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    L'Arctique dans la mire de la nouvelle stratégie russe

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    Par Andreï Fediachine, RIA Novosti

    Par Andreï Fediachine, RIA Novosti

    Lorsqu'ils ont pris connaissance de la version définitive de la nouvelle stratégie de sécurité nationale russe jusqu'en 2020, signée le 13 mai par le président Dmitri Medvedev, bien des Occidentaux ont été refroidis. On n'avait pas vu depuis longtemps une telle réaction à la formulation par la Russie de ses intérêts nationaux. Un sentiment commun d'effroi a été suscité, de l'autre côté de la ligne de partage géopolitique, non pas par l'évaluation portée sur la politique des Etats-Unis, de l'OTAN, de l'Iran, de la Corée du Nord, ou bien encore par la politique adoptée dans le domaine nucléaire, mais par le chapitre de cette stratégie consacré à une région très froide, l'Arctique, appelée à devenir très rapidement, semble-t-il, une région chaude.

    Le morceau consacré aux évaluations stratégiques du rôle et de la place de la Russie dans le monde et aux dangers qui la guettent a provoqué une panique, ou peu s'en faut. Il stipule que des conflits peuvent éclater à l'avenir aux frontières de la Russie autour des ressources minérales, et que leur règlement n'exclut nullement le recours à la force. Toute conception stratégique étant non seulement un constat des intérêts nationaux et des menaces planant sur eux, mais aussi un avertissement, de nombreuses capitales qui convoitent depuis longtemps les ressources arctiques ont tiré la même conclusion: Moscou défendra jusqu'au bout ses intérêts dans l'Arctique. Les plaisanteries du type du drapeau planté sur le fond de l'Océan Glacial sont terminées: désormais, tout devient sérieux.

    Coïncidence ou non (qui sait ?), ce document stratégique a été signé par Dmitri Medvedev le 13 mai, jour de l'expiration du délai de dépôt, à la Commission des Nations Unies des limites du plateau continental, des dossiers contenant la demande de fond marin que chaque pays peut revendiquer "pour lui". Ceux qui n'ont pas déposé de demande ne pourront plus prétendre à une partie de plateau continental pouvant receler d'immenses richesses naturelles. La Russie a déposé son dossier en 2001, mais la Commission lui a demandé de préciser et concrétiser ses revendications. C'est ce à quoi elle s'emploie actuellement. Au total, 48 Etats ont déjà déposé leurs demandes. Ces dernières portent non seulement sur l'Arctique, mais sur les plateaux continentaux de la totalité des mers et océans.

    La réaction très nerveuse à la "partie arctique" de la nouvelle stratégie de la Russie s'explique tant par le secteur du plateau continental à laquelle elle prétend que par les ressources qu'il recèle. Selon des estimations assez approximatives, les prétentions de la Russie s'étendent à un territoire d'environ 1,2 million de kilomètres carrés, soit la superficie de toute l'Europe occidentale. Selon certaines estimations, ce plateau continental recèlerait près du quart des réserves mondiales de pétrole, presque un tiers de celles de gaz et des quantités d'autres minéraux utiles. Bref, c'est un véritable "Klondike arctique". Avec le recours à des technologies modernes, l'extraction des hydrocarbures à de grandes profondeurs maritimes ne poserait pas de problèmes.

    Les passions qui se sont déchainées autour de l'Arctique après la publication de la version définitive de la stratégie de sécurité nationale russe (elle avait, dans ses grands principes, été entérinée en mars dernier) ont atteint un tel degré d'incandescence que, si elles s'étaient matérialisées, la Voie Maritime du Nord russe (ou le passage du Nord-Ouest canadien) serait ouverte depuis longtemps en toutes saisons. Le fait est qu'il est bel et bien question dans cette affaire, selon la Commission de l'ONU, du "dernier repartage de la carte du monde". A la différence de l'Antarctique, où l'extraction des minéraux utiles est interdite par le traité de 1959 (de même que les prétentions à la souveraineté nationale), l'Arctique n'est réglementé par aucun traité analogue.

    Les principaux pays riverains de l'Arctique - Danemark (Groenland, province danoise), Canada, Norvège, Russie et Etats-Unis - essaient depuis longtemps de disséquer la "Couronne de neige" de la planète, chacun à sa main. Naturellement, chacun veut la partager de manière à accaparer la plus grande partie possible du Sésame minéral sous-marin qu'est le plateau continental.

    La Russie estime qu'il est inutile de conclure un traité sur un régime pour l'Arctique. La Convention de l'ONU sur le droit de la mer datant de 1982 est suffisante, estime-t-elle, pour régir l'Océan Arctique Glacial. Tous ses signataires devront s'y conformer pour régler tous les problèmes, y compris territoriaux. De fait, cette Convention est un puissant document de droit international, presque une "constitution maritime", qui réglemente tout ce qu'on peut faire à la surface de l'océan, au-dessus de lui et sous lui. Cependant, si elle a été signée par de nombreux Etats, tous ne l'ont pas ratifiée, loin de là. Les Etats-Unis, par exemple, ne l'ont toujours pas fait. Chacun des cinq Etats arctiques présente des revendications à son voisin à propos de la démarcation arctique ou océanique. L'humanité n'a jamais connu de partage du sous-sol ou de bassins maritimes n'appartenant à personne sans éviter des "heurts d'intérêts" - a fortiori dans une période de tension énergétique, comme c'est le cas actuellement.

    Ainsi, les Danois se disputent régulièrement, et depuis longtemps, avec les Canadiens, qui plantent sans cesse leurs drapeaux sur des secteurs danois du Groenland; les Canadiens se disputent pour la même raison avec les Etats-Unis; les Norvégiens prétendent à près de 175.000 kilomètres carrés du plateau continental russe de la mer de Barents, et Moscou n'a toujours pas conclu d'accord définitif avec Washington sur le partage d'une zone du Pacifique Nord selon la fameuse ligne Chevardnadze-Baker. Il convient de rappeler que, de toute son histoire, l'Arctique n'a jamais connu d'approche "civilisée" de ses problèmes.

    La Russie s'en tenait autrefois au "principe sectoriel" de partage de l'Arctique (consistant à le diviser en tranches, comme une pastèque, depuis sa calotte, le long des méridiens passant par les frontières). Mais, après avoir ratifié en 1997 la Convention de 1982, elle a accepté ses restrictions et ses définitions de l'appartenance du plateau continental. Conformément à la Convention, tout pays peut prétendre à 350 milles de plateau continental au-delà de ses eaux territoriales, ou à plus, s'il prouve que son plateau continental dépasse les limites de sa zone économique (200 milles). Moscou a choisi la deuxième variante et tente de prouver maintenant que la dorsale Lomonossov constitue un prolongement du plateau continental de la Sibérie et que, par conséquent, la Russie a tous les droits sur cette dorsale. Si elle parvient à le prouver, le pôle Nord lui appartiendra. Mais cela sera plus difficile que la conquête de ce pôle.

    La Russie juge insensé d'explorer les banquises arctiques près du pôle, sauf, bien entendu, si d'aucuns veulent dépenser inutilement, une fois de plus, l'argent de l'Etat. Par exemple, selon les estimations de l'United States Geological Survey (USGS, Institut de surveillance géologique des Etats-Unis), les principales réserves de pétrole et de gaz de l'Arctique se trouvent justement entre 300 et 500 milles marins du littoral. Mais d'importantes réserves sont concentrées sous nos secteurs des mers de Kara et de Barents. Selon les experts, elles pourraient représenter 9 à 10 milliards de tonnes d'hydrocarbures conventionnels.

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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