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    Joukov, le général qui a géré la crise de l'automne 1941

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    Qu’en serait-il de l’URSS si les nazis s’étaient emparés de Moscou en automne 1941? Le général Vlassov est-il le sauveur de la capitale soviétique, Staline menait-il des négociations de paix séparées avec les Allemands?

    Interview par Alexeï Issaev, historien militaire

    Qu’en serait-il de l’URSS si les nazis s’étaient emparés de Moscou en automne 1941? Le général Vlassov est-il le sauveur de la capitale soviétique, Staline menait-il des négociations de paix séparées avec les Allemands?

    Alexeï Issaev, historien militaire et écrivain, évoque cet épisode de la Grande guerre patriotique à l'occasion du 70e anniversaire de la bataille de Moscou dans un entretien avec Sergueï Varchavtchik, commentateur à RIA Novosti.

    Quelle est la particularité de la bataille de Moscou, qu'est-ce qui l’a distinguée des autres batailles de la Seconde guerre mondiale?

    La particularité est dans l’ampleur sans précédent de l’utilisation par les Allemands des unités de blindés. La Wehrmacht a vaincu la France en mai 1940 en utilisant le seul Panzergruppe, groupe blindé, du général von Kleist. En été 1941, le front Ouest du général soviétique Dmitri Pavlov a été anéanti par deux groupes blindés allemands. Et en octobre 1941 trois groupes blindés se sont lancés à l’assaut de Moscou. Les Allemands n’avaient et n’ont jamais utilisé les forces blindées à une échelle aussi importante (un groupe blindé comptait près de 150-200.000 hommes).

    Au début de l’opération Typhon, plus de 688.000 soldats soviétiques et officiers ont été faits prisonniers près des villes de Viazma et de Briansk. Le front Ouest s’est en fait effondré. Les Allemands pouvaient-ils prendre Moscou en octobre?

    Ils ne le pouvaient pas, car ils ont été stoppés par les réserves des forces soviétiques projetées d’urgence à partir d’autres fronts. De celui de Leningrad, du front Sud-ouest, de la région militaire d’Asie centrale et d’Extrême-Orient. Les réserves de la Stavka (état-major des forces armées de l’Union soviétique) sous la forme des brigades blindées ont été déployées. Il est faux de prétendre qu’il n’y avait personne entre Moscou et les Allemands après l’effondrement du front Ouest.

    Le maréchal Joukov a écrit dans ses mémoires que "le 7 octobre toutes les routes menant vers Moscou étaient ouvertes."

    C’est une métaphore qui sert à souligner l'aspect dramatique de la situation. Si les troupes soviétiques encerclées avaient soudainement disparu et que les Allemands n’aient pas été contraints de se battre contre ces soldats retranchés, la Wehrmacht aurait effectivement fait route sur Moscou. Mais même après le 7 octobre ils rencontraient la résistance de certaines unités. Par exemple, le détachement de Startchak, qui occupait au début de la guerre le poste de commandant des unités parachutistes de la région militaire spéciale Ouest. Rapidement, les élèves-officiers des écoles militaires d’artillerie et d’infanterie de Podolsk, ainsi que de l’école du Soviet suprême de la RSFSR y ont été également projetés. Finalement, beaucoup d’infanterie et de chars ont été avancés sur la ligne de défense de Mojaïsk.

    Pourquoi les Allemands se sont-il le plus rapprochés de Moscou par le nord? Le général Guderian a-t-il été stoppé par les défenseurs de Toula au sud?

    Le fait est que contrairement à l’axe sud, au nord étaient lancés à la fois deux groupes blindés allemands (devenus en janviers 1942 des armées blindées), la 3e Panzerarmee du général Reinhardt et la 4e armée blindée du général Hoepner. Pour cette raison, les attaques nord et nord-ouest étaient bien plus puissantes. Deux facteurs ont permis de sauver Moscou. La défense habile de la 16e armée de Konstantin Rokossovski, ainsi que le fait que les Allemands attaquaient par des terrains boisés avec peu de routes. Autrement dit, ils n’ont pas essayé d’attaquer Moscou de front, comme Napoléon, mais ont tenté de le contourner.

    Il y avait une certaine logique. Les Allemands ne voulaient pas s’engager dans de longs combats de ville. Ils voulaient prendre la capitale russe en tenailles.

    En effet, il y avait une certaine logique, mais elle a conduit les Allemands dans un endroit difficile pour l’utilisation des blindés, où il était possible pour les Soviétiques de se défendre avec des effectifs réduits. Par exemple, déployer des canons antiaériens et éliminer les chars de l’ennemi.

    Ne pensez-vous pas que la seconde phase de la bataille de Moscou a sapé en grande partie les résultats de la première, la phase défensive? Staline a surestimé la force de l’Armée rouge lorsqu’il a décidé de passer à l’offensive stratégique pratiquement sur tous les fronts. Au final, l’offensive s’est transformée en un bain de sang.

    L’objectif de la contre-offensive soviétique consistait à repousser le front aussi loin que possible de Moscou avant que les Allemands réussissent à se reprendre. Il a été rempli, les Allemands ont été repoussés à des centaines de kilomètres. Il existe un autre facteur important dans la contre-attaque soviétique généralement oublié. Il s’agit du problème d’entretien des blindés. Lorsqu’un char est touché, il est possible de le réparer rapidement et le remettre dans les rangs. Mais si le front recule, le char devient un trophée de l’ennemi.

    C’était le cas des corps mécanisés soviétiques à l’époque des batailles frontalières en été 1941, ainsi que des divisions blindées allemandes en été 1943 près de Koursk. Le vainqueur récupère le champ de bataille. Pendant les offensives près de Moscou, l’Armée rouge a récupéré beaucoup de trophées sous la forme de chars, de véhicules blindés de transport et de voitures automobiles de l’ennemi, endommagés dans les combats et victimes de pannes techniques. Par exemple, de pannes de moteur. Beaucoup de divisions blindées allemandes se sont transformées en unités mobiles se déplaçant à cheval. Je rappelle que dans le roman policier des frères Vaïner L’ère de la miséricorde, les agents placés sous les ordres du capitaine Jeglov se déplacent en bus Opel Blitz qu’ils appellent Ferdinand. C’est précisément l’un des véhicules abandonnés dans les champs près de Moscou.

    Que pouvez-vous dire des trois propositions de trêve que Staline aurait faites en 1941 et 1942?

    Je dirai que ce fait est relaté dans les livres de l’écrivain Vladimir Karpov, mais il n’est confirmé par aucun document des archives devenues accessibles à la fin des années 1990. Il est particulièrement étonnant de faire coïncider ce genre de négociations avec le début de l’année 1942. C’est-à-dire avec l’époque où l’Armée rouge a réussi à repousser l’ennemi de la capitale, et alors que Staline en tant que commandant suprême avait fixé comme objectif pour l’année 1942 de chasser définitivement les troupes allemandes du territoire soviétique.

    L’écrivain Gueorgui Vladimov dans son livre Le général et son armée qualifie le général Andreï Vlassov de sauveur de Moscou. On dit même que le livre Le général stalinien a commencé à être écrit sur ordre du commandement de l’Armée rouge. D’autre part, certains mémorialistes doutent que Vlassov ait commandé la 20e armée. Il aurait été malade et le général Sandalov aurait commandé l’armée. Quel est le véritable rôle d’Andreï Vlassov dans la défaite des Allemands près de Moscou?

    Vlassov commandait la 20e armée, l’une des armées de réserve, mais elle n’a pas joué le principal rôle dans la contre-offensive. Ce rôle revenait à la 1e armée de choc du général Kouznetsov au nord de Moscou. Et au sud, près de Toula, la 10e armée du général Golikov était la principale force de la contre-offensive. Pour cette raison, il est erroné de parler de Vlassov en tant que sauveur de Moscou. Il était l’un des commandants, rien de plus. Moscou a été sauvé par les divisions de la 16e armée du général Rokossovski qui ont stoppé l’offensive allemande. On peut également qualifier le général Joukov de sauveur de Moscou, un homme rigide et même cruel à certains égards. Mais à l’époque on avait besoin d’un tel homme, capable de gérer la crise.

    En ce qui concerne le commandement de la 20e armée, j’ai consulté les informations sur cette armée dans les Archives centrales du ministère de la Défense à Podolsk. On y voit apparaître la signature de Vlassov à partir de la fin novembre 1941. Et ainsi durant tout le mois de décembre. De plus, j’ai comparé sa signature en tant que commandant du 4e corps mécanisé et commandant de la 20e armée, et elles sont identiques.

    Cependant, la fille du général Sandalov m’en a voulu pour cette recherche en déclarant que son père ne pouvait pas mentir. Il lui a dit qu’à partir de la fin novembre au début de décembre 1941 Vlassov était malade, se trouvaient dans les lignes arrières et signait les ordres rédigés par Sandalov. Il est impossible de vérifier ces informations. Mais la signature de Vlassov est présente et je ne peux pas dire que les ordres étaient mauvais.

    D’après vous, quel a été le rôle de Gueorgui Joukov dans le sort tragique de la 33e armée et de son commandant Mikhaïl Efremov, qui s’est tiré une balle dans la tête quand il a été encerclé pendant une offensive au cours de l’opération échouée Rjev-Viazma?

    A mon avis, Joukov a fait une erreur en nommant en janvier 1942 Efremov à la tête de l’opération très complexe de prise de Viazma. Je pense qu’il aurait dû charger de cette mission son adjoint, le général Zakharov, qui avait une volonté plus prononcée que le général Efremov. Joukov a écrit à Efremov: "C’est une occasion de se distinguer." Mais le général n’en a pas profité.

    Au lieu de se lancer en direction de Viazma en rangs serrés, Efremov a étiré sa 33e armée le long de l’axe offensif. Or si à l’époque Viazma avait été prise, le système de transport du groupe d’armées allemand Centre aurait subi un important préjudice. Mais le fait est que de l’autre côté du front c’était loin d’être des imbéciles. De ce fait, Efremov s'est retrouvé près de Viazma face à deux divisions blindées allemandes que l’Allemagne avait eu le temps de déployer au nord et au sud de la ville. A titre de comparaison, je dirais que si en novembre 1942 près de Stalingrad les Allemands avaient disposé de deux divisions blindées supplémentaires qu’il aurait été possible de tourner, l’une vers le nord et l’autre vers le sud près de Kalatch, la célèbre opération soviétique Uranus d'encerclement des troupes de Friedrich Paulus aurait échoué.

    Le 6 septembre 1941, Hitler a ordonné au maréchal von Leeb commandant le groupe d’armées Nord de transférer tous les chars et une partie importante des troupes au groupe d’armées Centre afin de lancer "au plus vite" l’offensive contre Moscou. S’avère-t-il que la capitale a ainsi sauvé Leningrad en attirant sur elle la principale attaque?

    On ne peut pas le dire. Cela a un rapport indirect avec le début de l’opération Typhon, bien que le groupe blindé du général Hoepner ait considérablement renforcé l’attaque contre Moscou. Mais le sort de Leningrad s’est décidé sur la ligne défensive de Louga dès juillet-août 1941. On peut dire que Leningrad s’est sauvée elle-même. Au contraire, les réserves concentrées près de Leningrad ont servi à aider Moscou. Or ces troupes auraient probablement pu se frayer un passage vers la ville assiégée dès 1941.

    Comment expliquer un tel rapport des pertes dans la bataille de Moscou? 1.806.123 hommes pour l’URSS contre 581.900 chez les Allemands.

    Cela s’explique par le fait que l’URSS a combattu dans le contexte de l’évacuation des industries. Durant la campagne d’hiver de 1941-1942 l’artillerie russe était réduite à la portion congrue. En réponse à un tir d’obus, les Allemands ripostaient par plusieurs tirs d’armes lourdes. L’Armée rouge manquait également de chars. Fin janvier 1942, les chars légers T-60 étaient les plus répandus dans l’armée. Les chars moyens et lourds étaient déjà détruits à cette époque et le processus de leur remplacement était lent. L’Armée rouge ne disposait pas non plus d'unités mécanisées autonomes sous la forme des divisions, de corps ou d’armées blindés. C’est seulement grâce aux chars de soutien de l’infanterie qu’il a été possible de résister près de Moscou. Cela revient à se battre au couteau contre un ennemi armé d’une épée.

    Il faut comprendre que la bataille de Moscou a été une opération d’une ampleur colossale sur un front immense contre la Wehrmacht alors très puissante. En 1941/42, le groupe d’armées Centre était incomparable par rapport à l’été 1944 lorsqu’il a été écrasé pendant l’opération Bagration par les troupes soviétiques.

    En 1812 Moscou a été abandonné et cela n’a pas affecté la combativité des troupes russes. Au contraire, cela a retourné la situation contre Napoléon. Quelles auraient été les conséquences si les Allemands s’étaient emparés de Moscou en 1941?

    Contrairement à 1812, Moscou était un carrefour crucial de voies routières et ferroviaires. Ainsi, la prise de Moscou aurait signifié l’effondrement du système de transports de l’URSS, et la reddition de Leningrad en raison de la perte des voies de communications. Pour cette raison, il fallait à tout prix défendre Moscou.

    Propos recueillis par Sergueï Varchavtchik

    Tags:
    Bataille de Moscou (1941), Andreï Vlassov, Joseph Staline, Guéorgui Joukov, Alexeï Issaïev, URSS
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