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    L’extradition d’un révolutionnaire

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    Procès du fondateur de WikiLeaks Julian Assange (121)
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    Le fondateur du site Web WikiLeaks, Julian Assange, a formé un pourvoi en cassation contre la décision d’un tribunal londonien de l’extrader vers la Suède, où M. Assange est accusé d’agressions sexuelles, ces accusations étant basées sur les dépositions de deux de ses anciennes compagnes de lutte.

    Le fondateur du site Web WikiLeaks, Julian Assange, a formé un pourvoi en cassation contre la décision d’un tribunal londonien de l’extrader vers la Suède, où M. Assange est accusé d’agressions sexuelles, ces accusations étant basées sur les dépositions de deux de ses anciennes compagnes de lutte. Par ailleurs, en Allemagne, Daniel Domscheit-Berg, un autre ex-compagnon de lutte de Julian Assange, a publié un livre de révélations intitulé WikiLeaks vu de l’intérieur (Inside WikiLeaks), dirigé contre Assange. S’agit-il de la trahison par des amis ou de la vengeance exercée par le cyberspace contre le Robespierre des temps modernes?

    Il n’existe pas de réponse définitive à cette question. Certes, les accusations formulées par deux anciennes copines du grand arracheur des voiles, qui ne cachent pas avoir eu des relations sexuelles consenties avec Assange avant les "agressions sexuelles" perpétrées par ce dernier, ne suscitent aucune sympathie. L’une des présumées victimes dénonce Assange pour avoir eu des relations intimes non protégées avec elle pendant qu’elle dormait. Dans la Suède féministe, un tel délit est qualifié de viol. Or, en Grande-Bretagne, ce n’est pas le cas, et c’est cette différence de législation qui est évoquée par les avocats anglais de Julian Assange, car c’est en Grande-Bretagne que l’inculpé vit actuellement assigné à résidence avec un bracelet électronique.

    Toutefois, dès le premier jour du procès, l’avocat suédois du fondateur du site WikiLeaks a exprimé une vision pessimiste des perspectives de son client devant la Haute cour de justice de Londres. Cependant, l’évolution la plus indésirable pour Assange comprendrait non seulement son extradition vers la Suède, mais également le consentement de Stockholm de l'expulser aux Etats-Unis en vertu de la demande formulée par le gouvernement américain. Aux Etats-Unis, pour avoir publié les documents secrets du Département d’Etat américain, Julian Assange pourrait être condamné à une peine sévère, allant jusqu’à la peine de mort.

    Julien Assange, un martyr cruel

    Julian Assange, serait-il donc un martyr? Pas du tout. C’est un révolutionnaire. Semblable en cela à certains personnages de l’histoire russe, il a souvent été franchement cruel quand les intérêts de sa révolution l’exigeaient. Au nom de la liberté et de la dignité de tous, il lui arrivait de porter des coups fatals à la liberté et à la dignité de certains individus. Toutefois, à la différence des révolutionnaires russes, qui construisaient un monde nouveau avec des mitrailleuses, Assange recourait à l’arme la plus destructrice et la plus contemporaine: les technologies de l’information.


    Les documents publiés par WikiLeaks ne révélaient pas seulement les méthodes secrètes de l’administration américaine en Irak: ils exposaient à un grand danger les agents secrets des Etats-Unis dans ce pays, car leur identité pouvait être découverte grâce aux documents publiés. L’information a conféré un pouvoir à Assange, et il est finalement devenu tout aussi secret et impitoyable que les grands de ce monde qu’il critiquait lui-même. Voici comment le décrit Daniel Domscheit-Berg:

    "Pendant mon séjour au sein de WikiLeaks, j’ai eu l’occasion m’assurer que l’esprit conspirateur et le fait de détenir le pouvoir corrompent progressivement l’homme. Pendant plusieurs mois, la majorité des membres de notre équipe était alarmée par la tournure que prenait le développement de WikiLeaks, et au final, en septembre 2010, nous avons quitté le projet. J’étais persuadé que mes critiques publiques – formulées avec diplomatie et extrêmement réservées – contribueraient à la révision et à la prise de conscience du pouvoir de WikiLeaks, et, par conséquent, du pouvoir que détenait un homme bien précis, comme cela se serait produit dans n’importe quelle autre organisation."

    Toutefois, en dépit des critiques de Daniel Domscheit-Berg, Julian Assange est toujours en train de remporter la lutte pour les sympathies de l’opinion publique: même certaines organisations féministes américaines, traditionnellement sévères envers les hommes accusés de viol, se sont prononcées en sa faveur. Et le sondage réalisé dans 24 pays par le service sociologique Ipsos, a démontré que 79% de la population des pays en question ne considéraient pas Assange comme un criminel. Il est évident que cette confiance populaire est due au fait, que malgré ses allures dictatoriales, Assange est un révolutionnaire très proche du peuple et facile à comprendre pour un habitant de la Terre du XXIe siècle. Au cours de sa vie, Julian Assange s’est vu confronté à de nombreux problèmes qui pourrissent l’existence de l’homo sapiens contemporain.

    Le début du parcours du combattant

    Tout comme beaucoup d’enfants modernes, Julian Assange a grandi dans les années 1970 dans une famille monoparentale. Sa mère s’était brouillée avec son père dès avant la naissance de Julian, et par la suite elle a traîné le garçon avec elle à travers toute l’Australie, fuyant son second époux, membre d’une secte totalitaire. Le garçon changeait d'écoles comme de gants et devenait autodidacte en lisant des livres empruntés à des bibliothèques. Ensuite, l’ordinateur a fait son apparition, qui a remplacé les livres pour Julien.


    Doté d’un physique agréable et possédant le talent inné d'utiliser les femmes, qui tombaient amoureuses de lui, en les poussant à accomplir des sacrifices dont il profitait, à 18 ans Julian a épousé une jeune fille de 16 ans. Cette liaison a abouti à la naissance d’un garçon, mais les jeunes parents se sont brouillés tout de suite après et ont engagé un procès pour s’assurer la garde de l’enfant.

    La perte du procès a rendu Assange plein de haine envers les services sociaux australiens. Tous ces petits fonctionnaires visqueux lui ont fait perdre énormément de temps pour, au final, laisser quand même l’enfant à sa mère! C’est à ce moment qu’Assange a pour la première fois songé à quelque chose de ressemblant à WikiLeaks. Il s’est mis à convaincre d’autres victimes des services sociaux d’Australie de lui envoyer des informations sur les exactions des fonctionnaires dont elles avaient été témoins. Tout devait se faire dans le plus grand anonymat, et les informations étaient destinées à être publiées par la suite.

    Très rapidement, Julian Assange a conclu un arrangement avec son ancienne épouse: il s’est rendu compte que l’enfant ne l’intéressait pas vraiment. Par contre, il est devenu un adepte absolu de l’idée de créer une association des "utilisateurs en colère" des services publics en vue d’un lavage consécutif du linge sale des bureaucrates omnipotents.

    Etant étudiant, Julian Assange a tâté de la physique mathématique, mais il s’est rendu compte, par la suite, que dans le monde contemporain les scientifiques étaient mal rémunérés, et que, par ailleurs la science ne conférait aucun pouvoir. Par contre Assange a été fasciné par la branche de la programmation qui est liée au stockage et à la protection des données confidentielles. C’est là que se trouvait l’argent et le pouvoir! Il a suivi les études appropriées et a fondé sa propre société de fourniture d’accès à Internet. En 2006, il a écrit son essai La conspiration comme mode de gouvernance, sa Bible révolutionnaire, dont la force explosive est comparée par certains au Capital de Karl Marx et à l’Etat et la révolution de Vladimir Lénine.

    Les initiés indignés

    En se basant sur les idées énoncées dans son essai, Assange crée le site des "initiés indignés": des personnes au courant des infractions dans les structures où elles travaillent mais qui n’osent pas rendre ces infractions publiques par crainte des représailles. Assange a trouvé l’un des points vulnérables de notre époque: les "structures managériales" fermées et totalitaires qui déshumanisent leur personnel grâce à des "codes de conduite" juridiquement controversés. Assange s’est fixé pour objectif de hacker les sites de ces structures, y compris le Département d’Etat, le Pentagone et les administrations présidentielles des pays corrompus du tiers monde, et de présenter les informations obtenues au public. C’était un projet vraiment révolutionnaire.


    "Dans l’histoire il existe des cas lorsque le dévoilement soudain de la vérité au public provoquait d’importants bouleversements politiques et sociaux, a dévoilé sa tactique Assange au quotidien Le Monde. Et à l’ère d’internet, tout texte et image peuvent être montrés au monde entier en un instant, et cela ne coûte pratiquement rien."

    Ressentez-vous le style? Les révolutionnaires français et russes, les jacobins et les bolcheviks ne pouvaient même pas rêver des possibilités qu’offre aujourd’hui internet à chaque individu: il est possible de partager toute information, toute rumeur, et les accompagner par des photos, des vidéos et des extraits de correspondance confidentielle.

    En 2007-2010 Assange crée son propre "parti révolutionnaire." Il voyage d’un pays à l’autre, notamment en Suède, en Islande et aux Pays-Bas où la législation libérale dans le domaine d’internet offre les meilleures opportunités pour réaliser son plan. On y voit un autre de ses talents: rassembler autour de lui des jeunes fidèles à lui-même et à sa cause. En 2010, WikiLeaks a atteint le pic de popularité en dévoilant les dossiers américains sur l’Irak et l’Afghanistan.

    L’inertie des masses

    Et qu’en est-il au final? Malheureusement, pas grand-chose. De même que la révolution française ou russe, l’idée d’Assange s’est retrouvée confrontée à l’imperfection de la société. Les informations concernant le train de vie luxueux de l’épouse du président azerbaïdjanais Aliev ont été dévoilées, et alors? Où est l'intérêt si les Azerbaïdjanais n’en sont pas indignés? Ou alors cela les choque, mais ne les fait pas descendre dans la rue.


    Sans changer le principal réformateur qu’est le peuple, il est impossible de mettre en œuvre de véritables réformes humaines. Assange, qui ne parle qu’anglais et ne s’intéresse pas particulièrement aux différences interculturelles, semble avoir extrapolé sans discernement les traditions de la vie politique australienne ou britannique sur des pays complètement différents.

    En ce qui concerne les récentes révolutions arabes, Assange a lui-même reconnu que le rôle d’internet était exagéré. Facebook ou la téléphonie mobile peuvent être également utilisés pour espionner les ennemis du régime.

    Des failles sont également apparues dans le camp des révolutionnaires eux-mêmes. Après les révélations en 2007-2010, "l’ordre des chevaliers" d’Assange a été confronté au même schisme que le Parti ouvrier social-démocrate de Russie au début du XXe siècle. Les mencheviks conformistes, qui croyaient en la "légitimité bourgeoise", qui serait capable de corriger tous les excès dévoilés par WikiLeaks, sont apparus. Le principal des conformistes était Daniel Domscheit-Berg, l’auteur du livre des souvenirs sur Assange qui a créé son propre réseau OpenLeaks après la séparation d'avec son chef.

    Domscheit-Berg recommande à Assange de se livrer à la justice suédoise: la Suède est un pays qui se veut démocratique et son tribunal ne dépend pas des Etats-Unis. Hélas, les dossiers publiés par WikiLeaks montrent que tout n’est pas aussi anodin.

    Si quelqu’un est capable d’aider Assange, ce n’est pas le tribunal mais ses millions de partisans dans le monde entier, dont les protestations pourraient alléger le sort du révolutionnaire de la toile (de la même manière les autorités américaines ont été contraintes d’améliorer les conditions de détention du principal informateur d’Assange, Bradley Manning). Les chercheurs de vérité ne se réunissent dans la lutte pas tant pour l’homme mortel, faible et parfois cruel qu’est Julian Assange, que pour la transparence de la société, leur liberté et le droit de savoir.

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

    Dossier:
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