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    Gueorgui Arbatov: le parcours d'un intellectuel

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    L'académicien Gueorgui Arbatov a parcouru tout le chemin couvert de ronces d'un intellectuel soviétique. Il n'a échappé à aucun des aléas de la longue voie suivie par notre pays et a prouvé qu’au fils de l’Histoire, on peut changer d’opinions sans renier ses principes fondamentaux. La biographie d'un intellectuel est toujours une évolution des perceptions du monde.

    L'académicien Gueorgui Arbatov a parcouru tout le chemin couvert de ronces d'un intellectuel soviétique. Il n'a échappé à aucun des aléas de la longue voie suivie par notre pays et a prouvé qu’au fils de l’Histoire, on peut changer d’opinions sans renier ses principes fondamentaux. La biographie d'un intellectuel est toujours une évolution des perceptions du monde.

    L'évolution et la carrière de Gueorgui Arbatov auraient pu ne pas avoir lieu. Son père fut licencié, puis arrêté, mais comme par miracle, il évita les camps de concentration grâce à un acquittement. Cela arrivait parfois même à l'époque stalinienne. Ayant heureusement échappé au stigmate de ‘’ fils d'ennemi du peuple ‘’, combattant et artilleur de la garde, le futur académicien reçoit le diplôme du MGIMO (l'Institut des relations internationales de Moscou) et devient journaliste spécialisé dans les questions internationales.

    Il commence à exercer ce métier en 1949, au plus fort de la lutte contre le cosmopolitisme et ‘’ l'obséquiosité devant l'Occident ‘’. Ce n'était pas la meilleure époque pour les journalistes traitant de problèmes internationaux. Mais, même à cette époque lugubre, le métier d'Arbatov lui permet d'élargir son ouverture d'esprit et de ne pas se cloîtrer dans le cadre de l'idéologie routinière.

    Malgré les stéréotypes propres à l'époque soviétique, les échelons supérieurs du pouvoir avaient toujours besoin de spécialistes bien instruits et compétents. On les considérait comme une élite, on tâchait de se servir de leurs cerveaux, on leur permettait aussi d'exprimer leurs propres points de vue – certes pas publiquement, mais lors des réunions à huis clos – et on leur demandait des conseils, sans toujours y prêter l'oreille et sans toutefois les autoriser à participer à l'adoption de décisions.

    Par conséquent, rien d'étonnant à ce que Gueorgui Arbatov devienne un des intellectuels ‘’de la Cour‘’, un conseiller, ensuite le chef du groupe des conseillers du CC du PCUS (Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique), parmi lesquels on peut citer des personnalités hors ligne comme Fedor Bourlatsky ou Alexandre Bovine. Naturellement, devenant fondateur et directeur de l'Institut des Etats-Unis et du Canada, Gueorgui Arbatov conserve secrètement son rang de conseiller de tous les Secrétaires généraux du parti, de Brejnev à Gorbatchev.

    Ces deux dirigeants ont mené des négociations épuisantes sur le désarmement avec les présidents américains, de Nixon à George Bush père. Le principal américaniste de l'Union Soviétique y a participé activement. A plus forte raison que Gueorgui Arbatov a su créer – autant que c'était possible – un établissement scientifique d’avant-garde. Quoi qu'il en soit, le célèbre aphorisme populaire de l'époque soviétique ‘’planchers parquetés, spécialistes à la biographie irréprochable‘’ ne convenait pas à son Institut. Ses employés ont été embauchés en se fondant non pas sur leurs données biographiques, mais sur leurs qualités professionnelles.

    On ne peut pas dire qu'Arbatov ait rejoint les rangs des partisans de la pérestroïka (restructuration) sous Gorbatchev. En fait, il appartenait à ce parti informel bien avant 1985. Etant un homme raisonnable, il comprenait qu'il était impossible de continuer à vivre comme avant. En tant qu'américaniste, il avait la possibilité de faire des comparaisons.

    Cependant, l'action politique suivante d'Arbatov a surpris pratiquement tous les experts et a eu l'effet, sinon d'une bombe d'information, du moins d'une grenade à charge creuse. En janvier 1991, l'académicien a fait partie du Conseil supérieur de consultation et de coordination auprès de Boris Eltsine, alors président du Soviet suprême de la RSFSR (Fédération de Russie).

    Ce geste ne saurait être considéré comme conjoncturel ou comme un passage dans le camp du vainqueur. A cette époque-là, Eltsine et Gorbatchev se livraient une lutte acharnée dont l'issue n'était pas claire pour la majorité des observateurs. Il fallait même avoir du courage pour se distancer du premier et dernier président de l'URSS. Après ce geste démonstratif, Arbatov ne pouvait pas rester parmi les conseillers de Gorbatchev. Le rôle de ‘’valet de deux seigneurs ’, de plus hostiles l'un à l'autre, ne convenait nullement à un scientifique de renom.

    Cela veut dire qu'Arbatov avait déjà fait son choix. Etant un homme perspicace, il a probablement compris mieux que les autres les paroles d'Alexandre Soljenitsyne: ‘’Le temps du communisme est révolu‘’. Cela concernait également le ‘’socialisme au visage humain‘’ que Gorbatchev avait essayé d'édifier. L'intellectuel sage a tout simplement abandonné un projet utopique pour rallier un autre projet qu'il considérait comme plus réaliste. Il a vu juste.

    La biographie de Gueorgui Arbatov a illustré une fois de plus un ancien proverbe latin: tempora mutantur et nos mutamur in illlis : les temps changent et nous changeons avec eux. Certes, on peut ne pas changer, mais on risque alors de se retrouver avec du temps perdu en guise de biographie.

    Ce texte n'engage que la responsabilité de l'auteur.

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