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    Les réformes en Russie tournent en rond depuis 20 ans

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    20 ans sans l'URSS (27)
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    Les réformes économiques en Russie durent depuis 20 ans. C’est une période suffisante pour faire un bilan.

    Les réformes économiques en Russie durent depuis 20 ans. C’est une période suffisante pour faire un bilan. Malheureusement, les résultats ne sont pas très optimistes: le pays a réussi à rompre avec le système d'économie planifiée, mais au prix de la désindustrialisation, de la sortie de la Russie de la cohorte des pays développés et de la dérive vers l'économie de rente axée sur la fourniture de matières premières aux les économies mondiales.

    Deux décennies après le début des réformes, les économistes se demandent toujours si le pays avait une alternative. C’est d’autant plus pertinent qu'aujourd’hui l’économie russe a besoin à nouveau de changements radicaux.

    Le fardeau des réformes ratées

    Pratiquement tous les économistes s'accordent à dire qu’au début des années 1990 l’économie de l’URSS nécessitait des réformes. "On était conscient de ces nécessités, mais les gens disposés à agir étaient peu nombreux", a déclaré l’ex-président de la Banque centrale de Russie, Viktor Gerachtchenko, le 24 novembre dans la maison d’édition Komsomolskaïa pravda à la table ronde "20 ans de réformes économiques: les progrès et les opportunités manquées."

    Evidemment, des tentatives pour mettre en œuvre des réformes étaient régulièrement entreprises en URSS. Dans la seconde moitié des années 1980 et jusqu’en 1991, plusieurs groupes d’économistes étudiaient les modèles des changements économiques radicaux, mais l’attitude hésitante du gouvernement soviétique et les querelles au sein de la nomenklatura ont empêché ces plans de se réaliser.

    "Nous travaillions sur les réformes depuis 1984, déclare Andreï Gorodetski, directeur adjoint de l’Institut d’économie de l’Académie des sciences de Russie. L’ensemble des documents était prêt et ils devaient être mis en oeuvre, mais suite à la lettre adressée à Mikhaïl Gorbatchev par deux académiciens (Abalkine et Chataline), la réforme radicale a été abandonnée au profit du modèle de ce qu’on appelle la stabilité financière. Un immense travail a été jeté à la poubelle!" Or, le moment opportun pour appliquer des réformes cohérentes, progressives et bien élaborée s’éloignait rapidement. La chute des prix du pétrole à la fin des années 1980 et la crise politique ont poussé l’URSS vers le point de non-retour, au-delà duquel les réformes radicales deviennent inévitables.

    La libéralisation était inévitable
    Les partisans des réformes néolibérales expliquent l'austérité des réformes du cabinet Gaïdar en 1991-1992 par l’absence d’alternatives possibles, et associent les graves conséquences économiques aux erreurs du gouvernement soviétique commises à la veille des réformes.

    "La libéralisation des prix est une mesures douloureuse et impopulaire. Mais le fait est qu’il n’y avait aucune alternative", estime Andreï Netchaïev, ex-ministre russe de l’Economie. Selon lui, le gouvernement de Valentin Pavlov, dernier premier ministre de l’URSS, avait de facto déjà libéré les prix de gros. Dans ces conditions, il n'était possible de maintenir les prix au détail que grâce aux subventions de l’Etat. Mais le fait est que le budget était financé à 60% par la création monétaire. "A défaut de pouvoir contrôler les prix au détail, il faut les libérer", résume Andreï Netchaïev.

    Les résultats négatifs de la libéralisation ont eu un immense impact: l’inflation en 1992 a atteint 2.500%, tandis que dans les pays d’Europe de l’Est cet indice était nettement inférieur.

    Selon Igor Nikolaïev, directeur du département d’analyse stratégique de la société FBK, la différence des résultats est due au fait que les partenaires de l’URSS en Europe de l’Est ont commencé à libérer les prix 1-2 ans plus tôt. De plus, à cette époque le secteur privé était présent dans leur économie, et les prix de certains types de marchandise étaient déjà libres.

    D’autres experts estiment que l’hyperinflation a résulté des erreurs systémiques. "Il est impossible de guérir le système tarifaire existant en URSS grâce à la libéralisation, insiste Andreï Gorodetski. Pourquoi les marchés ont explosé? Les prix se sont envolés, mais les taxes douanières demeuraient à hauteur de 0,001% du prix de la marchandise. Un tel système tarifaire ne pouvait rien contrôler et était incapable d’assurer la sécurité économique des marchés intérieurs, d’où le résultat." Andreï Gorodetski est convaincu que la libéralisation était inévitable, mais étant appliquée sans préparation elle est devenue une barrière pour la poursuite des réformes: "Il ne s’agit pas de savoir si la libéralisation était nécessaire ou non, mais le fait est que nous n’avons pas réussi à la mettre en œuvre correctement, comme toujours. Puis, a posteriori, on a tenté de lutter contre les ricochets de cette libéralisation jusqu’à la fin des années 1990."

    Aucune excuse
    Mais certaines mesures prises pendant les réformes avaient des conséquences encore plus graves. Même les partisans des réformes libérales qualifient parfois la privatisation du patrimoine public en Russie d’injuste et de malhonnête.

    Pourquoi est-ce arrivé et qui en est responsable? Il n’existe pas de réponse formelle à cette question. Selon Igor Nikolaïev, la décision portant sur la privatisation via les coupons (vouchers) a été prise au milieu de l’année 1991, mais la réaliser dans les conditions de l’hyperinflation a été une grande erreur. "Il est clair que [dans ces conditions] les vouchers se transforment en bouts de papier que certains achètent en grandes quantités, déclare Igor Nikolaïev. Une telle privatisation est condamnée à être injuste et malhonnête."

    La seconde étape de la privatisation suscite d’autant plus de questions. "Si la privatisation par coupons est d’une certaine manière justifiée, la deuxième phase appelée "prêts contre actions" ne l’est pas, déclare Igor Nikolaïev. L’héritage de cette privatisation nous poursuivra encore longtemps." Le fait est que la privatisation injuste a engendré beaucoup de méfiance entre le peuple et le milieu des affaires, or la confiance dans l’économie est "la plus importante catégorie socioéconomique."

    Boris Kagarlitski, directeur de l’Institut de la mondialisation et des mouvements sociaux, suggère d’évaluer les résultats des réformes du point de vue des bénéficiaires. Qui sont-ils?

    "La victoire a été remportée par la partie de la nomenklatura qui voyait le passage au capitalisme comme une solution à leurs problèmes. Et elle les a réglés, déclare Boris Kagarlitski. La bureaucratie du PCUS qui gérait l'économie s’est transformée avec succès en bourgeoisie bureaucratique."

    Selon lui, l’évolution des réformes a été prédéterminée par cette même nomenklatura non pas dans les années 1990, et même pas pendant la perestroïka, mais dix ans auparavant. "Probablement même sans en avoir conscience, cette décision a été prise par le gouvernement de Brejnev en réorientant l’économie soviétique sur les exportations de pétrole au milieu des années 1970. Après cela, tout le reste n’est que nuances et détails", déclare Boris Kagarlitski.

    Cette version est audacieuse, mais en partie elle répond à la question de savoir pourquoi l’économie russe nécessite toujours des réformes radicales.

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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