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    Ukraine: la neutralité est le meilleur remède

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    Par Andreï Loubenski (Kiev), pour RIA Novosti

    Par Andreï Loubenski (Kiev), pour RIA Novosti

    L'Ukraine court beaucoup plus de risques et de dangers potentiels que ne le pensent les décideurs ukrainiens. Les principales menaces sont générées à l'intérieur même du pays.

    Tel était le sujet de la table ronde consacrée à la sécurité nationale ukrainienne tenue fin novembre à la représentation de RIA Novosti en Ukraine.

    Andreï Ermolaïev, directeur du Centre d'études sociales Sofia, y a présenté un compte rendu analytique sur les résultats d'un sondage d'experts, réalisé par le centre au mois d'octobre dernier, et a brièvement formulé les problèmes existants en la matière. Selon lui, les sondés, parmi lesquels on trouve des personnes influant sur la prise de décisions (hommes politiques, analystes, spécialistes des relations internationales, parlementaires), privilégient majoritairement deux principales voies qu'il faudrait suivre pour assurer la sécurité extérieure de l'Ukraine.

    "Il s'agit de partisans de l'adhésion de l'Ukraine à la communauté euro-atlantique et d'adeptes des différentes versions de la théorie selon laquelle l'Etat ne doit adhérer à aucun bloc, a indiqué M. Ermolaïev. Selon lui, il est essentiel pour l'Ukraine d'améliorer la compétence des experts et de relever le niveau de la discussion portant sur les menaces pour la sécurité nationale.

    En ce qui concerne les menaces et risques auxquels font face la majorité des pays traversant une "période de transit postsoviétique", ils peuvent aujourd'hui être répartis en trois types, explique l'analyste politique. Ce sont notamment la transformation postsocialiste elle-même, la crise globale de transformation (dans le cadre de laquelle, l'Ukraine peut "être réellement confrontée au problème du défaut de paiement et de la perte de la plus grande partie de sa "vieille industrie") et, finalement, les menaces géopolitiques.

    Andreï Ermolaïev a constaté que la société ukrainienne était celle "de l'absence d'équilibre social". Ce fait même, d'après lui, suspend le processus d'édification nationale.

    "Dans le domaine de la politique extérieure, l'Ukraine devrait passer à une neutralité active, qui serait limitée dans le temps (à 5 ou 7 ans), mais permettrait de parvenir à un équilibre social, estime l'expert. Au terme de cette période, l'OTAN, bien que maintenue, perdra son statut d'organisation militaire monopoliste. Dans le même temps, la politique de neutralité active doit constituer un instrument de participation active de l'Ukraine à la transformation des systèmes de sécurité qui existent déjà et qui se formeront à l'avenir".

    Quant à la sphère économique, Andreï Ermolaïev prévoit "la mort du modèle existant d'économie ukrainienne" à la suite de l'actuelle crise mondiale. Selon l'expert, au cours des cinq ou sept ans à venir, le pays devrait mettre en oeuvre des réformes structurelles et créer "le corps d'une nouvelle économie".

    Il importe également d'élaborer un programme anticrise orienté sur le marché eurasiatique, estime-t-il. "J'affirme que l'Occident n'aidera pas l'Ukraine. Une autre tranche de crédit du FMI, encore quelques spéculations sur le marché des changes, voilà tout ce que je peux prédire. Or, les demandes de remboursement anticipé de crédits au premier trimestre 2009 et le risque de défaut de paiement sont très probables", a-t-il indiqué.

    "La situation en Ukraine est telle que les principales menaces à la sécurité nationale résident à l'intérieur même du pays", estime Igor Jdanov, président du centre d'analyse Otkrytaïa politika. Selon lui, il existe des menaces politiques qui naissent au niveau des élites politiques, où une "guerre de tous contre tous" est en cours depuis longtemps. "Une sérieuse menace existe dans ce domaine, parce que les élites ne remplissent guère leur rôle dans la société ukrainienne, elles sont dans l'incapacité d'avancer un plan tant soit peu clair et acceptable de développement de l'Ukraine", a affirmé l'analyste. On constate également d'autres risques intérieurs, comme par exemple la division persistante du pays après la "révolution orange".

    D'après Igor Jdanov, les élites ukrainiennes n'ont pas de discours intelligible en politique extérieure. "Nous oscillons entre l'OTAN et la neutralité, entre la Russie et l'Occident, a-t-il indiqué. Dans la situation actuelle, la question de l'OTAN n'est plus d'actualité pour l'Ukraine. Tout le monde comprend qu'une progression accélérée vers l'adhésion à l'Alliance est lourde d'une désintégration du pays". L'analyste a souligné que la déclaration du président russe, Dmitri Medvedev sur la nécessité de recouvrer les dettes gazières ukrainiennes constituait sans doute une "réponse asymétrique" au discours de Viktor Iouchtchenko, qui a qualifié "d'inadéquate" la politique russe. Or, selon lui, "les intérêts politiques du pays ne peuvent être assurés qu'après avoir assuré les intérêts économiques; on ne peut pas mettre la politique devant l'économie".

    L'analyste politique Irina Onichtchenko, spécialiste depuis plus de dix ans des problèmes de la neutralité, a déclaré que depuis une longue période, la politique ukrainienne, et en premier lieu la politique extérieure, se fondait sur des valeurs, alors qu'elle devrait se baser sur des intérêts. Le monde devient multipolaire, ce qui entraînera inévitablement la formation de différents systèmes régionaux de sécurité, souligne-t-elle. Aussi la communauté scientifique et les hommes politiques ukrainiens devraient-ils s'employer à édifier des projets géopolitiques à long terme, pour ne pas se tromper de repères dans le futur. "Par exemple, même si d'ici à 2050, l'Ukraine était encore capable de construire et de vendre des avions et des fusées (ce qui n'est pas garanti), de produire des aliments et des armements, elle ne serait sans doute guère attirante pour l'Europe comme producteur et fournisseur; elle intéresserait plutôt la Russie, la Chine et l'Inde", a supposé Mme Onichtchenko.

    Selon elle, Kiev devrait prendre au sérieux le nouveau projet de système de sécurité collective en Europe. "L'Ukraine, qui échoue systématiquement dans ses tentatives de rapprochement avec l'EU et l'OTAN, peut devenir membre actif et cofondateur d'un nouveau système de sécurité collective en Europe", a affirmé l'experte, avant d'ajouter que Kiev devrait "oublier l'OTAN et adopter une loi sur la neutralité".

    Pour sa part, Vladimir Fessenko, directeur du Centre d'études politiques appliquées, estime que l'alternative "OTAN ou neutralité" est fausse. A son avis, l'adhésion à l'OTAN tout comme la neutralité sont incapables à l'heure actuelle d'assurer à cent pour cent la sécurité extérieure de l'Ukraine. Dans ce contexte, selon lui, Kiev n'a aucune raison d'aspirer à intégrer l'OTAN, car l'alliance traverse aujourd'hui une crise interne. Quant à la neutralité, celle-ci pourrait diminuer la tension dans la société, mais elle est impossible tant que la Flotte russe de la mer Noire ne s'est pas retirée de Crimée.

    Que faire alors? Vladimir Fessenko mise sur le retour à la politique multivectorielle. En tous cas, il propose de s'abstenir de prendre des décisions "fatidiques" tant que durera la crise, pour analyser ensuite l'évolution des différents acteurs. "Nous ne pouvons pas adhérer à l'OTAN si la moitié de la population s'y oppose", a-t-il résumé.

    Mikhaïl Pogrebinski, directeur du Centre d'études politiques et des conflits (Kiev), a vivement condamné les tentatives pour entraîner l'Ukraine dans l'Alliance. "Ceux qui promeuvent l'idée de l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN commettent un crime contre le peuple ukrainien. Longue sera la vengeance de l'Histoire contre ces gens. Il faut renoncer à l'idée d'adhérer à l'OTAN, promue par Iouchtchenko, car cela nuit aux intérêts nationaux", a-t-il affirmé.

    L'expert partage complètement l'avis selon lequel les principales menaces à la sécurité nationale sont à l'intérieur de l'Ukraine. "Le danger numéro un c'est Iouchtchenko. Mais les élites ukrainiennes dans leur ensemble sont incroyablement irresponsables", a-t-il constaté.

    En somme, tous les participants à la table ronde réunis à la représentation ukrainienne de RIA Novosti ont convenu que les élites et les autorités ukrainiennes avaient provoqué une crise politique et économique des plus complexes, en affaiblissant les liens, jadis étroits, entre la Russie et l'Ukraine, en orientant le pays, économiquement et politiquement, exclusivement sur l'alliance avec les Etats-Unis et l'Union européenne. En raison de cette orientation unipolaire, la société ukrainienne n'a pas pu s'unir autour des valeurs nationales communes, mais au contraire, elle s'est retrouvée scindée et incapable de surmonter les phénomènes réels de la crise économique.

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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