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    Abolir impossible exécuter

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    La Cour constitutionnelle (instance judiciaire supérieure de la Fédération de Russie) devrait poser une virgule dans ce titre. L'aréopage réfléchit, les discussions dans la société se poursuivent.

    La Cour constitutionnelle (instance judiciaire supérieure de la Fédération de Russie) devrait poser une virgule dans ce titre. L'aréopage réfléchit, les discussions dans la société se poursuivent.

    Les principaux arguments contre la peine de mort sont bien connus.
    Les sociologues ont prouvé et les historiens ont confirmé, faits à l'appui, que la "sentence suprême visant à protéger la société" n'influe nullement sur le niveau de criminalité.

    Même un système judiciaire idéal - le nôtre n'est pour le moins pas idéal- n'est pas à l’abri des verdicts erronés et, dans ce cas, il est impossible de corriger l'erreur.

    Bien que le processus d'exécution ait été mécanisé, c'est un homme mandaté par l'Etat qui appuie sur le bouton ou injecte le dernier vaccin. Cela veut dire qu'il existe une fonction publique du type bourreau, ce qui semble étrange au XXIe siècle.

    Il y a aussi l'aspect moral et éthique. Un groupe de personnes qui prive de vie l'un de ses prochains, même selon la loi: en quoi cela diffère de l'assassinat? Même le cosaque furieux Taras Boulba (personnage d'une œuvre éponyme de Nicolas Gogol) cherchait à se justifier en estimant qu'il avait le droit de tuer celui à qui il avait donné vie. Mais ce fragile argument est absent, lorsque c’est une machine d'Etat impitoyable qui décide des questions de vie ou de mort.

    Certes, selon la formule classique du marxisme, l'Etat est un appareil de violence et ce dernier ne respecte donc pas les normes religieuses, puisqu’il y a séparation de l'Eglise et de l'Etat. Mais personne n'a aboli les normes éthiques. Ce n'est que dans le IIIe Reich que les hommes d'Etat étaient prêts à débarrasser eux-mêmes et leurs subordonnés d’une conscience qu'ils considéraient comme une chimère.

    On peut également comprendre les arguments des défenseurs de la peine de mort.

    Tout d'abord, il y a l'expérience. Même la réclusion à vie ne peut protéger les gens honnêtes d'un monstre condamné. Ce dernier peut s'évader - ne serait-ce que théoriquement - de n'importe quelle prison. Et en cas de changement de pouvoir, les amnisties les plus surprenantes sont possibles.

    La thèse principale se résume ainsi: l'exécution d'un rebut du genre humain - un maniaque en série, un pédophile, un cannibale - est un acte de justice. L'Etat doit protéger ainsi son espace dans l'intérêt de la majorité des citoyens.

    En réalité, cela relève de la vengeance, et non pas de la justice. Selon la conviction des masses, un meurtrier infâme doit être fusillé, guillotiné ou tué sur une chaise électrique, ce qui est une manifestation atavique de la loi du talion: le châtiment qui consiste à infliger au coupable le même traitement que celui qu’il a fait subir à sa victime, selon la formule biblique "Œil pour œil, dent pour dent".

    Déjà dans le code de lois d'Hammourabi, fondateur du premier empire de Babylone (XVIIIe siècle), la loi du talion était appliquée de façon limitée et avec des réserves. Même les souverains et les législateurs des temps anciens ne la considéraient pas comme tout à fait juste.

    Des océans d'eau ont coulé depuis, mais les principes archaïques ont subsisté jusqu'à nos jours: sous forme de vendetta corse ou de vengeance sanglante. Rappelons ne serait-ce que l'histoire tragique de Vitali Kaloïev qui a tué au couteau un aiguilleur du ciel en Suisse en se vengeant ainsi de la mort de ses enfants dans une catastrophe aérienne.

    On peut comprendre et pardonner Vitali Kaloïev. Qui pourrait affirmer qu'il aurait fait autrement à sa place? Je ne peux pas l'affirmer. Mais cette conduite ne peut pas être érigée en raison d'Etat. Pourtant, c'est ce qui se produit lorsque les procureurs et les juges s'arrogent les fonctions de vengeur.

    D'ailleurs, l'existence ou l'absence de la peine de mort ne témoignent pas du niveau civilisé d'un Etat et d'une société. Ces 300 dernières années, il y a eu dans l'histoire de la Russie de longues périodes où la peine capitale a été abolie ou limitée.

    L’impératrice Élisabeth Ire de Russie, a décrété un moratoire absolu sur les exécutions. Sous le règne de l’impératrice Catherine II de Russie, ce moratoire n'a été enfreint qu'une fois: contre les participants à l'émeute de Pougatchev. Après la pendaison de cinq décembristes (membres d’une conspiration fomentée à Saint-Pétersbourg), Nicolas Ier s'est abstenu de prononcer des sentences de mort. Par contre, sous le règne d'Alexandre II, tsar libérateur, les pendaisons ont été fréquentes.

    La peine de mort a été autorisée par le Gouvernement provisoire, mais elle a été abolie en 1917 par le Congrès des Soviets de Russie, il est vrai, pas pour longtemps.

    Après la Grande Guerre Patriotique, Joseph Staline a emprunté la voie de l'humanisme: à partir de1947, personne n’était exécuté en URSS. Mais Nikita Khrouchtchev a, au contraire, réinstauré la sanction suprême. Sur son instruction, cette loi a eu un effet rétroactif (ce qui est contraire aux principes fondamentaux de la jurisprudence) et un groupe de "trafiquants de devises" a été exécuté.

    Peut-on affirmer, en se basant sur ces faits, que Nicolas Ier était plus progressiste et plus humain que son fils Alexandre? Que le pouvoir soviétique s'est avéré plus humain que les ministres-capitalistes? Enfin, que Nikita Khrouchtchev a surpassé par sa férocité le "guide des peuples"? Ce sont, bien entendu, des questions rhétoriques.

    En 1996, le président Boris Eltsine a essayé de mettre fin à la période de divergences et introduit un moratoire sur les sentences de mort et leur mise à exécution. C'était une mesure temporaire. Mais, en Russie, ce qui est temporaire devient souvent permanent. Mais pas indéfiniment. La Cour constitutionnelle doit se prononcer définitivement et catégoriquement avant la fin de l'année: exécuter ou non.

    La sentence suprême sera probablement abolie. Ce n'est pas une question politique ou juridique. Il en va de l'honneur. Et il serait indécent de faire marche arrière.

    Auteur: Nikolaï Troitski


    Ce texte n'engage que la responsabilité de l'auteur.

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