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    La Russie de retour en ex-URSS

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    Fondre en un seul Etat la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie: à mi-chemin entre slavophilie, un courant né au XIXe, et nostalgie soviétique, l’idée reste populaire au XXIe siècle. La très sérieuse proposition du député de la Douma et membre du parti au pouvoir Russie unie Evgueni Fedorov a toutes les chances de ressusciter les soupçons de visées impérialistes “grand-russe”.

    Fondre en un seul Etat la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie: à mi-chemin entre slavophilie, un courant né au XIXe, et nostalgie soviétique, l’idée reste populaire au XXIe siècle. La très sérieuse proposition du député de la Douma et membre du parti au pouvoir Russie unie Evgueni Fedorov a toutes les chances de ressusciter les soupçons de visées impérialistes “grand-russe”.

    L'initiative fait pourtant son chemin et dépasse largement le cadre de ces trois pays. Reste à savoir si cette initiative ponctuelle est en mesure de déboucher sur une tendance cohérente. Fantaisie vouée à l’échec, ou politique crédible: jusqu’où ira l’intégration dans l’espace postsoviétique?

    Nouvelle donne à l’est

    Tirant partie d’une crise qui a détourné l’attention des Etats-Unis vers l’intérieur et placé l'Union européenne au bord du gouffre, Moscou semble bien déterminé à restaurer son influence sur ce qu’elle perçoit comme son pré-carré: l’espace postsoviétique, pris dans un entrelacs d’organisations politiques (CEI, Union d’Etat avec la Biélorussie) économiques (CEEA, Union douanière) et militaires (ODKB), qui ont toutes en commun d’être centrées sur la Russie.

    Un constat s’impose: tandis que la crise s’éternise, la donne a changé. Les Etats-Unis, notamment en butte à un chômage record, sont entrés dans une phase centripète marquée par un gel temporaire de leurs ambitions mondiales, les temps étant au désengagement de l’Irak à l’Europe de l’est.

    Même le déploiement du bouclier antimissile en Europe orientale, un projet qui a longtemps cristallisé les tensions, a été allégé et ajourné. Autre conséquence, l’intérêt et le soutien apporté aux “révolutions de couleur” a faibli, faille dans laquelle n’a pas tardé à s’engouffrer la Russie.

    Le cas ukrainien est bien entendu le plus éloquent. Depuis la défaite de la candidate “orange” Ioulia Timochenko aux élections, la Russie et l’Ukraine de Viktor Ianoukovitch célèbrent leur lune de miel: un des symboles en est l’accord “flotte contre gaz”, consistant à augmenter le délai de stationnement de la flotte russe de la mer noire jusqu’en 2042 contre une substantielle réduction des prix du gaz russe livré à l’Ukraine. Ces deux dossiers avaient été au centre de joutes constantes entre Kiev et Moscou sous le précédent président ukrainien, le pro-occidental Viktor Iouchtchenko.

    L’accord n’a pas manqué de déclencher une levée de bouclier de l’opposition, qui a accusé le gouvernement de brader la souveraineté du pays. Le retour de la Russie se joue également au niveau médiatique, avec la reprise de la diffusion des chaînes russes en Ukraine, pays comptant une importante population russophone.

    Point d’orgue inattendu des retrouvailles, le premier ministre Vladimir Poutine a récemment proposé de fusionner les compagnies énergétiques des deux pays, Naftogaz et Gazprom, véritable provocation aux accents revanchards pour les partisans d’une Ukraine indépendante.

    Les choses évoluent aussi sur le front géorgien, où Moscou attend patiemment la relève du pouvoir, comme il l’avait fait avec Iouchtchenko en Ukraine. Dans l’attente des élections, d’influents représentants de l’opposition géorgienne se pressent au portillon moscovite afin de préparer l’”après-Saakachvili”.

    Le vent tourne en Asie centrale, et pourrait faire ici aussi le jeu de la Russie: un coup d’Etat a provoqué la chute du président Kourmanbek Bakiev, particulièrement honni des autorités russes pour avoir empoché une aide russe de 2 milliards de dollars avec la promesse de fermer une base américaine située sur le territoire kirghiz. M. Bakiev avait ensuite trahi Moscou en autorisant le maintien de cette dernière.

    Le Partenariat oriental à la dérive


    L’initiative était séduisante mais semble compromise. Prestigieux centre d’attraction, l’Union européenne est plus éloignée que jamais de l’un de ses objectifs stratégiques: rallier six anciennes républiques soviétiques (Arménie, Azerbaïdjan, Biélorussie, Géorgie, Moldavie et Ukraine) à sa zone d’influence dans le cadre du programme “Partenariat oriental”, avec à la clé une aide financière non négligeable. L’initiative de la Suède et de la Pologne, deux pays traditionnellement critiques de Moscou, avait suscité les réserves côté russe.

    “L’application des initiatives d’intégration du Partenariat pourrait porter atteinte à nos propres projets d’intégration avec les pays participants à ce programme dans le cadre de la CEI, de la Communauté économique eurasiatique et de l’Union douanière”, a récemment commenté le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov, avant de pointer les problèmes de financement du projet.

    Alors que la zone euro est au bord de l’implosion et que la contagion n’est que provisoirement mise entre parenthèses par un plan de sauvetage faramineux, l’Europe risque elle aussi de se désengager de cette région. Un second vide, après celui laissé par les Etats-Unis, trop préoccupés par leurs problèmes intérieurs.

    Car malgré les faiblesses mises à nu par la crise, la Russie, dont l’économie avait subi un profond décrochage dans la foulée de la chute des matières premières, sort de la tourmente dans une position que plus d’un pays envierait: un déficit budgétaire somme toute limité (4%), un excédent commercial gigantesque, et une prévision officielle de croissance à 3,1% en 2010. Le taux d’endettement souverain extérieur, très modeste comparé à la plupart des pays développés, se situe à 2,3% du PIB seulement. En outre, la tourmente qui affecte l’euro pourrait faire des économies émergentes du BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) des valeurs refuges et déclencher un afflux de capitaux vers ces pays.

    Les limites de la diplomatie gazière

    Si un champ immense de possibilités s’ouvre à la Russie, sera-t-elle en mesure de reconquérir ses anciens partenaires?

    On peut en douter, surtout à la lumière du problème criant de la “dépendance humiliante de la Russie vis-à-vis des matières premières” dénoncée par le président Medvedev. La manne des matières premières est aussi le plus grand défi de la Russie: canalisant les forces vives du pays, elle a provoqué un déclin relatif d’autres secteurs.

    Mais elle constitue surtout l’un des principaux obstacles à la mise en place de relations diversifiées et équilibrées entre la Russie et les régimes voisins, principalement l’Ukraine et la Biélorussie. Leur politique et les relations avec le grand voisin sont intégralement conditionnées par les prix du gaz, ce qui donne lieu à des pressions diverses.

    L’énergie n’est pas seule en cause: par le biais de faveurs en tout genre (prêts et aides humanitaires en échange de compromis), Moscou a pris l’habitude de soudoyer ses voisins afin de s’assurer de leur fidélité politique, ce qui empêche un développement équilibré des relations.

    Comme l’illustrent les aides immédiatement versées au nouveau régime kirghiz, ou les tarifs gaziers de préférence accordées à Kiev, la Russie semble refuser de réformer une diplomatie qui n’a rien de durable et pourrait tourner à son désavantage en cas de changement de la situation économique. A ses risque et périls, la Russie semble avoir oublié l’adage: la fidélité politique ne s’achète pas, elle se loue tout au plus.


    Ce texte n'engage que la responsabilité de l'auteur.

     

     

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