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    Par Vadim Doubnov, journaliste indépendant, pour RIA Novosti.

    Le calendrier de la visite à Moscou du président turkmène, Gourbangouly Berdymoukhammedov, a forcément été raccourci en raison du décès du premier président russe. Cependant, il est possible que cette coïncidence tragique ait seulement souligné un fait évident: sans lui les entretiens avec le président russe n'auraient pas non plus fait la une des journaux. Il est des événements dont le dramatisme politique secret surpasse de beaucoup toutes les manifestations extérieures possibles, auxquelles la visite du leader turkmène ne pouvait absolument pas donner le jour.

    En dépit des espérances de Moscou, la Russie n'a pas été le premier pays figurant sur l'agenda diplomatique du nouveau président turkmène. Quelques jours avant de s'envoler à destination de Moscou Gourbangouly Berdymoukhammedov s'était rendu en Arabie saoudite et il est peu probable que l'on puisse invoquer la nécessité d'un pèlerinage pour expliquer le choix de cette priorité. Moscou était deuxième, et cela correspond pleinement au système oriental des symboles politiques. Achkhabad a ainsi fait comprendre que la force d'inertie continue d'agir quel que soit sa réceptivité à l'attention soutenue manifestée par l'Occident. C'est précisément pour mettre cette inertie en exergue que l'héritier turkmène s'est rendu à Moscou. Voilà où réside le fond de l'intrigue.

    Dans la pratique diplomatique de la Russie ils sont très rares les Etats à l'égard de la souveraineté desquels Moscou a manifesté un respect aussi souligné. Le Turkménistan est peut-être le seul pays postsoviétique avec lequel la Russie ait si ostensiblement établi des rapports qui ne dénaturent en rien les thèses de l'amitié éternelle ou d'alliances irrationnelles quelconques. Seul le business entre en ligne de compte. Le prédécesseur de l'actuel président du Turkménistan n'avait pas raté les occasions d'étonner le monde. A l'essor de sa vie le Turkmenbachi avait payé de retour la Russie en permettant à Gazprom de commercialiser la totalité du gaz turkmène jusqu'à 2028 et de priver l'Ukraine, le principal concurrent de la Russie, de toute illusion. Même le relèvement du prix du gaz jusqu'à 100 dollars les 1000 mètres cubes n'avait rien d'accablant quand on sait que l'accord sur le prix devait rester en vigueur jusqu'en 2009.

    D'ailleurs, des craintes avaient persisté même du vivant du Turkmenbachi, celui-ci avait à plusieurs reprises fourni des occasions de se convaincre que pour lui un contrat n'est pas un dogme. D'autant que toutes les autres parties intéressées, dont le cercle s'élargit à vue d'oeil, se déclarent prêtes à recourir au style pragmatique russe dans leurs rapports avec Achkhabad. Même l'Arménie, sans déjà parler de l'Azerbaïdjan, de la Géorgie et de l'Ukraine, ne peut dissimuler son excitation face aux divers projets d'acheminement du gaz via la Caspienne, en contournement de la Russie. En vertu de leur situation géographique sur cette nouvelle grande route du gaz tous ces pays se montrent intéressés par le projet Nabucco prévoyant la pose d'une conduite partant de la ville turque d'Erzurum pour transporter le gaz centrasiatique jusqu'en Autriche.

    En attendant, toutes ces idées ne sont pas nées d'hier. Les espoirs placés sur des versions globales de diversification des approvisionnements en gaz, mis en veilleuse depuis le changement de pouvoir à Achkhabad, reprennent vie. En ayant conservé la forme qu'ils avaient avant Gourbangouly Berdymoukhamedov: des tracés attrayants sur la carte géopolitique. Le seul tronçon immergé de la conduite entre le Turkménistan et l'Azerbaïdjan est estimé à 5 milliards de dollars. Il y a dix ans cette somme était deux fois moins importante, ce qui n'a rien d'étonnant quand on se souvient de la différence substantielle entre le coût final de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) et les premières estimations du projet. Pour l'instant, les investisseurs dans ce projet de diversification ne se manifestent pas en foule, tout comme les géants pétroliers ne s'étaient pas empressés de placer des fonds dans la construction du BTC. Ordinairement, une certaine logique est respectée dans les projets de ce genre: la prise de conscience de l'utilité économique retarde de plusieurs années sur les dessins politiques.

    Cependant, l'histoire montre avec évidence qu'en ce qui concerne le BTC ce retard pourra être comblé d'ici à quelques années. En dépit du prix et même du fait que l'itinéraire choisi n'est pas le mieux approprié. C'est la raison pour laquelle Achkhabad peut se permettre une manoeuvre assez délicate et en même temps ordinairement simple.

    L'héritier du Turkmenbachi ne refuse à personne. Ni à la Russie, à laquelle il assure fidélité en passant des contrats avec elle, ni à l'Occident qui attend de lui un regard encore plus large sur le monde. Ce qui signifie que le Turkménistan peut se comporter exactement comme il l'avait fait au sein du triangle Achkhabad-Moscou-Kiev, seulement cette fois à une échelle bien plus globale et, partant, avec des mises différentes. Et en prenant la pose du commissaire priseur attendant les offres.

    Il n'est même pas nécessaire de chercher à faire chanter la capitale russe. Alors qu'il attendait la venue de Gourbangouly Berdymoukhammedov, Moscou avait été informé que l'Union européenne avait proposé 1,7 million d'euros pour le dossier de faisabilité du gazoduc transcaspien et que cet argent pouvait aisément être accepté du moment qu'un dossier de ce genre n'a jamais engagé qui que ce soit à quoi que ce soit. D'un autre côté, l'Occident lui aussi devait être maintenu en éveil, et pour ce faire il a suffi au président turkmène de se rendre à Moscou et d'annoncer à la ville et au monde son attachement aux traditions.

    Dans ce jeu il est une seule chose qu'Achkhabad ne peut pas se permettre: prendre une décision définitive. Une décision qu'aucun de ses partenaires, contraints de faire montre de délicatesse, ne réclame de lui. Les ressources de l'intérêt général porté au Turkménistan sont loin d'être épuisées, surtout que le plus grand mystère entoure ses réserves de gaz. Le statut quelque peu ambivalent de successeur n'incite pas Gourbangouly Berdymoukhammedov à se lancer dans des démarches brusques, ce que l'Occident intéressé est une nouvelle fois disposé à comprendre.

    Bref, c'est l'équilibre dynamique. Aujourd'hui l'avantage de Moscou c'est que, comme on le lui demandait, il a confirmé ses propositions d'investissement. Indépendamment du programme de la visite, les deux parties ont fait ce qu'elles avaient à faire. L'inertie, dont la cadence a été fixée par Achkhabad, peut être qualifiée d'utile par Moscou. Le monde peut se préparer à une troisième visite du président turkmène, en Occident cette fois. Son scénario a été écrit depuis longtemps.

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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