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    Le gaz russe: menace ou opportunité pour l'Europe?

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    Par Pol-Henry Dasseleer, chargé de recherches à l'Institut Royal Supérieur de Défense (Belgique), pour RIA Novosti

    Par Pol-Henry Dasseleer, chargé de recherches à l'Institut Royal Supérieur de Défense (Belgique), pour RIA Novosti

    « Old habits die hard » disent les Anglo-Saxons. Cette expression a, semble-t-il, encore de beaux jours devant elle dans le monde politico-médiatique européen. Tout porte en effet à croire que la guerre froide est à notre porte. Les médias se sont d'ailleurs approprié le vocabulaire militaire et stratégique pour définir la nouvelle relation entre Bruxelles et Moscou : impérialisme russe dans le Caucase, guerre du gaz, géopolitique de l'énergie, etc.

    L'approche européenne vis-à-vis de ses importations gazières en provenance de Russie est symptomatique de cette nouvelle vision. Il serait cependant utile de citer certains éléments à décharge de ce consensus intellectuel. Dénonçons tout d'abord le mythe de la dépendance gazière européenne. Il est vrai qu'en 2015 lorsque les 27 consommeront 10 m³ de gaz, 3 proviendront directement de la Fédération de Russie. Il faut également souligner que les autorités russes dépendent autant si pas plus de leurs exportations gazières vers l'Europe occidentale. Ces dernières procurèrent plus du tiers des recettes publiques de ce pays en 2006. Croire que les Russes sont capables de couper les vannes relèvent plus du fantasme que d'une analyse cohérente de la situation. Certains observateurs ressortent l'exemple des coupures de gaz à l'Ukraine en 2006 pour démontrer de manière « scientifique » le cynisme de Gazprom. Les institutions européennes s'étaient d'ailleurs indignées de ce comportement digne d'un autre âge. Maintenant que la tempête médiatique s'est calmée nous pouvons cependant avoir un regard un peu plus objectif sur la situation. Ces coupures ont succédé au refus de Kiev d'entrer dans un processus de négociation visant à aligner les prix de ses importations sur la norme tarifaire européenne. La Russie n'entend plus subsidier ses économies voisines. La Biélorussie, que l'on ne peut objectivement pas condamner d'ultralibéralisme pro-occidentale, s'est également vue imposer une augmentation tarifaire. Les condamnations de la Commission européenne sont assez étonnantes de la part d'une institution dont l'objectif affirmé est de libéraliser le marché énergétique. Ces augmentations de prix imposés à l'Ukraine, unanimement condamnées en Europe, permettront cependant d'éclaircir le processus de formulation tarifaire au niveau continental ce qui est une condition nécessaire à l'avènement d'un marché concurrentiel et intégré de l'énergie dans l'Union.

    Gazprom est souvent considéré comme une menace pour l'Europe de l'énergie. Les décideurs européens tentent d'ailleurs de tenir cette société à l'écart des secteurs de la distribution et du transit de son marché intérieur. La clause de réciprocité proposée par la Commission exige des sociétés entrant financièrement dans les domaines du transit et de la distribution d'adopter des mesures de séparation patrimoniale sur son marché domestique. Cette demande ne sera pas appliquée par les autorités russes dans la mesure où elle contredit la politique énergétique de ce pays qui prône l'avènement de conglomérats russes.

    Des chercheurs français, dans leur étude du marché intérieur allemand, ont observé que l'entrée directe de Gazprom peut avoir l'effet inverse de celui redouté du fait de l'intensification de la concurrence. La présence directe de Gazprom présenterait en fait moins de risques de pouvoir de marché pour les ventes finales que les situations actuelles dominées par les fournisseurs traditionnels. L'entrée de Gazprom dans le secteur de la distribution européenne serait souhaitable dans la mesure où celle-ci s'accompagnerait d'un strict contrôle de l'activité de tous les acteurs du secteur par des institutions fortes capables d'imposer leurs vues en ce qui concerne la transparence et la libéralisation des échanges.

    Le risque lié au gaz russe est plus technique que politique. La vétusté des gazoducs ainsi que le caractère déclinant des réserves russes sont autant d'inconnues qui menacent le processus de développement européen sur le long terme. C'est donc à ce niveau que les autorités européennes doivent agir en favorisant le transfert d'information entre les deux ensembles politiques. Comme dans tout processus de négociation unissant deux acteurs mutuellement dépendants, il faut adopter un dialogue constructif au sein duquel les points de vue respectifs sont respectés. Loin des grandes envolées théoriques et stratégiques, le partenariat futur doit se baser sur la coordination continentale en matière de gazoducs, l'état des stocks ou encore sur l'acceptation de normes communes en ce qui concerne le transit gazier.

    La décision européenne de suspendre les consultations sur un nouvel accord de coopération et de partenariat en septembre 2008 est selon cette optique contre-productive car elle est plus basée sur une réaction impulsive que sur un calcul serein et froid de ses intérêts. La première étape du développement pacifique qui a traversé l'Europe occidentale depuis maintenant plus de soixante ans a commencé par la mise en commun du charbon et de l'acier au sein d'une entité supranationale. Il n'aurait dès lors rien d'étonnant à considérer l'énergie en général et le gaz en particulier comme l'étape ultérieure de la consolidation géopolitique du Vieux continent.

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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