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    Kosovo: le précédent est inévitable

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    Interview de Vitali Tchourkine, ambassadeur russe à l'ONU

    Interview de Vitali Tchourkine, ambassadeur russe à l'ONU

    Aussitôt après la réunion du Conseil de sécurité des Nations unies sur le Kosovo qui a été, en fait, un échec, le représentant permanent de la Russie à l'ONU Vitali Tchourkine a exposé les intentions ultérieures de Moscou concernant le problème kosovar au correspondant de RIA Novosti à New York, Dmitri Gornostaïev, spécialement pour le quotidien Kommersant.

    Q: L'ambassadeur américain à l'ONU a déclaré vous avoir proposé de réfléchir une dernière fois à la possibilité d'accepter le plan Ahtisaari. Cela avait tout l'air d'un ultimatum...

    R: Je n'ai pas pris cela comme un ultimatum. Il s'agissait plutôt d'une question purement rhétorique, à laquelle la réponse était connue d'avance. Le plan Ahtisaari a été rejeté par Belgrade au printemps dernier, c'est pourquoi toute réflexion sur ce point est inutile.

    Q: Quel est le sens de l'idée d'une "feuille de route" pour le Kosovo proposée par la Russie?

    R: La "feuille de route" pourrait être un stimulant supplémentaire pour la poursuite des négociations. Ce document doit être élaboré sur la base de la résolution 1244, des normes du droit international et de la Charte des Nations unies. Cela permettrait, d'une part, de tenir compte des intérêts des parties et des priorités imposées par les principaux facteurs internationaux du règlement du problème du Kosovo et, de l'autre, de déterminer les jalons de la progression des parties vers une entente, entre autres, compte tenu de leur perspective commune d'intégration européenne. Les négociations entre Belgrade et Pristina doivent se poursuivre. Nous sommes prêts à débattre de leur format.

    Q: Quelles seront les actions ultérieures de la Russie?

    R: Il faut déterminer sans tarder la tactique des actions futures. La question du Kosovo pourrait réapparaître au Conseil de sécurité dès janvier 2008, où il faudra examiner un nouveau rapport de la mission de l'ONU au Kosovo.

    Q: L'ambassadeur américain a déclaré, en se référant à l'opinion de juristes européens et américains, que la résolution 1244 n'empêchait pas l'indépendance du Kosovo. En est-il vraiment ainsi?

    R: Cette affirmation est tout à fait erronée. C'est une logique "orwellienne", selon laquelle le noir est qualifié de blanc. La résolution 1244 établit un contrôle international sur le Kosovo jusqu'au règlement de la question du futur statut de la province. En l'absence de règlement de cette question, la résolution ne prévoit aucune possibilité d'indépendance du Kosovo. Il n'est besoin d'aucun arbitre pour le constater. Si Pristina proclame tout de même l'indépendance à titre unilatéral, les dirigeants de l'ONU doivent qualifier cette décision de nulle et exiger son retrait.

    Q: Vos opposants en appellent à l'expression de la volonté du peuple du Kosovo pour justifier une éventuelle indépendance. Dans quelle mesure cet argument est-il valable du point de vue juridique?

    R: Il s'agit du futur statut d'une province historique de la Serbie où, soit dit en passant, il y a un demi-siècle, la proportion de Serbes et d'Albanais était à peu près égale. L'analyse des changements considérables survenus depuis fournit la clé pour une compréhension objective du problème, par opposition à la conception politiquement engagée de l'histoire de la province qui caractérise surtout nos collègues anglo-saxons. En outre, la notion de volonté du peuple du Kosovo doit prendre en considération, par définition, l'opinion de la population aussi bien albanaise que serbe. En réalité, les intérêts des Serbes sont oubliés.

    Cela signifie que le mot d'ordre de l'édification d'une société pluriethnique au Kosovo aura, dans la pratique, un sens diamétralement opposé. Rappelons le tableau désolant des enclaves et des lieux saints orthodoxes qui restent encerclés de barbelés, ou bien le problème du retour dans la province des réfugiés, surtout serbes, qui n'est toujours pas réglé. Où sont les prémisses pour le rétablissement d'une société démocratique au Kosovo?

    Q: Quels sont les arguments juridiques avancés par la Russie contre la proclamation unilatérale de l'indépendance du Kosovo?

    R: Dans sa résolution 1244, le Conseil de sécurité a nettement formulé l'attachement de tous les Etats membres à la souveraineté et à l'intégrité territoriale de la RFY (aujourd'hui, la Serbie). Comme on le sait, l'Acte final d'Helsinki admet la modification des frontières des Etats uniquement par des moyens politiques et par accord entre les parties. Dans le cas présent, une partie - Belgrade - se prononce catégoriquement contre une telle décision. Bien plus, le 21 novembre, dans sa résolution 1785, le Conseil de sécurité a réaffirmé unanimement son attachement au règlement politique des conflits en ex-Yougoslavie et au maintien de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de tous les Etats qui s'y trouvent dans leurs frontières universellement reconnues.

    Les propos visant à faire du Kosovo un cas "exceptionnel" ne sont destinés qu'à apaiser la conscience de ceux qui imposent des décisions unilatérales. Le renoncement au dialogue pour le cas du Kosovo donnerait une puissante impulsion au séparatisme dans diverses régions du monde. La dangereuse réaction en chaîne ainsi amorcée risquerait d'atteindre, tôt ou tard, n'importe quelle région ou pays où subsistent, même sous forme latente, des problèmes de séparatisme et des conflits ethno-confessionnels. La formule choisie pour le statut de la province sera forcément un précédent. Et le Conseil de sécurité ne peut soutenir qu'une solution obtenue par la voie des négociations.

    Q: L'Occident accuse la Russie de faire traîner le processus en longueur, causant un préjudice au développement du Kosovo, et affirme que seule l'indépendance donnerait une véritable chance à la province.

    R: Effectivement, on parle de l'impossibilité d'admettre le statu quo. Il est difficile de contester ce point de vue. Mais l'adoption par la communauté mondiale d'une formule non juridique imposée de façon péremptoire par l'une des parties est-elle l'unique moyen de progresser? On dit que les négociations durent depuis trop longtemps. Mais la question du statut n'a été sérieusement examinée que sous l'égide de la "troïka", c'est-à-dire pendant seulement 120 jours. Imaginez le chaos qui régnerait dans le monde si, dans les situations de conflit, la communauté internationale perdait toute volonté de rechercher des solutions au bout de quatre mois. Il s'avère que, dans certains cas, lorsqu'il s'agit de ses propres intérêts vitaux ou de ceux de ses alliés stratégiques, les négociations peuvent bien durer des décennies, malgré la mort et les souffrances de milliers de personnes, alors que dans d'autres cas on peut faire preuve d'impatience.

    Q: Croyez-vous que Serbes et Albanais parviendront à s'entendre?

    R: Le rapport présenté par la "troïka" montre de manière éloquente que les négociations qui se déroulent sous son égide, bien qu'elles n'aient apporté aucun résultat concret, ont fourni une bonne base pour les négociations ultérieures entre les parties, qui sont les seules à avoir le droit de décider du sort du Kosovo. Pour la première fois depuis 1999, un dialogue de haut niveau est mené entre Belgrade et Pristina, les parties ont fait le premier pas sur la voie qui leur permettra de surmonter leur hostilité et les négociations sont devenues un sérieux facteur de stabilité dans la province et dans la région. Les résultats auraient certainement été plus impressionnants si l'on s'était abstenu de détourner constamment Pristina des négociations par la promesse d'une indépendance prochaine. Nous sommes intimement persuadés que la possibilité de trouver une solution est encore bien réelle. Comme le souligne à juste titre le rapport de la "troïka", Belgrade et Pristina resteront liés à l'avenir, en raison des particularités de leurs relations, surtout de leurs aspects historiques, humains, géographiques, économiques et culturels. L'essentiel, c'est que la "troïka" ait pratiquement réussi à réduire les divergences de principe entre Belgrade et Pristina à un seul problème fondamental: celui de la souveraineté.

    Q: L'envoi au Kosovo d'une mission de l'Union européenne est actuellement au centre des débats. La Russie s'y opposera-t-elle?

    R: La tendance de l'UE à vouloir accroître sa contribution au règlement du problème du Kosovo est compréhensible. Mais cette contribution doit être parfaitement conforme au droit international. Je pense, entre autres, à la nécessité incontournable d'une résolution spéciale du Conseil de sécurité de l'ONU pour le déploiement éventuel d'une mission de l'UE dans la province.

    Nous nous attendons à ce que la force pour le Kosovo commandée par l'OTAN (KFOR), de même que la mission de l'ONU, s'en tiennent rigoureusement à leur mandat formulé dans la résolution 1244. Cette résolution doit être intégralement appliquée, il est inadmissible d'en extraire seulement certaines composantes. Le règlement du problème du Kosovo ne peut avoir lieu en dehors du cadre du Conseil de sécurité, principal organe de l'ONU chargé de maintenir la paix et la sécurité. Toute action mettant en cause l'autorité de l'ONU est inadmissible.

    Cette interview a été publiée le 21 décembre 2007 dans le quotidien Kommersant.

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