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    Renvoi des MiG par l'Algérie: un coup dur pour Moscou

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    Par Nikita Petrov, pour RIA Novosti

    Par Nikita Petrov, pour RIA Novosti

    L'Algérie a rendu à la Russie quinze chasseurs MiG-29SMT achetés en 2006-2007 à la corporation MiG. Il est à noter qu'elle l'a fait à la veille de la visite du président Abdelaziz Bouteflika à Moscou, suscitant ainsi un scandale immédiatement récupéré par la presse.

    Cet incident est regrettable, et pas seulement parce qu'Alger a ainsi exprimé son mécontentement envers un produit militaire "défectueux" livré par des producteurs russes. C'est en fait toute la coopération militaire et technique entre les deux Etats qui se trouve remise en question. Une somme rondelette de 7 milliards de dollars est en jeu: c'est le montant des contrats signés par les représentants de la Russie au cours de la visite du président Vladimir Poutine en Algérie (mars 2006).

    D'ailleurs, il s'agit de la première réclamation aussi ostensible dans toute l'histoire de la coopération militaire et technique de la Russie avec les pays étrangers. Quelle en est la raison?

    Bien que la coopération militaire et technique soit un sujet assez délicat et qu'il soit par conséquent impossible d'en connaître exactement tous les détails, les experts affirment que les causes sont nombreuses. Ils évoquent, entre autres, la lutte entre différents clans et groupements politiques et à l'intérieur même de l'Algérie. Les livraisons d'armes ne s'effectuent jamais sans intermédiaires touchant d'imposants pourcentages pour chaque transaction. Bien entendu, dans un tel schéma, ceux qui restent sans contrats se satisfont rarement du fait de ne pas avoir eu la possibilité d'y participer. Les intrigues de toutes sortes sont ici difficilement évitables. Cependant, lorsque les pouvoirs de ceux qui ont conclu un contrat sont solides et immuables, ce genre de scandale n'atteint jamais une envergure universelle.

    Mais il y a aussi d'autres causes, on peut citer notamment la concurrence soutenue sur le marché des armes. On sait que Paris, toujours en quête de débouchés pour ses chasseurs Rafale, prétendait également à un contrat aéronautique avec l'Algérie. Mais les Algériens ont choisi le MiG-29SMT, d'autant que les conditions du contrat étaient très avantageuses. Premièrement, le prix du chasseur russe est sensiblement inférieur à celui de son concurrent français, alors que leurs caractéristiques tactiques et techniques sont, dans une grande mesure, semblables. Deuxièmement, Moscou a vendu des avions de guerre à l'Algérie dans le cadre du remboursement de la dette algérienne envers l'ex-URSS et la Russie, son successeur. Qui plus est, la Russie a proposé de reprendre, en tant que paiement pour les chasseurs, les vieux MiG-29 (36 appareils) achetés jadis par l'Algérie à l'Ukraine et à la Biélorussie et déjà été exploités par les forces aériennes algériennes. Qui aurait pu renoncer à de tels avantages?!

    Il paraît incroyable que les Mig-29SMT livrés à l'Algérie (ainsi que les autres biplaces et avions d'entraînement), aient pu être défectueux. Les exportateurs russes d'armements, qui se refusent à commenter cet incident au niveau officiel, affirment qu'avant leur envoi sur la côte Sud de la Méditerranée, les avions avaient été réceptionnés par des spécialistes algériens, qui les avaient eux-mêmes vérifiés à leur arrivée dans le pays également, et qui avaient même commencé à les exploiter. Comment peut-on parler, dans un tel schéma, de quelque réclamation que ce soit, de "pièces détachées d'occasion" et parfois couvertes de rouille, si personne ne les avait décelées jusqu'à présent sur ces appareils? Mais ces questions rhétoriques n'ont plus aucun sens. La Russie a signé l'accord portant sur le renvoi des 15 MiG et elle doit désormais l'accepter.

    Cependant, on ne peut que concéder à la partie algérienne que le niveau d'exécution des commandes à l'exportation a considérablement baissé ces derniers temps dans les entreprises du complexe militaro-industriel russe. Même les responsables du secteur en parlent ouvertement: Sergueï Ivanov, premier vice-premier ministre et chef de la commission militaro-industrielle, et Vladislav Poutiline, son premier adjoint. Lors de la récente conférence de l'Académie des sciences militaires, M. Poutiline a déclaré: "Bien que les entreprises du complexe militaro-industriel aient augmenté ces derniers mois leur production de plus de 14% (+19,1% pour la production militaire, et +7,6% pour la production civile), certaines d'entre elles ne sont pas en mesure de satisfaire la commande militaire de l'Etat. Qui plus est, elles ne sont pas en mesure d'employer intégralement les sommes allouées, bien que le budget fédéral ne soit pas avare à leur égard et ce, depuis longtemps. Par exemple, 800 milliards de roubles (plus de 22 milliards d'euros) ont été alloués pour 2008 pour les questions de Défense, 900 milliards de roubles (près de 25 milliards d'euros) sont prévus pour 2009 et 1.100 milliards de roubles (plus de 30 milliards d'euros) pour 2010".

    Les raisons de cet état de choses dans le complexe militaro-industriel russe sont bien connues. C'est d'abord le vieillissement des cadres hautement qualifiés, dont l'âge moyen approche dangereusement de l'âge de la retraite. C'est aussi le vieillissement des chaînes technologiques et du parc de machines-outils: l'âge des principaux équipements dans l'industrie de l'armement a depuis longtemps dépassé les trente ans. Des technologies très importantes ont été perdues, des contacts de longue date en matière de coproduction ont été rompus, les usines connaissent un déficit ou un manque total de matières premières et matériaux dont elles ont besoin. Il convient également de mentionner la hausse incontrôlée des prix des matières énergétiques qui dépassent les taux d'inflation et les prévisions sur lesquelles table le ministère du Développement économique. Il est déjà clair que la commande militaire de l'Etat approuvée il y a deux ans pour la période 2006-2015 ne sera pas satisfaite, ni au niveau du panel de produits commandés, ni en quantité. C'est déjà la troisième fois que l'industrie d'armement fait "capoter" une commande militaire de l'Etat.

    Les diplômés des instituts techniques ne postulent pas dans l'industrie de l'armement en raison des salaires relativement bas et de l'impossibilité d'y faire rapidement carrière à la différence, par exemple, des secteurs minier ou pétrogazier. Pour devenir un spécialiste compétent du complexe militaro-industriel, il faut y travailler non pas un an ou deux, mais au moins dix ans. Il est impossible d'y apprendre le métier à brûle-pourpoint. Il faut également mentionner une autre raison. Auparavant, les employés des usines militaires étaient dispensés de service militaire. A présent, ce privilège n'existe plus. De plus, les jeunes diplômés des écoles professionnelles et collèges techniques préfèrent aller travailler n'importe où ailleurs, pourvu que l'octroi d'un passeport ne soit pas un problème (en Russie, les employés du secteur militaro-industriel sont soumis à des restrictions en matière de voyages à l'étranger, ndlr.).

    Une autre difficulté réside dans l'absence d'écoles professionnelles techniques aujourd'hui en Russie. La formation de la relève des ouvriers n'est pas assurée dans le pays. Les bons tourneurs, fraiseurs, monteurs ou soudeurs sont introuvables. Hélas, sans eux, il est impossible de construire de bons avions, missiles et navires.

    Vladislav Poutiline affirme que "les causes de cet état de choses dans l'industrie de l'armement sont connues. Les conversations à ce sujet, dans différents formats et dans toutes les branches du pouvoir, sont devenues habituelles. Mais on n'arrive toujours pas à organiser le travail en commun des organes fédéraux du pouvoir exécutif, des organisations et des entreprises en vue de remédier à ces défauts".

    Les avions russes qui font l'objet de la réclamation algérienne ont probablement concentré tous ces problèmes dont on parle beaucoup, mais contre lesquels rien n'est fait. Le fait est que le scandale du renvoi des MiG en Russie pourrait ne pas se répercuter uniquement sur les rapports entre Moscou et Alger (à ce propos, l'Algérie a suspendu les paiements pour tous les autres contrats conclus au cours de la visite de Vladimir Poutine en Algérie). Un coup dur a été porté au prestige de la Russie en tant qu'exportateur d'armes, ce qui peut laisser présager de gros ennuis en perspective. Sur le marché mondial des armements, les erreurs se paient cash, et très cher.

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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