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    Affaire Okrouachvili: l'OFPRA plus fort que Saakachvili?

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    Par Elena Imedachvili, de "Novosti - Géorgie", pour RIA Novosti

    Par Elena Imedachvili, de "Novosti - Géorgie", pour RIA Novosti

    "Il en savait trop" a-t-on coutume de dire en parlant de personnalités tombées en disgrâce, tel l'ancien ministre géorgien de la Défense Irakli Okrouachvili. En dépit de tous les efforts déployés par les autorités géorgiennes pour neutraliser cet ancien allié politique, ce dernier ne se rend pas, faisant même preuve d'une rare vitalité politique.

    La semaine dernière, les avocats de l'ancien ministre ont obtenu l'asile politique pour leur client, qui se trouve en France après avoir fui la justice géorgienne. Les intérêts d'Irakli Okrouachvili sont défendus par Me Thierry Lévy, avocat connu pour avoir gagné une série de procès retentissants.

    Le 4 juin, la justice française se penchera sur la demande d'extradition émise par le Parquet général géorgien mais, de l'avis des défenseurs de l'ancien ministre, la décision de l'OFPRA (Office français de protection des réfugiés et des apatrides) de lui accorder l'asile politique devrait peser sur le verdict de la Cour.

    En quatre ans, Irakli Okrouachvili est passé du rôle de fidèle bras droit de Mikhaïl Saakachvili et plus jeune ministre du gouvernement géorgien à celui d'opposant farouche et adversaire politique majeur du pouvoir.

    Le 16 décembre 2004, le président géorgien présentait personnellement leur nouveau ministre aux fonctionnaires de la Défense, qualifiant Irakli Okrouachvili de "l'un des meilleurs représentants du nouveau gouvernement". "Je vous donne ma parole, affirmait-il, qu'Irakli Okrouachvili restera ministre de la Défense jusqu'au rétablissement de l'intégrité territoriale de la Géorgie".

    Un peu moins de quatre ans plus tard, le 28 mars 2008, le tribunal municipal de Tbilissi condamnait par contumace l'ancien ministre de la Défense à 11 ans de prison pour "corruption passive à grande échelle réalisée en bande organisée et extorsion de fonds".

    Entre ces deux dates, il y eut la démission d'Irakli Okrouachvili de son poste de ministre de la Défense, une tentative de faire de lui le ministre de l'Economie, une brève période d'accalmie puis, à l'automne dernier, une série de déclarations fracassantes de la part de cet ancien proche du président. Difficile de trouver un seul domaine épargné par Irakli Okrouachvili dans sa dénonciation du chef de l'Etat. Cela va des accusations de corruption lors du passage de marchés à celles d'avoir cherché à liquider le milliardaire Badri Patarkatsichvili, à fomenter un schisme au sein de l'Eglise géorgienne, sans oublier les allusions aux circonstances étranges du décès de l'ancien premier ministre Zourab Jvania.

    Deux jours après ses fameuses déclarations sur la chaîne de télévision Imedi, l'ancien ministre était inculpé de corruption et arrêté. Cela a servi de catalyseur au regroupement de l'opposition, dont la mobilisation a culminé au mois de novembre, conduisant à la proclamation de l'état d'urgence en Géorgie.

    Durant l'instruction, Irakli Okrouachvili est revenu sur toutes ses accusations à l'encontre du pouvoir, a été remis en liberté en échange d'une caution record de 10 millions de lari et est parti pour l'Allemagne "pour raisons médicales", avec l'accord du Parquet général. C'est dans ce pays qu'il a renouvelé ses déclarations, accusant de tous les maux les plus hautes instances géorgiennes, et qu'il a été arrêté à la demande du Parquet géorgien, puis remis à la France (pays ayant délivré le visa Schengen), où il attendait que l'on se prononce sur son sort.

    Les autorités tant géorgiennes que françaises se sont refusées à tout commentaire sur l'octroi de l'asile politique à Irakli Okrouachvili. A Tbilissi, les structures officielles ont signalé n'avoir reçu aucune instruction officielle. C'est également ce qu'a déclaré l'ambassade de Géorgie à Paris. Le ministère français des Affaires étrangères a précisé pour sa part que l'OFPRA était un organisme à part, qui statuait en toute indépendance sur les demandes d'asile. Quant à l'OFPRA, il a déclaré ne jamais commenter ni confirmer ses décisions concernant des personnes ayant le statut de réfugié en France, ajoutant que toute information sur ces questions ne pouvait émaner que de l'intéressé.

    Irakli Okrouachvili estime que Mikhaïl Saakachvili et les autorités géorgiennes ont commis trois erreurs fatales à son sujet.

    C'est ainsi qu'il déclarait à l'automne, quelque jours après avoir été libéré sous caution et après avoir quitté la Géorgie avec l'accord du Parquet général: "La première (erreur), c'est de m'avoir permis de lancer mes accusations à la télévision. La deuxième, c'est de m'avoir laissé partir. Et, la troisième, c'est d'avoir cru que j'abandonnerais la politique."

    Les journalistes savent que Mikhaïl Saakachvili se refuse à répondre aux questions concernant son ancien ami politique. On raconte, dans l'entourage du président, que jusqu'au tout dernier moment il n'a pas voulu croire qu'Irakli Okrouachvili irait contre lui.

    Une des rares fois où Mikhaïl Saakachvili s'est exprimé au sujet de son ancien ministre qui l'a trahi, il a déclaré que cette histoire lui servirait de leçon. "Ce qu'a fait Okrouachvili, a-t-il noté, est humainement très difficile pour moi. Il m'a accusé moi et mes proches, il m'a accusé de ce contre quoi je me bats avec tant de persévérance, la corruption au service de clans."

    La présidente du parlement Nino Bourdjanadze dit d'Irakli Okrouachvili qu'il est "la plus grosse erreur du pouvoir". "C'est une honte d'avoir, pendant de longues années, vu un leader en Okrouachvili, a-t-elle affirmé. Il a osé l'inimaginable. C'est une grande leçon pour nous."

    L'opposition géorgienne a vu dans la décision française la preuve que le régime géorgien persécutait ses adversaires politiques. Le droit d'asile, affirme l'Opposition unie, est accordé à des personnes persécutées pour leurs opinions politiques et la France a reconnu, par sa décision, que tel était le cas en Géorgie.

    "La décision française prouve que la justice n'est pas indépendante en Géorgie et que le pays pratique le terrorisme politique" considère le député Kakha Koukava, l'un des leaders de la coalition. Il a estimé que les actions des autorités françaises permettent de parler d'un "début d'isolement international pour Saakachvili".

    David Gamkrelidze, chef de file de la Nouvelle Droite, note que l'asile politique a été octroyé à Irakli Okrouachvili par "l'un des Etats les plus démocratiques et un membre capital de l'Union européenne". "Cela prouve une nouvelle fois qu'Okrouachvili est un réfugié politique, que le régime de Saakachvili et ses institutions ne sont pas démocratiques", a expliqué David Gamkrelidze, rappelant que la France, précisément, n'avait pas soutenu, lors du sommet de l'OTAN à Bucarest, l'accès de la Géorgie au "Plan d'action en vue de l'adhésion" (MAP selon l'acronyme anglais).

    Selon l'avocate de l'ancien ministre, Eka Beselia, secrétaire générale du "Mouvement pour une Géorgie unie" fondé par Irakli Okrouachvili, "Les actes du pouvoir géorgien ont eu dès le départ pour objectif d'éliminer Okrouachvili de la scène politique et d'empêcher sa participation aux élections législatives".

    Irakli Okrouachvili nie agir par rancune contre le président qui l'a un jour limogé et déclare avoir l'intérêt du pays pour unique motivation. Il n'est pas le seul ancien ministre à avoir rejoint les rangs de l'opposition après avoir démissionné. Salomé Zourabichvili, ancienne ministre géorgienne des Affaires étrangères, que Mikhaïl avait fini par "obtenir" auprès du MAE français, ainsi que Guéorgui Khaïndrava, ancien ministre d'Etat chargé du règlement des conflits, sont eux aussi parmi les chefs de file de l'Opposition unie.

    Le passage du statut d'allié politique à celui d'opposant est si fréquent, en Géorgie, qu'il s'apparente à une loi.

    Bien des choses demeurent obscures dans l'affaire Okrouachvili. Est-il victime de sa "conscience politique" et de la répression des autorités ou bien simplement rancunier et corrompu? Ou bien, peut-être, les deux à la fois?

    Ces questions restent pour l'instant sans réponse. Aucune certitude, non plus, concernant la réalité des accusations portées par Irakli Okrouachvili et pour lesquelles il n'a fourni aucune preuve.

    Ce qui est clair, c'est qu'Irakli Okrouachvili demeure quelqu'un qui a la réputation d'en "savoir trop". Et son statut de "réfugié politique" l'autorise à continuer de parler. A la veille des élections législatives, fixées au 21 mai en Géorgie, de nouvelles déclarations de sa part pourraient "jeter de l'huile sur le feu" dans un contexte politique géorgien déjà fiévreux.

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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