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    Les portes de l'UE s'entrouvrent pour Loukachenko

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    Par Andreï Fediachine, RIA Novosti

    Par Andreï Fediachine, RIA Novosti

    Le président biélorusse Alexandre Loukachenko est à nouveau autorisé, pour une période de six mois, à voyager dans l'UE. Cette dernière a temporairement levé l'interdiction d'entrer dans "l'espace européen civilisé" qui frappait le "batka" (petit père) et 36 membres de son cabinet et autres personnalités officielles du pays. Cependant, si Loukachenko n'abandonne pas ses manières autoritaires au bout de ces six mois, les portes du Vieux Monde se refermeront à nouveau devant lui. Les ministres des Affaires étrangères des Vingt-sept estiment que celui que l'on considère tout simplement comme le dernier dictateur d'Europe ne pourra y parvenir qu'en engageant des réformes purificatrices sur la législation électorale et la garantie des libertés d'expression, de la presse, de réunion et d'association.

    Quatre personnalités biélorusses haut placées restent à l'écart de cette indulgence temporaire, Bruxelles les considérant manifestement comme incorrigibles. En outre, toutes les autres sanctions frappant les fonctionnaires biélorusses (gel de leurs comptes à l'étranger, exclusion de la Biélorussie du régime des tarifs préférentiels dans le commerce, mesures purement symboliques dans la mesure où il n'y a ni comptes, ni commerce) restent en vigueur. Les sanctions concernant les visas seront automatiquement rétablies intégralement en avril 2009, à moins que les Vingt-sept ne décident unanimement qu'il est possible de les annuler.

    La dernière vague de sanctions contre l'administration et le gouvernement d'Alexandre Loukachenko avait déferlé sur la Biélorussie en mars 2006, lorsque la liste noire des personnes interdites de séjour en Europe avait été allongée jusqu'à 41. L'aversion pour Minsk avait commencé à s'amplifier en Europe à partir du référendum de 1996 qui prolongea le mandat présidentiel en cours en le faisant repartir de zéro. Depuis, les sanctions contre Alexandre Loukachenko n'ont cessé d'être introduites, partiellement levées, atténuées et à nouveau durcies. Bruxelles condamne ses méthodes dictatoriales de gouvernement, l'accuse d'usurpation du pouvoir, de répression de l'opposition, y compris physique, de violations des droits de l'homme et de nombreux autres péchés encore.

    Le plus curieux dans tout ça est que la récente atténuation des interdictions de visas pesant sur Alexandre Loukachenko et ses ministres n'a été dictée par aucun signe, même faible, de changement du régime aux yeux de l'Union européenne. "C'est un autocrate. En Biélorussie, il n'y a ni démocratie, ni droits de l'homme. Personne ne dit qu'il est innocent", a déclaré un des ministres des Affaires étrangères de l'UE. Les récentes élections de septembre n'ont pas non plus été du goût de Bruxelles. Néanmoins, cette obstination d'Alexandre Loukachenko dans la barbarie civile n'a pas empêché l'atténuation des sanctions. Nous sommes en présence d'un étrange équilibre entre les évaluations du respect et du non-respect des droits de l'homme.

    Mais à y regarder de plus près, il n'y a en fait rien d'étrange. L'atténuation des sanctions à la veille de l'ouverture à Genève, le 15 octobre, de la Conférence internationale sur la stabilité et la sécurité en Abkhazie et en Ossétie du Sud est loin d'être fortuite. De plus, les Etats-Unis avaient été les premiers à annoncer, juste avant l'UE, une atténuation partielle des sanctions économiques et des interdictions de visas.

    Lors de la rencontre à Bruxelles, les représentants de certaines délégations ont reconnu en privé, s'entretenant avec les journalistes, que cette décision sur les visas n'était nullement une récompense accordée à la Biélorussie pour des progrès démocratiques, mais un gambit politique visant à arracher ce pays à l'influence de la Russie. D'ailleurs, l'offensive actuelle contre les sanctions biélorusses a été lancée par la Pologne, soutenue par la Lettonie et la Lituanie. Selon un autre diplomate de l'UE, en atténuant les sanctions, ces trois pays veulent "créer un Etat tampon amical contre la Russie". Bref, on a accordé à Alexandre Loukachenko une espèce d'avance antirusse, qui peut se résumer au choix suivant: l'Europe avec les péchés, ou bien la Russie avec les sanctions.

    L'Ouzbékistan a bénéficié d'un peu plus de faveurs, pour la même raison et de la part des mêmes ministres de l'UE mais au cours d'une autre rencontre, à Luxembourg. Toutes les interdictions de visas prises à l'encontre de Tachkent aussitôt après les événements d'Andijan ont été levées. Elles concernaient le président Islam Karimov et 8 fonctionnaires haut placés. Dans les coulisses de la rencontre de Luxembourg, personne n'a caché que ces sanctions n'avaient rien donné et qu'elles ne faisaient que pousser l'Ouzbékistan dans les bras de la Russie. L'interdiction de visas est également levée pour Roustam Inoïatov, patron du Service ouzbek de sécurité nationale, qu'on qualifie déjà ouvertement de successeur du président Islam Karimov. Mieux vaut se lier d'amitié avec l'Ouzbékistan, qui possède sur son sol presque tout le spectre des ressources naturelles dont l'Europe a besoin. C'est surtout l'Allemagne qui a insisté sur la levée des sanctions: en Ouzbékistan, où sont déjà présentes 50 grandes compagnies industrielles et financières allemandes, il est difficile de travailler dans les conditions des sanctions; le ministre allemand de l'Economie Michael Glos se rendra en février à Tachkent à la tête d'une délégation de 100 hommes d'affaires réputés. La Lettonie a soutenu Berlin avec enthousiasme: fin octobre, le président Valdis Zatlers emmènera la crème des milieux d'affaires lettons à Tachkent.

    Les Britanniques qui ont toujours accueilli cyniquement toutes les sanctions prises en vue de défendre les droits de l'homme ont expliqué judicieusement tout ce qui se produit actuellement avec ces sanctions en Europe. "Les sanctions sont plus un jeu tactique avec des gouvernements individuels qu'une campagne en faveur de telles ou telles valeurs. Cela veut-il dire que le Zimbabwe est meilleur que la Biélorussie?, commente un diplomate de la Grande-Bretagne sous couvert de l'anonymat. Cela revient à comparer des pommes et des poires. Les sanctions sont des instruments employés dans des circonstances particulières. Personne ne dit que l'Ouzbékistan suit la bonne voie. Quoi qu'il en soit, les sanctions font partie d'une tactique".

    Au sein de l'UE, cette position pragmatique, mais difficilement fondée sur le plan moral, est soutenue aujourd'hui surtout par l'Allemagne, la France et l'Espagne.

    L'UE maintient actuellement des interdictions de visas à l'encontre de la République démocratique du Congo, de la Côte d'Ivoire, du Libéria, de la Sierra Leone, du Soudan, de l'Iran, du Myanmar (Birmanie), de la Corée du Nord, de la Serbie et de la Transnistrie. Des interdictions de livraisons d'armes sont en vigueur contre la Chine, l'Irak, le Liban et la Somalie.

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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