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    Trotsky l’oracle

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    Il y a 70 ans, le 20 août 1940, Léon Trotsky était assassiné dans la villa à Coyoacan au Mexique. Cet homme avait accompli l’une des prophéties de Dostoïevsky.

    Il y a 70 ans, le 20 août 1940, Léon Trotsky était assassiné dans la villa à Coyoacan au Mexique. Cet homme avait accompli l’une des prophéties de Dostoïevsky. Il aimait tellement l’humanité que par amour pour elle il a tué des millions de personnes. Parmi les défunts (de son vivant!), ses deux enfants, sa première femme, son frère, ses petits-enfants… Trotsky ne les a pas tués de ses propres mains, mais il était coupable de leurs morts. Il avait créé un système qui devait tuer pour exister. Il avait cru en une religion sans Dieu qui justifiait les meurtres. Il resta fidèle à cette quasi-religion jusqu’au bout, jusqu’au coup de piolet sur la tête infligé par son tueur envoyé par Staline, son ancien collègue du Bureau politique.

    Contrairement à l’Œdipe de la mythologie qui a connu de pareils revers de fortune, Trotsky n’a pas recouvré la vue avant sa mort. C’est le même sort que subissent à son propos des millions de personnes dans le monde, y compris en Russie, où il existe un petit mouvement gauchiste dénommé «En avant». Plutôt que d’interdire ou de dissoudre ce mouvement, il vaudrait mieux conseiller à ses membres d’examiner avec plus d’attention la personnalité de leur idole.

    Pourquoi la personnalité de Trotsky continue-t-elle à hanter les esprits? Probablement, parce que dans le monde actuel son destin paraît romantique: aujourd’hui, les gens immolent de plus en plus souvent des villes et des pays entiers sur l’autel de l’humanité pour le bien de leur propre famille, plutôt que l’inverse. Toutefois, à y regarder de plus près, on comprend que, bien que Trotsky regrette la mort de ses enfants sur ordre de Staline, il refuse de voir la raison véritable de leur décès. Doué d’une intelligence et d’une intuition uniques, cet homme avait tout de même un vice. Il était totalement aveugle à l’égard de toute chose allant à l’encontre de la passion primordiale de sa vie, la révolution «prolétarienne».

    Récemment, les admirateurs de Trotsky en Russie ont publié un livre intitulé Anthologie des dernières années de Trotsky aux éditions Algorithme, spécialisées dans la publication d’auteurs douteux. Ainsi, selon les articles écrits par Trotsky sur le fameux pacte germano-soviétique (Molotov-Ribbentrop), on peut voir en détails le «vice révolutionnaire» de l’auteur. Mais pour commencer, faisons remarquer sa perspicacité dans tout ce qui ne concerne pas la révolution.

    Par exemple, Trotsky parle dans le Bulletin d’opposition de l’accord entre l’URSS et l’Allemagne nazie. Une semaine seulement après sa signature le 23 août 1939. Son écriture est vive, précise et presque prophétique: «Les avantages immédiats obtenus par le gouvernement du Kremlin grâce à son alliance avec Hitler sont tout à fait tangibles. L’URSS reste en dehors de la guerre… Avec le report de la menace de guerre sur la frontière ouest, on pourrait s’attendre à un affaiblissement de la pression sur la frontière est, voire à la conclusion d’un accord avec le Japon. Très probablement, en échange de la Pologne, Hitler donnera carte blanche à Moscou pour ses actions à l’égard des pays frontaliers de la Baltique».

    Or, il a vu juste, et cela dès septembre 1939! Tout se déroulera précisément de cette manière. Un accord sera signé avec le Japon et les pays Baltes tomberont dans l’escarcelle de Staline. On voit là que l’auteur est bien un camarade de travail de longue date de Joseph Staline. Les prophéties continuent. Trotsky parle de choses qui seront présentées comme des découvertes par certains historiens 70 ans plus tard:

    «Les causes principales de la guerre résident dans les contradictions irréconciliables de l’impérialisme mondial. Cependant, le pacte germano-soviétique a été un élément déclencheur dans l’ouverture des hostilités… Rappelons que peu après l’accord de Munich, le secrétaire de l’Internationale communiste Dimitrov a annoncé, certainement sur ordre de Staline, le calendrier exact des futures opérations d’occupation d’Hitler. L’occupation de la Pologne survient en automne 1939. Puis suivent la Yougoslavie, la Roumanie, la Bulgarie, la France, la Belgique… Finalement, en automne 1941, l’Allemagne devrait attaquer l’Union soviétique».

    Quelle précision! L’erreur n’est que de deux mois, alors qu’il l’a écrit en 1939! Suivent des évaluations précises, défendues aujourd’hui par les historiens occidentaux, des négociations entre les associés de Staline et les délégations d’Angleterre et de France en été 1939: «L’état-major à Moscou s’est visiblement assuré que les alliés sont mal préparés à une grande guerre. L’Allemagne totalement militarisée est un ennemi redoutable. Sa bienveillance ne pourrait être achetée que par l’assistance. Ces paramètres ont déterminé la décision de Staline». Comme on peut le voir, en 1939, on était loin de toute coalition antihitlérienne à Moscou.

    Donc, lorsqu’il s’agit du mal, c’est-à-dire des plans d’Hitler et de Staline, Trotsky est précis et perspicace. Mais dès qu’il est question d’alternative au mal, il devient subitement aveugle. Il ne voit d’alternative au mal que dans la révolution. Son vice l’oblige donc à voir la révolution là et où elle n’a et n’aura jamais lieu.

    «Le renversement d’Hitler est inconcevable sans la révolution. Mais la victoire de la révolution en Allemagne conforterait grandement les masses populaires en URSS et rendrait impossible l’existence de la tyrannie de Moscou», écrit Trotsky dans le Bulletin d’opposition du 2 septembre 1939.

    Peut-être Trotsky a-t-il même eu la chance de ne pas avoir vécu jusqu’en 1945 et de ne pas avoir vu comment son «travailleur allemand révolutionnaire» bien-aimé se bat jusqu’au bout pour Hitler et continue à bord des sous-marins à torpiller les navires avec d’autres travailleurs après la signature de l’armistice.

    Trotsky estimait qu’à l’ère de la radio et de l’instruction générale, les dictatures allaient s’effondrer en raison de l’accès à l’information. Il est de nouveau victime de son «vice révolutionnaire»: en 1917-1924 c’est lui-même qui avait créé le système où on pouvait être mis en prison pour l’utilisation illégale d’un récepteur à ondes courtes.

    L’ère d’Internet a confirmé cette autre vérité: l’importance n’est pas dans l’accès à l’information mais dans la perception qu’en a le lecteur. L’homme esclave à l’intérieur de soi est capable de transformer la liberté extérieure la plus totale en son contraire.


    Ce texte n’engage que la responsabilité de l’auteur

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