de suspendre toutes les activités nucléaires sensibles, nous n'accepterons même pas l'enrichissement de l'uranium à des fins de recherche ; et alors nous pourrons coopérer avec vous, y compris pour des accords de commerce". Les Iraniens ont tout intérêt à entrer dans le commerce international.

    Question: Vous avez été l'un des premiers à manifester une réelle inquiétude sur ce dossier, à le dire avant les autres, est-ce qu'aujourd'hui, vous pensez que la communauté européenne est suffisamment ferme et suffisamment unie, parce qu'on dit toujours "l'Europe ne se bouge pas, l'Europe ne réagit pas". Est-ce que sur ce dossier-là, vous trouvez que la réaction européenne est suffisamment forte ?

    Réponse: Nous faisons tout avec les Britanniques et les Allemands. Nous sommes à trois depuis le début et nos partenaires européens...

    Question: Pas comme sur l'Irak donc ?

    Réponse: Non, pas comme sur l'Irak, mais vous savez, nous nous trouvons au début d'un processus et nous espérons en effet... tout le problème, c'est de ne pas avoir, à un moment donné, une dérive au Conseil de sécurité. Nous avons pris la responsabilité d'aller au Conseil de sécurité, mais ce n'est pas facile, parce qu'ensuite, il y a un processus qui peut amener vers des sanctions qui seraient trop fortes, peut-être, pour certains. Donc, nous pensons qu'il faut continuer à trois, je réponds à Catherine Pégard en lui disant "les Européens sont, aujourd'hui, totalement fermes, ils demandent à l'Iran la suspension des activités nucléaires sensibles - l'Iran qui est revenu de manière unilatérale sur ce qu'il avait dit en novembre 2004. Il y avait eu un accord des Iraniens pour arrêter toute conversion. Ils sont revenus sur cette position quand M. Ahmadinejad est arrivé au pouvoir. Il a ajouté qu'il fallait mettre une croix sur Israël, ce qui est évidemment très choquant.

    Question: Est-ce qu'il n'y a pas aujourd'hui une certaine diplomatie qui dit "oui, il faut mettre la pression sur Téhéran bien sûr, mais il faut aussi mettre la pression sur les Etats-Unis, pour les pousser au dialogue, il faut aussi que les Etats-Unis changent d'attitude avec l'Iran" ?

    Réponse: Je crois que ce qui est très important, c'est de souligner qu'il n'y a que le dialogue qui puisse nous sortir de la crise. Dialogue entre les Européens et les Iraniens, cela nous l'avons fait pendant deux ans et demi. Et maintenant, il y a cette discussion entre les Européens, les Etats-Unis, les Russes et les Chinois, en faisant des propositions aux Iraniens. Donc, je crois que c'est ça le but ; le but, c'est d'être unis, fermes, en demandant aux Russes de nous suivre, ce qu'ils font d'ailleurs depuis le début, ce qui est une grande première...

    Question: Mais sur les Etats-Unis, est ce que ce n'est pas à eux de changer d'attitude ?

    Réponse: Bien sûr, les Américains n'ont pas à dire, par exemple, que la possibilité militaire, aujourd'hui, doit être évoquée, parce que nous ne pouvons pas faire cela. Nous allons alors "braquer" les Iraniens. Le but n'est pas de les "braquer", le but...

    Question: Mais est ce qu'ils ne le sont pas déjà ?

    Réponse: Il faut toujours faire attention en diplomatie avant de reconnaître que c'est terminé, qu'il n'y a plus d'espoir. Jusqu'au dernier...

    Question: Ne sommes-nous pas trop timorés dans cette affaire ? Un certain nombre de gens vont le dirent, dont peut être George Bush, qui dira "l'Europe est timorée" comme elle l'a été d'une certaine manière avec l'Irak.

    Réponse: Mais regardez ce qui se passe en Irak, la guerre civile... Attention, je crois vraiment que nous devons expliquer aux Iraniens qu'ils ont tout intérêt, eux, - y compris sur le plan économique, on parle souvent du pétrole, eh bien ils ont besoin de raffiner leur pétrole... - sur le plan économique, les Iraniens ont tout intérêt à avoir la communauté internationale avec eux.

    Les Iraniens, ce sont de grands diplomates certes, ce sont aussi de grands commerçants. Donc, il est très important, me semble-t-il, que la raison revienne à l'Iran et qu'il fasse avec nous du commerce, que nous puissions avoir des perspectives de sécurité, de commerce, y compris d'ailleurs sur le nucléaire civil. Nous sommes prêts, avec les Russes, et pourquoi pas avec les Américains, j'espère un jour leur faire des propositions sur le nucléaire civil à des fins pacifiques puisqu'ils souhaitent le nucléaire, et ils ont raison : il est normal aujourd'hui que les grandes puissances puissent avoir le nucléaire, mais civil, à des fins pacifiques. Donc, pour répondre à votre question, le 2 mai, nos directeurs politiques se rencontrent et nous, au niveau ministériel, nous nous rencontrerons le 9 mai à New York.

    Question: On clôt ce dossier iranien, temporairement, pour parler du Proche-Orient. Vous avez déjeuné avec Mahmoud Abbas au Quai d'Orsay. Comment sortir les Palestiniens de cette affaire ? Comment sortir de cette ambiguïté entre la menace, la crainte de verser de l'argent à un groupe qui pourrait les utiliser à des fins terroristes et la difficulté à venir au secours d'un peuple qui a besoin d'argent européen pour vivre, et pas seulement pour payer ses fonctionnaires ?

    Réponse: Nous ferions une énorme erreur si nous n'aidions pas le peuple palestinien aujourd'hui. Parce qu'en voulant diminuer le pouvoir de certains, qui sont aujourd'hui au gouvernement, nous allons radicaliser le peuple, nous allons entraîner le peuple palestinien vers l'extrémisme.

    Question: Est-ce que cela ne joue pas justement sur cette politique du pire ?

    Réponse: Eh bien en tout cas, la France, derrière le président de la République qui fixe le cap, plus que jamais puisque lui a toujours défendu les Palestiniens - ce qui à un moment donné n'a pas été facile - nous, la France, voulons qu'il y ait deux étapes : qu'ils vivent en paix et en sécurité, côte à côte. Mahmoud Abbas, pour nous, c'est notre repère, c'est le président de l'Autorité palestinienne. C'est l'interlocuteur et le garant. Et en même temps, nous ne voulons pas, nous, rencontrer des ministres du Hamas, tant que le Hamas...

    Question: On a même interdit la visite en France d'un ministre du Hamas. Il y a deux poids deux mesures parce que les deux sont élus par le peuple palestinien...

    Réponse: Il y a une petite différence quand même, c'est que le Hamas, j'espère que cela ne vous a pas échappé, est un mouvement inscrit sur la liste des mouvements terroristes de l'Union européenne. Je ne sais pas ce que vous pensez du terrorisme mais j'imagine que vous pensez la même chose que moi : que c'est la pire chose qui puisse arriver; ce sont des innocents qui meurent gratuitement. Donc il ne faut pas donner le moindre signe de faiblesse avec les terroristes.

    Question: Ni le moindre euro ?

    Réponse: C'est là que c'est difficile ; ce n'est pas le fait de pas les recevoir, cela ce n'est pas difficile, je viens de vous répondre. Tant qu'ils ne reconnaissent pas Israël, tant qu'ils n'arrêtent pas la violence de manière explicite et publique et tant qu'ils ne reconnaissent pas les Accords d'Oslo, c'est à dire deux Etats viables, en paix, en sécurité, l'un à côté de l'autre, tant qu'ils ne font pas ça, nous ne les rencontrerons pas. Par contre, c'est vrai que l'administration européenne, des différents pays européens, doit pouvoir parler avec l'administration palestinienne parce que je souhaite par exemple que les médecins palestiniens, les infirmières palestiniennes, les instituteurs palestiniens, les professeurs, les magistrats anti-corruption, les policiers de Mahmoud Abbas puissent travailler.

    Alors voilà, c'était l'objet de la conversation que nous avons eue tout à l'heure avec Mahmoud Abbas au Quai d'Orsay : trouvons les solutions pour ne pas arrêter l'aide aux Palestiniens ! Je rappelle quand même que les choses ont été beaucoup caricaturées : il y a 250 millions d'euros que donnent les Européens aux Palestiniens, dont 160 millions d'euros d'aide humanitaire qui n'ont jamais été remis en cause. Et puis il y a 100 millions, en effet, qui ont été suspendus pendant un mois et là, on a dit, un peu rapidement, "les Européens laissent tomber les Palestiniens". Même cela, je crois qu'il ne faut pas le faire, il faut payer les fonctionnaires. Il y a une possibilité par l'intermédiaire de la Banque mondiale. En tout cas, il serait intéressant de donner l'argent à l'Autorité palestinienne, par Mahmoud Abbas, qui ensuite le fera transiter par l'intermédiaire de l'administration palestinienne.

    Question: Vous le considérez comme fiable et souhaitable ? Il sera la cheville ouvrière du financement durable de l'autorité palestinienne.

    Réponse: Nous avons voulu - j'en ai parlé aussi avec M. Moussa, le Secrétaire général de la Ligue arabe, il y a 48 heures au Quai d'Orsay - nous avons soutenu pendant longtemps l'institution qu'est l'Autorité palestinienne et que nous souhaitons conserver comme interlocuteur. C'est important pour eux.

    Mais il faut aussi tirer une leçon des élections législatives palestiniennes. Le Fatah a été battu parce qu'il était déconsidéré alors que le Hamas était considéré comme beaucoup plus proche des gens. Donc il faut que, nous aussi, nous tirions les conséquences de ce qui s'est passé dans les Territoires palestiniens.

    Question: Comment fait-on quand effectivement on n'a plus qu'un seul interlocuteur ?

    Réponse: Il faut être sûr que l'argent aille vraiment aux médecins, aux hôpitaux, aux infirmières, aux éducateurs, aux instituteurs...

    Question: Donc un plus grand contrôle ?

    Réponse: Et puis un deuxième point, et là c'est peut-être le rôle de la France et de l'Union européenne en général, c'est qu'il ne faut pas être timoré sur le projet économique à Gaza parce que tant que vous aurez des centaines de milliers, des millions d'enfants de 20 ans, de 25 ans, qui n'ont aucun espoir de gagner de l'argent, tant qu'Israël ne laissera pas passer un certain nombre de Palestiniens vers son pays, tant qu'il n'y aura pas un port de Gaza, voire un aéroport de Gaza, tant qu'il n'y aura pas un projet économique, alors évidemment, vous aurez un chaos sécuritaire, social, et économique. Cela, je crois que c'est la France, c'est l'Union européenne qui doit le faire ; peut-être pas les Américains mais nous et après tout, moi je crois en une Union européenne politique. Et si je crois en une Union politique, c'est que je crois qu'on peut être aussi bon que les Américains pour aider les Palestiniens et les Israéliens. Et d'ailleurs, aider les Palestiniens, c'est aider les Israéliens.

    Question: Le nouveau gouvernement d'Ehud Olmert, sa nouvelle coalition, s'engage à réduire la colonisation en Cisjordanie notamment, puisque Gaza a été évacué, et a fixé les frontières définitives d'Israël. Est-ce que c'est une bonne nouvelle même si c'est unilatéral ?

    Réponse: Je crois que la politique unilatérale ne peut pas suffire. Cela ne peut être qu'un dialogue. Pour le Processus de paix, il faut être deux. Je reconnais que le désengagement de Gaza, voulu par M. Sharon et M. Olmert, est une bonne chose. Maintenant, il faut que les frontières soient définies à deux.

    Un mot sur M. Olmert et sur le gouvernement israélien : c'est une bonne chose pour la paix que M. Olmert, avec un gouvernement de coalition, y compris avec des travaillistes, avec un ministre de la Défense, ce qui n'est pas rien, qui est responsable des travaillistes, ce qui est quand même une révolution, puisse décider demain de ce que l'on fera dans le processus politique. Les Européens doivent demander le plus vite possible qu'il y ait, entre Mahmoud Abbas et M. Olmert, une confiance reconquise.

    (Texte publié sur le site du ministère français des AE

    www.diplomatie.gouv.fr/fr/).

    Dossier:
    Iran, puissance nucléaire (696)

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