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    Les Russes face à la prostitution

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    Par Andreï Vavra, RIA Novosti

    Par Andreï Vavra, RIA Novosti

    La prostitution, cette question qui a longtemps été marquée du sceau du jugement moral, prend aujourd'hui des formes de plus en plus civilisées. On la fait petit à petit disparaître du paysage. Par exemple, les jeunes femmes qui "se relayaient" au bord de l'autoroute, en face du centre commercial des Trois Baleines ("Tri kita", sud-ouest de l'agglomération moscovite), ont été chassées (on raconte que l'ordre en a été donné par un haut-fonctionnaire qui passait par là). Parallèlement s'est ouvert le réseau hôtelier "Podouchkine" (chambres à l'heure sans aucun papier d'identité exigé et location de différents sex-toys), nouvelle approche commerciale du concept d'hôtel de passes.

    Qu'est devenue la morale dans cette affaire, une transformation se serait-elle produite là-aussi?

    Deux récents sondages menés fin 2007 et début 2008 par la fondation Opinion publique apportent de précieux éléments de réponse.

    Comment les sondés voient-ils la situation? Dans l'ensemble, ils portent sur elle un regard très positif, dans le sens où la majorité d'entre eux sont persuadés que ce qu'on pourrait appeler le "marché des services sexuels" est un secteur loin d'être en crise dans l'économie russe, à l'inverse, il serait même florissant et en plein boom.

    La moitié des interrogés (51%) se disent certains que le nombre de prostituées a augmenté en Russie ces dernières années. Ils sont presque trois fois moins (18%) à considérer que celui-ci est resté stable. Seuls 3% ont avancé que ce genre de services devenait de plus en plus rare.

    Il faut souligner qu'aussi bien les hommes et femmes, que les jeunes et les vieux, ont la même idée de la situation en matière de prostitution. Il n'est donc pas question ici d'idées préconçues.

    Si le nombre de travailleuses du sexe augmente, la demande augmente également pour les prestations qu'elles proposent: 40% des sondés supposent que ces dernières années le nombre d'hommes ayant recours à ce genre de services a augmenté. Deux fois moins (20%) pensent que rien n'a changé en la matière, et seuls 3% font état d'une baisse de la demande. Notons que, selon eux, la hausse de l'offre dépasse celle de la demande: 51% des interrogés avancent que ce sont surtout les prostituées qui deviennent de plus en plus nombreuses, contre 40% qui évoquent principalement une augmentation du nombre de leurs clients.

    Parler de prostitution sans aborder la morale serait pour le moins étrange. Mais, en ayant recours à elle, nous sommes bien obligés de reconnaitre qu'il n'y a dans la société russe pas plus de réprobation nette pour ce phénomène que pour les femmes qui l'incarnent. En effet, moins de la moitié des sondés (42%) condamnent les femmes qui fournissent des services sexuels contre de l'argent, et ils sont presque aussi nombreux (35%) à ne pas les blâmer pour cela.

    Entre les deux alternatives suivantes: "il faut interdire la prostitution" et "il faut autoriser la prostitution, mais l'Etat doit la contrôler", 43% des sondés ont choisi la première, et 38% la seconde. Ce n'est pas du 50/50, mais presque. Ce qu'il faut retenir, c'est que la société russe actuelle ne rejette pas la prostitution de façon homogène.

    Mais même le rejet de ce phénomène ne se fonde pas du tout sur des considérations morales. La principale cause de méfiance en la matière revêt principalement un caractère médical: pour 33% des sondés, "ces femmes se détruisent la santé"; "il y a un risque important de transmission de maladies sexuellement transmissibles (MST)"; elles sont des "colporteuses d'infections"; elles portent un "panel de maladies"; "on peut attraper différentes maladies". Le caractère amoral de principe de la prostitution a été cité trois fois moins souvent.

    Les sondés estiment également que certains hommes aimeraient recourir aux services d'une prostituée mais ne le font pas, pour telle ou telle raison. Pour 20% d'entre eux, c'est le prix élevé qui les arrête. Ils sont 15% à citer la crainte de contracter des maladies vénériennes ou le sida. La crainte d'être découvert - cela touche évidemment à des considérations morales - ("ont peur que quelqu'un les reconnaisse, de tomber par hasard sur une connaissance"; "ne veulent pas perdre leur situation"; "ont peur que leur femme l'apprenne") n'a été évoquée que par 5% des interrogés.

    Bref, on a l'impression que morale et prostitution appartiennent à deux registres différents qui n'ont absolument rien à voir l'un avec l'autre.

    Enfin, ces sondages permettent d'aborder le problème au prisme des orientations politiques des interrogés. Parmi les sympathisants des partis représentés à la Douma, les plus catégoriques dans leur rejet de la prostitution sont ceux du KPRF (Parti communiste), avec un pourcentage de 69%. Les plus tolérants envers ce phénomène (ils y voient autant les points positifs que les points négatifs) sont les partisans de Russie juste: 38%. Ceux qui ont le plus de mal à exprimer un avis sur ce problème sont les sympathisants du LDPR (Parti libéral-démocrate de Russie, de Vladimir Jirinovski).

    Conclusion, les Russes sont extrêmement tolérants et compatissants sur la question. Plus que d'avoir recours à des considérations morales, ils se montrent compréhensifs. Les Russes ont leur propre expérience du quotidien, souvent loin de ce qu'en rend la littérature ou le cinéma. Ils savent qu'un policier prend des bakchichs non pas parce qu'il est au départ corrompu, mais parce qu'il est peu rémunéré. Et les jeunes femmes n'échappent pas à la règle.

    Il n'y a qu'au cinéma qu'une jeune fille de province peut arriver dans la capitale, trouver une place à l'usine et se sentir bien dans sa vie, parfois même jusqu'à faire carrière. Le cinéma reste en ce sens une fiction qui ne fournit aucune réponse définitive aux questions de savoir comment payer son loyer, ses études, où trouver l'argent pour se nourrir, s'habiller correctement, acheter des produits de beauté de qualité et financer ses loisirs culturels. Pour les étudiantes, employées de bureaux, vendeuses et ouvrières peu rémunérées, la prostitution - à 150-200 dollars la prestation - permet de répondre à toutes ces questions.

    Et, à moins d'économiser pour s'offrir une Mercedes, pas besoin de travailler de la sorte jour et nuit. Elles le font de temps à autre, pour maintenir leur mode de vie ou en cas de difficultés d'ordre matériel.

    Tout cela fait que la prostitution en Russie n'est pas du tout limitée à un segment isolé, dans certains quartiers ou certaines rues. Elle ne se résume pas, loin de là, à attendre debout sous la pluie ou la neige qu'une voiture s'arrête, et que Dieu sait qui vous emmène Dieu sait où pour vous forcer à faire Dieu sait quoi.

    La prostitution est un secteur d'activité extrêmement flexible, qui répond aux exigences d'une clientèle pour le moins hétérogène et fournit à des jeunes femmes du travail sous de multiples formes.

    Bien sûr, il existe un segment particulier pour ce genre de services, mais la prostitution est principalement un phénomène qui a trouvé naturellement sa place dans la vie de tous les jours.

    Et s'il en est ainsi, à quoi bon en appeler à la morale?

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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