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    Eltsine, pionnier de la nouvelle politique russe

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    Décès de Boris Eltsine (31)
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    Article publié en 2006 à l'occasion des 75 ans du premier président russe

    Eltsine est à la fois le patriarche et le pionnier de la nouvelle politique russe. Il a effectivement fait irruption dans cette politique des procédures et des méthodes démocratiques quand celle-ci ne faisait qu'apparaître en Russie. Qui plus est, cela s'est produit quand il n'y avait même pas de cette Russie contemporaine ou plutôt de ceux de ses signes d'après lesquels on distingue la Russie d'aujourd'hui de celle il y a vingt ans.

    La Russie de l'époque a été littéralement séduite par Boris Eltsine qui est à juste titre devenu son premier amour démocratique. En effet, sans imagemakers ni spécialistes des relations publiques, il a créé lui-même son image au charme de laquelle peu de gens pouvaient résister.

    Issue d'une famille paysanne, il a toujours été un "homme du peuple" avec ses faiblesses et ses défauts que chacun pouvait comprendre, tout en restant à la fois un leader-réformateur respecté et un combattant intransigeant contre les injustices du système de dirigisme dont il avait été lui-même victime autrefois. Sur fond de fonctionnaires ternes et insipides de l'époque soviétique, Boris Eltsine se faisait inévitablement remarquer par sa droiture et son honnêteté, par son intelligence et son éloquence, par son attrait personnel et son accessibilité. Il paraissait tout aussi irrésistible qu'inimitable.

    On avait rêvé depuis longtemps d'un tel leader en Russie. Du moins, bien des Russes auraient voulu en avoir un.

    Et ce n'est sans doute pas par hasard qu'au plus fort de la popularité de Boris Eltsine, au début même des années 1990, les citoyens de Russie, littéralement plongés dans la politique, en sont venus à la conclusion que, pour la première fois depuis toute son histoire millénaire, le pays devrait enfin avoir un chef d'Etat élu par le peuple tout entier.

    Il ne serait pas juste d'estimer qu'aux premières présidentielles en Russie, on votait pour un quelconque président abstrait, loin de là! On voter justement pour Boris Eltsine au poste de président. Et Eltsine a remporté les élections, en gagnant presque 60% des voix.

    A l'époque, Boris Eltsine ne pouvait tout simplement pas avoir de concurrents sérieux dans la politique russe, car il était lui-même le noyau de cette politique. Pour ce qui est du leader soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, qui avait essayé de concurrencer Boris Eltsine "d'en haut", il a perdu face à ce dernier, car il ne disposait tout simplement pas de terrain politique, comparable à celui du président de Russie. Dès que la Russie a proclamé sa souveraineté nationale et a élu son propre chef d'Etat, encore que les Russes ne l'aient pas fait pour la forme, mais avec un immense enthousiasme, il ne restait plus de base ni de raison pour élaborer une politique "soviétique" particulière.

    En août 1991, en l'espace de deux jours et demi, Boris Eltsine en a fini avec les putschistes du GKTchP (comité d'Etat pour la situation d'urgence, conservateurs communistes - NDLR) qui avaient attenté à la souveraineté de la Russie. Il a remporté cette victoire, entouré d'une cohorte démocratique et épaulé par les Moscovites descendus dans la rue.

    Un peu plus tard, en décembre de la même année, les leaders de la Russie, de l'Ukraine et de la Biélorussie ont déclaré n'avoir plus besoin du centre de coordination, soit de l'Union Soviétique, et proclamé la création de la Communauté des Etats indépendants (CEI) où ils entendaient agir d'égal en égal.

    Quoi qu'il en soit, il s'est avéré de loin plus difficile de surmonter la résistance du Soviet Suprême (parlement - NDLR) qui s'opposait à l'établissement d'une république présidentielle que de faire reculer les partisans du GKTchP. Et voilà que des chars ont réapparu dans les rues de Moscou. Or, on n'aime pas se souvenir aujourd'hui de ces jours d'automne 1993 quand le sang a coulé. Néanmoins, le référendum constitutionnel qui a consacré dans la Loi fondamentale les principes d'une république présidentielle est devenu le point culminant de la ligne Eltsine dans la politique intérieure.

    Il convient d'y rappeler sans doute que le vote populaire sur le projet de Constitution de la Fédération de Russie avait été précédé par un référendum de confiance à l'égard du président - réussite incontestable de Boris Eltsine. Force est de reconnaître que les procédures démocratiques de masse ont toujours favorisé le premier président de Russie. D'où l'encouragement du multipartisme par Boris Eltsine et sa protection présidentielle de la presse libre.

    En politique extérieure, l'adhésion de la Russie au G8 en 1998 n'a certes pas été un succès moins important de Boris Eltsine. Une précision s'y impose. En réalité, ce ne sont pas les pays eux-mêmes mais plutôt les personnes les représentant qui participent aux Sommets du club élitaire, connu comme G8. Faisant la une de pratiquement tous les journaux dans le monde, l'amitié personnelle de Boris Eltsine avec l'Américain Bill, l'Allemand Helmut et le Japonais Ryu (Ryutaro Hashimoto) s'est avérée très fructueuse, et le président russe a été reconnu égal parmi les égaux au niveau international le plus élevé.

    Signifie donc tout cela que Boris Eltsine a été un président réussi? En 1994, il a déclenché une guerre en Tchétchénie pour en retirer les troupes quelque dix-huit mois plus tard sans y "rétablir pour autant le régime constitutionnel". D'autre part, Boris Eltsine ne voulait pas et, peut-être, ne savait même pas s'occuper de l'économie. Dans les années de sa présidence, le produit intérieur brut (PIB) ne cessait de se réduire, les impôts n'étaient pratiquement pas perçus, alors que les emprunts d'Etat augmentaient de plus en plus, ce qui a eu finalement pour effet le défaut de paiement national en août 1998.

    La campagne présidentielle de 1996 a été extrêmement pénible pour Boris Eltsine. C'est qu'il était très gravement malade à l'époque. Par la suite, il a suivi un très long traitement, ce qui l'a bien obligé de suspendre pour longtemps ses fonctions présidentielles. Au printemps 1999, seulement sept voix ont manqué à la Douma d'Etat (Chambre basse du Parlement russe) pour engager la procédure de destitution de Boris Eltsine du poste de président de la Fédération de Russie. Pire, déjà en décembre de l'année même, Eltsine a lui-même démissionné avant l'expiration de son mandat présidentiel. Ce faisant, il a demandé pardon à ses concitoyens "de ne pas avoir justifié certains espoirs de tous ces gens qui avaient cru que l'on pourrait sauter d'un seul coup du passé totalitaire, stagnant et terne dans un avenir riche, radieux et civilisé".

    Certains voient en la personne de Boris Eltsine le fossoyeur du socialisme. Mais ce n'est pas vrai. Sous la présidence d'Eltsine, les essentiels avantages "socialistes" étaient maintenus, et il refusait en règle générale très rarement de signer les lois adoptées par la Douma sur de nouvelles allocations versées par l'Etat.

    Avant tout et de préférence, Boris Eltsine est un réformateur politique. Ainsi, sa principale réalisation, ce sont la mise en place et le renforcement d'un nouveau système politique en Russie qui est venu se substituer au monopole du parti communiste et au régime politique soviétique.

    En réalité, Boris Eltsine a tout simplement fait ce qu'il devait faire en tant que président élu par l'ensemble du peuple. Ni plus, ni moins.

    Admettons que les réformes de marché, amorcées par le gouvernement d'Egor Gaïdar se sont avérées si vastes pour la Russie qu'elles ne seraient sans doute pas achevées encore longtemps. Toujours est-il que les pays les plus industrialisés de l'Occident ont mis des centenaires à la réalisation de telles transformations d'envergure.

    Aussi, faudra-t-il encore beaucoup de temps à la Russie pour en finir avec l'emprise des monopoles sur bien de ses marchés intérieurs, pour y encourager la concurrence, pour normaliser la balance des exportations et des importations du pays qui ne peut pas la satisfaire car elle se réduit aujourd'hui au schéma "matières premières en échange des marchandises de consommation et des denrées alimentaires", pour rechercher, enfin, une combinaison optimale de la politique sociale de l'Etat, d'une part, et de l'efficacité de l'économie de marché, de l'autre.

    Et il n'est pas du tout évident que le président qui viendra au Kremlin en 2008 aura, lui, suffisamment de temps pour résoudre définitivement tous ces vieux problèmes qui remontent d'ailleurs à l'époque bien antérieure à la présidence de Boris Eltsine.

    En revanche, la Russie est aujourd'hui une république présidentielle. Elle a sa Constitution appropriée - la Loi fondamentale qui reste stable depuis déjà plus de douze ans. L'institut du président, chef d'Etat élu par tout le peuple du pays, tout comme les instituts constitutionnels du parlement, du gouvernement et de la justice indépendante sont en train de devenir une nouvelle tradition russe.

    Et c'est certes ce principal acquis duquel on peut et on doit même féliciter Boris Eltsine.

    Par Youri Filippov, RIA Novosti.

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