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    La tournée du président chinois: autopsie d'un succès diplomatique

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    Par Dmitri Kossyrev, RIA Novosti

    Le grand voyage du président chinois Hu Jintao aux Etats-Unis, en Arabie saoudite, au Nigeria et au Kenya a été, selon les milieux politiques russes, une incarnation typique du style diplomatique chinois qui consiste à défendre ses intérêts en évitant toute confrontation.

    Ce style ressemble à s'y méprendre à celui qui a pris racine en Russie sous le président Vladimir Poutine. Inutile de chercher à savoir qui est le maître et qui est le disciple. Tout simplement la Russie et la Chine sont en principe dans la même situation dans l'arène internationale. Ces deux puissances en évolution sont en train d'acquérir avec peine le droit d'avoir une politique indépendante. Rien d'étonnant dès lors à ce que les styles de comportement des dirigeants russes et chinois coïncident, de même que leurs vues.

    Dans quelle mesure ce style a-t-il profité au chef de l'Etat chinois?

    Les experts américains soulignent que les présidents Bush et Hu Jintao ne se sont rien dit de nouveau sur deux questions clés de leurs relations bilatérales : Taiwan et l'Iran.

    En effet, quand Bush dit que les Etats-Unis s'en tiennent à la politique de la "Chine unique", il n'y a là rien de neuf. "Nous sommes contre les mesures unilatérales tendant à modifier le statu quo dans le détroit de Taiwan. Nous appelons toutes les parties à éviter des actions confrontationnistes ou provocatrices. Nous estimons que l'avenir de Taiwan doit être décidé par des moyens pacifiques", a-t-il déclaré.

    Et rien sur la nouvelle politique américano-nippone dans le Pacifique qui, en fait, entraîne le Japon dans le problème taiwanais en qualité d'allié des Etats-Unis.

    D'autre part, la Chine est restée sur ses positions. En ce qui concerne aussi bien la pression sur le Soudan en raison de la tragédie du Darfour que la crise nucléaire iranienne. Dans les deux cas, la Chine se déclare hostile aux mesures musclées et aux sanctions, sans parler de l'ingérence militaire américaine. C'est par des moyens exclusivement diplomatiques que la Chine entend aussi résoudre le problème de la RDPC contre laquelle les Etats-Unis ne se lassent pas de préconiser la contrainte.

    A la veille de l'arrivée du président Hu aux Etats-Unis, les médias russes avaient mis en vedette l'idée, venue de la presse américaine, d'"échanger" Taiwan contre l'Iran. Selon cette idée, Pékin pourrait adhérer à la politique américaine de pression sur l'Iran ou accepter tacitement une opération militaire contre ce pays en échange de nouvelles décisions des Etats-Unis concernant Taiwan.

    Cependant, premièrement, on a du mal à imaginer ce que pourraient être les "concessions" américaines sur Taiwan. Et deuxièmement, des problèmes comme celui de l'Iran sont tout simplement trop sérieux pour faire l'objet d'un simple marchandage. Ce sont là des problèmes dont dépend le développement futur de l'économie chinoise.

    Il était visible que l'itinéraire du voyage, à l'exception peut-être du Kenya, avait été choisi par le président Hu en fonction du problème de la sécurité énergétique de la Chine. L'Arabie saoudite et le Nigeria sont d'importants fournisseurs de pétrole de la Chine, mais les Etats-Unis ont des positions très fortes dans les deux pays. A l'opposé, par un étrange concours de circonstances, l'Iran et le Soudan, qui subissent la pression américaine, entrent ensemble pour 20% dans les importations chinoises de pétrole. Mais il y a aussi le gaz et un accord portant sur des quantités énormes de cet hydrocarbure a été passé entre Pékin et Téhéran. Enfin, il y a la Turkménie, voisine de l'Iran, avec laquelle la Chine s'est entendue sur la livraison de 30 à 40 milliards de m3 de gaz par an via l'Asie centrale. Sans oublier le projet d'oléoduc de 386 km remontant jusqu'au nord de la Caspienne où le pétrole iranien devrait remplir la canalisation allant du Kazakhstan à la province chinoise du Xinjiang.

    Tous ces projets seront menacés ou contrôlés par les Etats-Unis en cas de succès de la politique de Washington dans cette région, surtout dans sa "version armée". Il est fort douteux que la Chine puisse facilement accepter des concessions sur ce terrain.

    Il est évident que dans la situation actuelle l'augmentation des livraisons d'hydrocarbures russes à la Chine revêt une importance particulière. Elles pourraient compenser partiellement le préjudice que l'instabilité autour de l'Iran est susceptible de causer à la Chine. Rappelons que la visite de Hu Jintao aux Etats-Unis a été précédée par le voyage du président russe Vladimir Poutine à Pékin. Dans le cadre de cette visite le chef de Gazprom, Alexeï Miller, et le directeur général de la China National Petroleum Corporation (CNPC), Chen Geng, ont signé un protocole sur les livraisons de gaz russe à la Chine. Aux termes du document, du gaz sibérien prendra le chemin de l'Est à partir de 2011. A la première étape la Chine recevra jusqu'à 80 milliards de m3 par an. A titre de comparaison, l'année dernière le géant gazier russe à produit 547,2 milliards de m3 dont il a exporté 151 milliards de m3. En d'autres termes : 80 milliards de m3 représentent un peu plus de la moitié des exportations actuelles de gaz russe.

    Chercher à acquérir de nouvelles positions et les renforcer tout en perdant les anciennes serait, pour la Chine, une très mauvaise stratégie. Aussi le but du voyage de Hu Jintao aux Etats-Unis pourrait-il être résumé comme suit : maintenir les difficiles relations avec les Etats-Unis à un niveau acceptable plutôt que de réaliser de nouveaux progrès. Il semble que le leader chinois a tenté de séparer l'ensemble des relations économiques avec l'Amérique et les divergences américano-chinoises sur les problèmes du type de la question iranienne. Et par la même occasion, il s'est entretenu avec les leaders d'autres Etats pour savoir à quel point ils ont une position indépendante sur les livraisons de ressources énergétiques à la Chine.

    Le plan chinois de développement des relations entre Pékin et le continent africain dans son ensemble a été particulièrement intéressant de ce point de vue. Le président Hu a annoncé ce document, qui comporte cinq points, à Abuja, capitale du Nigeria. Une croissance des échanges avec l'Afrique obligerait celle-ci à prendre davantage en considération les intérêts de la Chine, y compris ses intérêts énergétiques, indépendamment de toute pression, d'où qu'elle vienne.

    Le président chinois a atteint tous les objectifs qu'il s'était fixés pour ce voyage.

    Les évaluations de la presse chinoise sont également positives. Le journal Renmin Ribao, par exemple, écrit sur son site Internet que le leader de la RPC a persuadé le président américain de reconnaître la responsabilité mutuelle des deux pays pour la stabilité de leurs relations économiques et d'éviter les disputes et les collisions malgré le caractère notoirement difficile des relations bilatérales. Les deux parties ont pu faire de la coopération constructive une priorité, elles ont examiné leurs contradictions de façon réaliste et se sont donné la peine de tracer les voies de développement de cette coopération.

    Juste appréciation. Vu que les Etats-Unis ont fait à la Chine de nouvelles offres de coopération dans l'exploration conjointe de l'espace cosmique ou dans le domaine des échanges militaires.

    Quelle sera la suite? Comment vont évaluer les relations américano-chinoises après le voyage du leader chinois? Il serait vain d'attendre que Washington renonce à ses projets de recours à la force contre l'Iran, la Corée du Nord ou le Soudan parce qu'il sait maintenant qu'il ne peut pas compter sur le soutien de la Chine. Si, au moins sur un seul de ces axes, par exemple l'axe iranien, des événements violents se produisaient, Pékin et Washington, comme nous le voyons aujourd'hui, trouveraient le moyen d'éviter une crise dans leurs relations bilatérales et ce serait bien. Ce qui ne le serait pas, c'est qu'une telle politique serait dans tous les cas contraires aux intérêts fondamentaux de la Chine. Cela apporterait d'une façon ou d'une autre de la tension dans les relations entre les deux pays, même s'ils tâchaient de contrôler la situation.

    Quant à savoir comment atteindre des objectifs dans l'arène internationale et à quel point ces objectifs sont réalistes, c'est un problème intérieur des Etats-Unis. L'électeur américain a l'habitude de croire à la toute-puissance américaine illusoire et n'apprécie guère les preuves que les pays tout-puissants n'existent pas. Aussi le président Bush aura-t-il à prendre beaucoup de décisions peu faciles sur l'Iran, sur la péninsule de Corée, sur l'Afrique. Les démarches pacifiques et graduelles ne seront pas pour lui moins difficiles que les actions rapides et brutales.

    On ne niera pas que, tout en cherchant des solutions habituelles aux problèmes actuels, bien des Américains songent à la future situation des Etats-Unis dans le monde. Et surtout à ce qu'il faudra faire lorsque, au bout de quelques années ou de quelques dizaines d'années, les nouvelles économies - la Chine, l'Inde, la Russie, le Brésil - occuperont les rangs qui leur reviennent sur la liste des grandes puissances, alors que le rôle des Etats-Unis diminuera inévitablement.

    On peut distinguer dans le récent rapprochement entre les Etats-Unis et l'Inde une tentative de Washington pour s'adapter à ce futur. Certes, on peut y voir aussi, comme le font de nombreux experts américains, une velléité de faire de l'Inde un "contrepoids" à la Chine. De telles idées sont dans le style américain traditionnel. Mais on peut également voir que la nouvelle politique qui prépare les Etats-Unis à leur futur statut dans le nouveau monde engendre en même temps des alliances foncièrement nouvelles. Des alliances où toutes les parties sont égales.

    De ce point de vue, le succès de la diplomatie patiente de Hu Jintao est dû au fait qu'elle montre à l'Amérique que la Chine est un partenaire avec lequel il est possible d'édifier les paramètres du futur schéma des relations internationales.

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