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    Galerie Tretiakov: l'art russe de la Trinité au coït de ruminants?

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    Par Anatoli Korolev, RIA Novosti

    Par Anatoli Korolev, RIA Novosti

    La galerie Tretiakov de Moscou célèbre actuellement le 115e anniversaire de sa fondation. Cela nous donne une nouvelle occasion de regarder cent ans en arrière et d'admirer la grandeur de l'exploit réalisé par un particulier, dont la démarche possédait déjà à l'époque toutes les caractéristiques d'un acte d'importance nationale.

    Il s'agit du négociant moscovite Pavel Tretiakov, qui acheta en 1856 un tableau intitulé "L'échauffourée avec les contrebandiers finlandais", oeuvre de l'un de ses contemporains encore inconnu, Vassili Khoudiakov. Cette acquisition a marqué le début d'une collection singulière d'oeuvres d'art.

    Tretiakov n'avait alors que 28 ans.

    L'univers des marchands de l'époque (le grand dramaturge Alexandre Ostrovski en a donné une belle image) était celui de la stagnation, de l'avarice et de l'obscurantisme. Mais les sentiments et idées du négociant Tretiakov étaient en contraste total avec cette atmosphère.

    Par exemple, en effectuant, quatre ans après, son premier voyage à l'étranger, Pavel Mikhaïlovitch laissa un testament, dans lequel il consacrait son capital de 150.000 roubles argent à l'aménagement à Moscou d'un musée des beaux-arts ou d'une galerie publique. "Pour moi, qui aime la peinture sincèrement et passionnément, il ne peut y avoir de meilleure volonté que celle de donner naissance à un conservatoire d'oeuvres d'art public, ouvert à tout le monde, utile pour beaucoup de personnes et pour le plaisir de tous".

    Ce testament d'un homme encore jeune frappe par sa maturité citoyenne et la pureté du sentiment moral dont il est l'expression. De cet élan de vérité et de passion est née finalement une collection légendaire de peintures russes, qui comptait près de deux mille oeuvres au moment du décès du grand collectionneur. Parmi les perles de ce trésor, des chefs-d'oeuvre de Vassili Perov, Vassili Tropinine, Alexeï Venetsianov, le magnifique paysage "Les Freux sont arrivés" d'Alexe? Savrassov, mais aussi des toiles d'Ilia Répine, Vassili Sourikov, Arkhip Kouindji, Vassili Polenov... La dernière acquisition de Pavel Tretiakov fut une esquisse du tableau "Par dessus la paix éternelle" d'Isaac Levitan.

    Pratiquement tous les tableaux faisant partie de la collection Tretiakov sont classés dans la trésorerie de l'art russe. Ce collectionneur génial a démontré à travers eux un goût de tout premier ordre. Aujourd'hui, le chef-d'oeuvre "Jeune fille éclairée par le soleil" de Valentin Serov suscite un enthousiasme incontestable et l'admiration du public, mais Tretiakov, à l'époque, avait dû faire preuve de courage en achetant un tableau alors insolite, marqué par l'influence des impressionnistes. Le réaliste Vladimir Makovski, enragé, était à tel point indigné par cette acquisition qu'il ne put s'empêcher de s'exclamer: "Depuis quand, Pavel Mikhaïlovitch, vous êtes-vous mis à inoculer la syphilis à votre galerie?".

    Tretiakov fut le premier à acheter une toile d'Isaac Levitan, complètement inconnu à l'époque (il n'avait alors que 18 ans), alors que même le grand Ilia Repine désapprouvait son choix.

    Et pour acquérir le cycle de Vassili Verechtchaguine consacré à la guerre en Asie centrale, il paya la somme exorbitante de 92.000 roubles.

    La collection fut tout d'abord conservée dans la maison moscovite du négociant. Ensuite Tretiakov l'offrit à la ville de Moscou, et un palais dans le style Art nouveau fut construit en 1892 non loin de sa maison, d'après un projet de Victor Vasnetsov.

    Après la révolution de 1917 et au cours des 70 années de régime soviétique, la collection s'est incroyablement accrue: elle a absorbé les trésors confisqués par les bolcheviks, le chef-d'oeuvre monumental "L'Apparition du Christ au peuple" d'Alexandre Ivanov l'intégra en 1932... En 1970, la collection de la galerie comptait déjà plus de 40.000 oeuvres d'art. Aujourd'hui, la galerie d'Etat Tretiakov fait partie des plus grands musées du monde, aux côtés du Louvre, du musée de l'Ermitage, de la Galerie des Offices et du musée du Prado.

    Une collection aussi immense engendra nombre de problèmes. La collection de Pavel Tretiakov représentait davantage un panorama de la peinture réaliste, marquée par le psychologisme, la maestria et la fidélité à la nature. Il s'agissait en quelque sorte d'un "vidéorama" de l'empire russe, correspondant au principe de la fameuse triade "orthodoxie, autocratie, génie national". La galerie dans son ensemble constituait presque à elle seule une grandiose oeuvre d'art. Le brusque ajout de l'avant-garde russe ébranla l'intégrité de la collection. Les tableaux de Mikhaïl Vroubel, Konstantin Somov, Victor Borissov-Moussatov, ou encore Kouzma Petrov-Vodkine, sans parler des oeuvres insolentes de Kazimir Malevitch, Vladimir Tatline, Michel Larionov, ou Alexandra Exter entraient en dissonance avec les toiles rassemblées par Tretiakov lui-même. La peinture du début du XXe siècle reniait dans une grande mesure l'esprit et le style propres à sa collection.

    Par la suite, ce fut le tour des toiles des maîtres du réalisme soviétique. Avec leur arrivée, l'intégrité de la collection fut définitivement oubliée. Car le style "Empire stalinien" préférait présenter la vie telle qu'elle devait être et non pas telle qu'elle était en réalité. Bien qu'une telle approche possède tout de même sa propre logique, puisque c'est l'évolution de la pensée artistique qui est mise en valeur, le fondateur de la collection n'aurait sans doute pas accepté une telle méthode, la jugeant trop éclectique. Et il aurait sans doute eu raison. La galerie Tretiakov est le fruit d'une passion artistique particulière. Et la peinture du début du XXe siècle et le réalisme socialiste devraient sans doute faire partie d'une autre collection.

    Cependant, les problèmes se sont aggravés encore davantage avec la fin de l'époque soviétique et le retour de la Russie sur la voie du capitalisme. Par exemple, s'est posée la question de savoir ce qu'il fallait faire des icônes. L'Eglise exigeait que les chefs-d'oeuvre de Roublev et du maître Denis lui soient restitués, pour qu'ils reprennent leur place dans les cathédrales. Les conservateurs des musées rétorquèrent qu'il s'agissait en premier lieu d'oeuvres d'art qu'il fallait conserver dans des conditions appropriées.

    Un compromis fut finalement trouvé. L'église Saint-Nicolas avoisinant la galerie fut restaurée en 1989 et ouverte aux croyants, et c'est là que l'on peut aujourd'hui admirer la célébrissime "Trinité" d'Andreï Roublev.

    La nouvelle époque a entraîné dans l'orbite de la galerie des oeuvres d'art contemporain qui font scandale. C'est alors que l'idée de créer un musée d'art contemporain (en retirant de l'exposition les oeuvres modernes) est devenue évidente pour tout le monde. Les récentes protestations du ministre russe de la Culture (qui ne l'est plus d'ailleurs) contre l'exposition parisienne de la galerie Tretiakov, qui contenait des travaux extrêmement osés du duo Les Nez Bleus, ont été partiellement provoquées par le fait que la collection de la galerie commençait à "se contredire elle-même". Comment peut-on réunir en un seul ensemble éthique et esthétique des toiles religieuses (comme celles de Mikhaïl Nesterov) et la moquerie spirituelle d'Oleg Kulik, qui tourne en dérision notamment le processus d'accouplement [l'une de ses oeuvres représente un boeuf en verre s'accouplant avec une vache à l'intérieur de laquelle on distingue un parterre de fleurs - ndlr.] (selon l'artiste, cette oeuvre a été acquise par la galerie).

    Or, ni le Louvre ni le musée du Prado n'acquièrent d'oeuvres d'art contemporain.

    Le musée de Rembrandt à Amsterdam peut bien acquérir une étude inconnue du grand peintre, c'est tout à fait logique, mais il est impensable qu'il présente un chef-d'oeuvre de Vassili Kandinsky.

    Pavel Tretiakov souhaitait rassembler des oeuvres représentant l'école russe dans son évolution. Ceci justifierait, semble-t-il, cette tendance à agrandir sans cesse l'exposition, allant de l'art de la Russie ancienne jusqu'aux oeuvres d'art du XXIe siècle. Quant à moi, je suis certain que Tretiakov désapprouverait un élargissement aussi démesuré, et surtout contradictoire, de sa collection.

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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