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    Chostakovitch. La tragédie d'un génie

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    Par Anatoli Koroliov, RIA Novosti

    La musique de Chostakovitch a entièrement refait surface en Russie, elle se fait entendre dans les plus grandes salles du pays. Le théâtre Mariinski à Saint-Pétersbourg et le Bolchoï à Moscou donnent des ballets avant-gardistes jadis interdits: "Le Clair ruisseau" et "Le Nez". Pour le centenaire de la naissance du compositeur (2006) le nouveau chorégraphe du Bolchoï, Alexeï Ratmanski, montera le ballet "L'Ecrou".

    Dimitri Chostakovitch est un exemple inédit de compositeur génial ayant misé sur le compromis avec le pouvoir soviétique et tenté au prix d'une soumission totale de mériter le droit de créer. Il avait commencé en frappant fort. La Première symphonie du jeune pianiste alors élève au Conservatoire de Leningrad avait sidéré connaisseurs et public. En 1927, à Moscou, Vsevolod Meyerhold, la figure de proue de l'avant-gardisme, avait demandé à Chostakovitch d'écrire une musique pour le spectacle "La Punaise", d'après la pièce homonyme de Vladimir Maïakovski. Sur une photographie de l'époque on voit le metteur en scène et le poète écouter avec délectation la musique du jeune prodige installé au piano. Chostakovitch avait alors... 21 ans.

    Maïakovski et Meyerhold ont eu des destins tragiques. Le premier s'est suicidé, le second a été fusillé. De ces trois rebelles, seul Chostakovitch a survécu alors qu'il semblait condamné. L'orage avait tonné la première fois au-dessus de la tête du jeune génie au début des années trente, quand une campagne de dénigrement de la musique occidentale avait commencé. Vilipendant le fox-trot pendant un discours, le commissaire du peuple à l'Instruction Anatoli Lounatcharski avait dit: "la bourgeoisie voudrait que l'homme réfléchisse non pas avec sa cervelle, mais avec ses organes génitaux".

    Chostakovitch ne semblait pas du tout concerné ici.

    Pourtant, celui-ci s'était brusquement souvenu que dans son ballet "L'Age d'or" il avait une scène intitulée "Thé pour deux", une courte stylisation dans l'esprit du fox-trot. Il est peu probable que l'un des bonzes du parti ait prêté attention à ces trois minutes de musique. Pourtant, Chostakovitch écrit une lettre de repentir à la rédaction du journal "Prolétarski mouzykant" (Le Musicien prolétarien", dans laquelle il regrette cette broutille qu'il incrimine au chef d'orchestre Nikolaï Malko, qui avait dirigé sa Première symphonie et fait ainsi sa renommée.

    "Je considère comme une erreur politique de ma part d'avoir autorisé le chef d'orchestre Malko à arranger ma composition "Tahiti-Trot, parce que dans l'arrangement en question "Tahiti-Trot" pourrait donner l'impression que je suis un adepte du genre léger".

    Ce repentir du génial prodige pour ce dont on ne l'avait pas accusé avait été immédiatement mis à profit par le pouvoir. C'est ainsi que Chostakovitch était devenu l'objet de toutes sortes de stigmatisations auxquelles s'ensuivaient lettres de repentir, interventions aux congrès, serments publics.

    Cela n'empêchait pas le compositeur de faire étalage d'un don exceptionnel en musique et le conformiste exemplaire qu'il était de choisir comme modèle personne d'autre que le rebelle Ludwig van Beethoven dont il avait accroché un portrait dans son bureau.

    Dans cette situation aussi étrange que désaxée le génie à genoux Chostakovitch composait la géniale Quatrième symphonie, qu'il devait tenir sous le boisseau pendant 25 ans tout en écrivant des airs de chansons dédiées aux pionniers, aux aviateurs et à la patrie et sans jamais cesser de faire des courbettes devant Staline. Même les gens dépourvus de talent ne pouvaient se permettre autant de conformisme. Dans les milieux professionnels l'attitude à l'égard de Chostakovitch était très controversée.

    Même ses oeuvres manifestement bâclées recèlent de la beauté et sont de véritables merveilles.

    Au cours de la tourmente des répressions politiques pas un seul de ses cheveux n'est tombé. Les articles pourfendeurs de Jdanov sur les erreurs de Chostakovitch n'ont eu aucune incidence sur le confort matériel de Chostakovitch, celui-ci était nanti comme un fonctionnaire de haut rang, il disposait d'une datcha, d'une voiture et de domestiques. Pendant la guerre il avait été évacué de Leningrad assiégé par avion spécial. On l'envoyait en missions à l'étranger où il siégeait dans les présidences des congrès de partisans de la paix. Chostakovitch tantôt était placé à la tête de l'Union des compositeurs, tantôt il en était exclu publiquement.

    Quoi qu'il en soit, son goût pour l'avant-gardisme était sans faille, par exemple, il adorait le compositeur britannique Benjamin Britten dont la gloire dans le monde était légendaire. Des individus doués comme Chostakovitch, le monde en révèle un une fois tous les deux siècles.

    Mais même la disparition de Staline ne devait pas affranchir le génie de l'inertie de la vie vécue dans la hantise de l'exécution et bien qu'ayant timidement soutenu le compositeur avant-gardiste Edisson Denissov, en 1968, lorsque Soljenitsyne démontra la dégradation totale et la faiblesse du pouvoir, Chostakovtich déclara haut et fort que "Les résolutions du Plenum d'avril du Comité central du parti nous commandent..." et autres insipides propos d'allégeance aux autorités.

    La vie avait transformé le génie en boule de nerfs.

    "Il se ronge les ongles et les doigts avec. Il se mord les lèvres. Il fume cigarette sur cigarette. Il ne cesse de réajuster ses lunettes. Quand il parle, ses genoux tremblent". Voilà ce que le metteur en scène Robert Kraft avait inscrit dans son journal pour décrire le comportement du compositeur au cours d'une réception officielle chez le ministre de la Culture.

    Dimitri Chostakovitch est mort en 1975 à l'âge de 69 ans. Le parti communiste organisa à cette occasion des funérailles grandioses, qui éclipsèrent presque celles de Staline. Les plus hautes instances dirigeantes de l'Union soviétique assistèrent à la mise en bière du génie.

    On a écrit que dans son cercueil Chostakovitch avait le visage éclairé par un sourire. Comme s'il avait été heureux d'avoir accédé à la liberté.

    Le compositeur a traversé les tempêtes de son époque. Sa musique est désormais inaccessible à la critique. Il est un génie reconnu du nouvel Etat et la fierté de la Russie nouvelle.

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