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    Qu'est-ce qui fait mal aux écrivains russes et français?

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    Par Maria Afonina, RIA Novosti

    Par Maria Afonina, RIA Novosti

    "Un écrivain est un être bien curieux. Quoi qu'on lui demande, il ne parlera toujours que de ce qui le préoccupe. Il ne parle que de ce qui lui fait mal". Cette phrase de Boris Akounine a été déterminante au cours de l'une des rencontres entre écrivains russes et français organisées dans le cadre d'un récent colloque de deux jours à l'Université d'Etat Lomonossov de Moscou.

    Benoîte Groult, journaliste et écrivaine française, a soulevé le problème du féminisme: "Je voudrais faire comprendre à quel point être femme quand on est née en 1920 en France vous exile d'une certaine façon de l'égalité, du pouvoir politique, d'une reconnaissance professionnelle normale".

    L'histoire de la France n'a pas connu de femmes telles que, par exemple, la reine Victoria ou l'impératrice Catherine II, et la littérature française n'a engendré qu'une seule grande femme par siècle. "Rien pour s'identifier, créer un moteur", a-t-elle confié. "Dire qu'on est féministe c'est très mal vu, c'est très gênant".

    Ayant présenté à son fidèle éditeur le roman "La touche étoile", Benoîte Groult a compris que la vieillesse faisait partie des sujets tabou. Personne n'osait dire la vérité à propos de la vieillesse. Quand le livre a finalement paru et a été bien accueilli par les lecteurs et les critiques, il est devenu évident que la vieillesse était un problème qui préoccupait sérieusement la société et nécessitait d'être attentivement examiné par les écrivains.

    Un autre écrivain français, le prix Goncourt Dominique Fernandez, auteur du "Dictionnaire des amoureux de la Russie", a lui aussi évoqué le problème de la violation des droits. "J'appartiens à une autre minorité - celle homosexuelle. Une grande partie de mon oeuvre a été consacrée à la défense, à l'exposé du problème des homosexuels. On parlait jamais de ça". Dans plusieurs de ses livres, tels que "Tribunal d'honneur" consacré à Piotr Ilitch Tchaïkovski, ou bien "Dans la main d'un ange", parlant de Pier Paolo Pasolini, il se penche sur la vie et les problèmes de grands artistes qui avaient une orientation sexuelle particulière, ainsi que sur l'attitude de la société envers ce phénomène.

    L'auteur français Emmanuel Carrère, auteur de "Un roman russe", a évoqué la popularité des traductions d'oeuvres étrangères en Russie. Avec quelques regrets et beaucoup d'humour, il a raconté comment il s'était rendu un jour chez un éditeur moscovite pour lui proposer de traduire son livre sur la province russe, une oeuvre très populaire en France. Voici la réponse qu'il a reçue: "Je trouve ton livre très bien, mais c'est absolument invendable ici". Mais pourquoi, alors que le [dernier] livre de Beigbeder qui dit n'importe quoi de Moscou jouit d'une telle popularité ici, son histoire sur la province, histoire pleine d'émotion, n'intéresse-t-elle personne, s'interroge l'auteur. En achevant son intervention, Emmanuel Carrère a fini par reconnaître qu'en Russie, tout est beaucoup plus intéressant pour lui que dans son pays natal.

    Boris Akounine a également fait part de ses passions. Il a confié que sa conception de l'individualisme, l'univers qu'il avait soigneusement construit, étaient en danger. D'après l'écrivain, durant toute son existence en tant que romancier, il a cherché à "fuir toute sorte de collectivisme, de conciliarité, de compassion universelle de l'âme russe" afin d'exister en tant qu'auteur indépendant.

    "Ces derniers temps, je ressens avec une grande angoisse que l'époque bénie où il était bon et correct d'être un écrivain individualiste dans notre pays touche à sa fin. La vie du pays se met à frapper de plus en plus énergiquement à ma fenêtre, entre via l'écran du poste de télévision et arrive pratiquement de tous les côtés. Par ailleurs, l'individualisme en tant que principe d'existence de l'écrivain russe contemporain me satisfait de moins en moins, tant sur le plan éthique qu'esthétique".

    Voici comment Boris Akounine décrit le problème le plus actuel de la littérature russe: la situation où "l'écrivain écrivasse et le lecteur le lit négligemment, sans y prêter trop d'attention" sera bientôt révolue. "Les écrivains devront s'exprimer sur les problèmes de la société", note-t-il.

    Un autre problème, selon Akounine, est lié aux changements qu'a connus le statut de la littérature. "Le monde de la littérature sur papier, dans lequel nous avons grandi et auquel nous nous sommes habitués, s'ébranle". Ceci est dû à l'apparition de supports informatiques, notamment de livres en format électronique, qui sont bon marché et tout à fait accessibles. D'après lui, "tout ce qui encombre les rayons et accumule la poussière devient inutile". Mais, loin de céder à la panique dans ce contexte, comme le font de nombreux éditeurs, Boris Akounine essaie de comprendre comment il convient d'utiliser de la manière la plus efficace les nouveaux instruments et possibilités. Ces nouvelles possibilités, estime l'écrivain, lui permettront de créer des textes qui, en principe, ne pourront pas exister sur papier. D'après lui, il s'agira toujours de littérature, mais elle utilisera à son "service" des éléments audiovisuels et interactifs.

    Les histoires de Marek Halter ont suscité un grand intérêt auprès de l'auditoire. Alternant le russe et le français, il a raconté son expérience personnelle en Ouzbékistan, après son évacuation [de sa ville natale Varsovie] pendant la Seconde Guerre mondiale. Il racontait alors l'histoire des romans "Les Trois mousquetaires" et "Vingt ans après" d'Alexandre Dumas à des camarades qui lui offraient en échange de quoi manger pour sa famille.

    On pouvait aisément percevoir la satisfaction qu'éprouvait Marek Halter, écrivain célèbre et président des Collèges universitaires français de Moscou et de Saint-Pétersbourg, qui a été l'un des principaux organisateurs de la rencontre. Et il avait de quoi être satisfait: pendant deux jours, écrivains, critiques, journalistes et surtout lecteurs de Russie et de France ont examiné à Moscou des questions essentielles de la littérature française et russe contemporaine.

    Fin mai (du 30 mai au 1er juin), ce sera au tour de la France d'accueillir des écrivains de Russie. Cette année, le festival la Comédie du Livre à Montpellier sera consacré à la littérature russe. Parmi les invités, on attend Lioudmila Oulitskaïa, Vladimir Sorokine, Andreï Guelassimov et bien d'autres encore.

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