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    La crise coréenne et la superpuissance financière

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    par Dimitri Kossyrev, RIA Novosti

    par Dimitri Kossyrev, RIA Novosti

    Le principal épisode de la "crise nucléaire coréenne", qui paraissait purement technique à première vue, s'est achevé.

    Voilà ce qui s'est produit en réalité.

    Au moment décisif des négociations multilatérales inspirées par les accusations américaines concernant le "programme nucléaire nord-coréen", Washington avait voulu conforter ses positions à ces négociations. Dans ce but, à la demande du Trésor américain, les avoirs nord-coréens - quelque 25 millions de dollars - avaient été bloqués il y a dix-huit mois sur les comptes de la Banco Delta Asia (Macao), les Etats-Unis accusant Pyongyang de blanchiment d'argent et de mise en circulation de faux dollars.

    Les ententes internationales en vigueur (liées, entre autres, à la lutte globale contre le terrorisme) veulent que de telles accusations soient crues sur parole et que les comptes bancaires suspects soient immédiatement bloqués et ce, même avant d'examiner le bien-fondé des accusations en question. Il n'en reste pas moins qu'auparavant nul n'avait encore bloqué de la sorte les avoirs d'un autre Etat.

    Après cela, les négociations sur le retour de Pyongyang dans le régime de non-prolifération nucléaire (et sur l'abandon de son programme nucléaire) se sont réduites à un simple échange. Bref, les Etats-Unis débloquent les comptes bancaires de la Corée du Nord alors que cette dernière se met en contrepartie à mettre en application sa partie "coréenne" des ententes, enregistrées depuis longtemps. Elle ferme son réacteur nucléaire.

    Finalement, en février dernier, lors d'un nouveau round des négociations à six à Pékin, justement une telle entente a été enregistrée. Quoi qu'il en soit, un obstacle technique a surgit. Aucune banque internationale n'acceptait de transférer l'argent en question depuis Macao en Corée du Nord. On le comprend car l'entente enregistrée par les diplomates du département d'Etat est une chose, mais il y va tout à fait autrement quand il s'agit du droit d'un autre ministère américain, de celui des Finances en l'occurrence, de frapper automatiquement de sanctions les banques participant au transfert de l'argent que le Trésor américain a qualifié de suspect.

    Autrement dit, les milieux bancaires internationaux craignaient d'être victimes d'une duperie quand un ministère américain feint d'ignorer les ententes enregistrées par un autre ministère américain.

    Il va sans dire que les Nord-Coréens refusaient d'appliquer leur partie des ententes enregistrées tant que les Américains ne rempliraient pas la leur.

    Et voilà enfin que le ministre russe des Finances, Alexeï Koudrine, a annoncé aux journalistes que le ministère des Finances des Etats-Unis avait donné des garanties écrites concernant la non-application de sanctions financières contre la banque russe qui participerait au transfert de l'argent nord-coréen depuis la banque de Macao.

    Et même après cela, le ministère russe des Finances et la Dalkombank (Banque commerciale d'Extrême-Orient), exécutant du transfert en question, ont mis au point une multitude de procédures techniques pour que "la certitude soit garantie à 100%", a souligné Alexeï Koudrine.

    Lundi 18 juin, les 25 millions de dollars nord-coréens sont enfin arrivés en Russie d'où ils prendront le chemin du retour à Pyongyang. Après quoi rien n'empêchera la mise en application honnête et peut-être même opportune du plan de désarmement nucléaire de la Corée du Nord.

    C'est une histoire très intéressante, et les conclusions qui s'imposent sont tout aussi édifiantes.

    Tout d'abord, apparemment, la crise nucléaire coréenne n'existe plus. Ensuite, les Nord-Coréens ont bien fait d'être prudents, tout en comprenant sans doute que le département d'Etat n'est pas le seul ministère influent aux Etats-Unis et que, compte tenu des discussions incessantes au sein de l'administration Bush au sujet de la Corée, un ministère aurait pu faire preuve de fermeté et compromettre toutes les ententes déjà enregistrées.

    On pourrait sans doute adresser un nouveau reproche blessant aux Américains: pourquoi avoir prétendu que la banque de Macao était impliquée dans le blanchiment d'argent alors qu'il n'en était rien? Et encore qu'advient-il des autres accusations américaines à l'origine de la crise actuelle, et plus précisément à propos du programme nucléaire secret de Pyongyang? A ce qu'il paraît ces accusations n'ont pas été, elles non plus, prouvées?! Se peut-il qu'il n'en soit rien en réalité?

    Néanmoins, il est aussi d'autres conclusions, de loin plus graves.

    La défaite américaine dans la crise coréenne est due à une erreur d'évaluation de la situation. L'administration américaine a compris trop tard que le prix des méthodes militaires avec la Corée du Nord serait inacceptable. Elle ne l'a compris qu'alors que le scandale avait déjà éclaté. Autrement dit, tant en Corée qu'en Irak, les limites de la puissance militaire, et même de celle des Etats-Unis, se sont manifestées avec éclat.

    En revanche, dans l'histoire du transfert de l'argent que tous avaient craint d'effleurer, même de loin, sans garanties écrites de la part des Etats-Unis, on a bien vu que la composante militaire de la puissance américaine n'était pas la seule, loin de là! Les Américains possèdent des leviers bien plus sérieux, dont l'influence financière des Etats-Unis.

    Le système international des finances est dépendant en fait du Trésor fédéral (et d'autres structures et ministères) des Etats-Unis beaucoup plus que le système mondial de sécurité ne l'est du potentiel militaire américain. Tout simplement, cette puissance financière n'est pas trop apparente. Pourtant, n'importe quel banquier vous dira, par exemple, que toute transaction en dollars est tout de suite connue des Américains pour la simple raison qu'il s'agit du dollar.

    Encore un exemple: les tentatives d'une certaine compagnie russe de télécommunications pour placer ses actions à la bourse américaine, c'est-à-dire d'attirer des fonds circulant sur le marché américain, se sont immédiatement heurtées à une enquête destinée à établir à quel point le business de cette compagnie russe était lié à la Corée du Nord, l'Iran, la Syrie, etc. Telles sont les règles locales.

    La mise sur la puissance financière des Etats-Unis plus que sur leur potentiel militaire était plutôt dans le style de l'administration démocrate américaine que des républicains. Et voilà que déjà depuis les 15 dernières années, après la crise financière suspecte en Asie (sous les démocrates), de très nombreux leaders mondiaux estiment qu'il est temps de renoncer au "consensus washingtonien", c'est-à-dire au système mondial américano-centriste des finances. Le président russe Vladimir Poutine a été le dernier à en parler lors du récent forum économique de Saint-Pétersbourg.

    Le temps est-il donc venu où d'autres devises affermies permettront de former progressivement un autre système financier? Où peut-être cette époque ne fait-elle qu'approcher? En tout état de cause, cette question mérite sans doute beaucoup plus d'attention que les leçons tirées de la défaite des Américains en Irak.

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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