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    Les Malouines traitées par la BBC: une leçon pour la TV publique russe

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    Toute guerre est une leçon, et pas qu'une. Pour étudier ces leçons il suffit de passer en revue les livres sortis en grand nombre au Royaume-Uni à l'issue de la guerre des Malouines contre l'Argentine, qui a commencé 30 ans auparavant, le 2 avril.

    Toute guerre est une leçon, et pas qu'une. Pour étudier ces leçons il suffit de passer en revue les livres sortis en grand nombre au Royaume-Uni à l'issue de la guerre des Malouines contre l'Argentine, qui a commencé 30 ans auparavant, le 2 avril. Pour les Britanniques, les leçons médiatiques de cette guerre ne font probablement pas partie des principales. Mais pour la Russie, où on crée à l'heure actuelle une Télévision publique, la BBC a eu pendant cette guerre britannique une attitude très curieuse. Une chaîne où les présentateurs ont osé, ou plutôt tenté, d'être très objectifs en parlant de cette guerre. Et ce en étant payés par l'argent du contribuable.

    Une guerre réelle et sérieuse

    Le 2 avril 1982, le corps d'expédition envoyé par le gouvernement militaire argentin a débarqué sur les îles Malouines au sud de l'Atlantique, qui appartenaient et appartiennent au Royaume-Uni. Le 14 juin de la même année, la guerre a été remportée par les Britanniques. C'était une guerre réelle et sérieuse pour plusieurs raisons, pas seulement militaires. Il convient de rappeler que le dernier cas d'envoi de troupes britanniques à l'étranger datait de 1956 (ce fut un échec), autrement dit, les Malouines représentaient la fin de l'époque de l'humiliation morale de la nation après la perte de l'Empire britannique. Avec des conséquences logiques pour les mœurs sociales de l'époque.

    N'oublions pas que des gens mourraient pour le territoire du Royaume-Uni. 649 personnes du côté argentin (dont 323 à bord du croiseur Général Belgrano, coulé par les Britanniques) et 255 hommes du côté britannique. Cela fait beaucoup de morts.

    Et voilà qu'au plus fort de cette guerre, un certain Peter Snow de la BBC, a laissé échapper pendant le journal télévisé: "A en croire les Britanniques"…

    Et c'était parti. Il est facile de deviner ce qui a été dit par le public à cette époque, à commencer par la phrase: "Et toi, tu n'es pas Britannique?" On a parlé de haute trahison en temps de guerre. Deux hauts responsables de la BBC ont été convoqués au parlement. On a assisté à des démissions de journalistes de la BBC en signe d'indignation.

    On pourrait rappeler que l'idée des médias publics (où d'entrée de jeu la publicité commerciale était interdite afin qu'aucun intérêt privé n'influe sur la mission éducative de la radio, puis de la télé) des Britanniques, et pas seulement, consistait en la création d'un journalisme "clean", parfait.

    Sans doute, aujourd'hui lorsque la création de la conception de la Télévision publique russe entre dans la dernière ligne droite, l'expérience de la BBC est à nouveau étudiée avec minutie: la Russie veut également la perfection. Et sans doute également, il ne faut pas idéaliser l'expérience des autres. D'autant plus que dans l'ensemble, se rapprocher de la perfection dans tout domaine, y compris les médias, ce n'est pas une action ponctuelle, mais un processus permanent.

    J'apporterais peut-être une contribution en exprimant certaines pensées personnelles qui pourraient déplaire à certains, y compris des idées inspirées par l'expérience des Malouines faite par les collègues britanniques.

    Le danger des compromis

    Commençons par le fait que dans notre société, où la haine pour la télévision ne s'attenue pas, cette haine est constituée par des impulsions qui s'excluent mutuellement. La première impulsion vient de l'opposition qui voudrait voir à l'écran plus de critiques visant le gouvernement, ainsi que les critiques des opposants d'autres courants.

    Sans doute, l'opposition libérale ou une partie estime que c'est "sa" télévision publique qui est sur le point d'être créée. Mais qu'en est-il des communistes, des nationalistes ou des libéro-démocrates? Ne sont-ils pas la société? Sans parler de la majorité progouvernementale.

    Admettons que les conseils de surveillance et autres de la Télévision publique accordent des quotas à toutes les forces politiques en fonction des derniers sondages. Mais comment le faire en pratique? 17 minutes des nouvelles télévisées pour les communistes contre 11 minutes pour les libéraux? Et créer une émission pour ceux qui sont "contre tous"?

    Or pour l'instant, nous n'avons abordé que le niveau de base de la journalistique, les actualités. Mais qu'en est-il de l'analyse, c'est-à-dire des experts suffisamment compétents pour exprimer leur point de vue? Comment établir des quotas pour eux?

    En pratique, l'activité d'un tel conseil se réduirait à des querelles de quotas ou, dans l'idéal, à des compromis qui étoufferaient toute volonté des journalistes de travailler. Or la volonté est une condition sine qua non. Après tout, le journalisme, du moins d'analyse, n'est pas une usine, c'est un théâtre. Et si les acteurs ne veulent pas jouer, le public ne veut pas d'eux. S'il n'y avait qu'une seule chaîne, les "acteurs" seraient plus modestes. Mais alors les spectateurs partiraient sur internet.

    Le besoin d'une antitélévision

    Pour l'instant on ne parlait que d'une impulsion, également diversifiée, envoyée aux créateurs de la télévision publique par le public. L'impulsion politique. Or il en existe une autre, plus puissante selon mes observations. Le fait est qu'en devenant commerciale la télévision abrutit les gens, en dehors de toute politique, car elle gagne de l'argent et pour cette raison s'oriente sur le public le plus nombreux (et le moins éduqué), à qui, d'ailleurs, cela déplaît également.

    C'est précisément le litige qui était à l'origine de la création de la BBC: le journalisme éclaire-t-il ou?... Je dirais, d'après mon impression (je n'ai pas vu les sondages et j'ignore s'ils ont été faits) qu'à l'heure actuelle la majorité silencieuse, ce sont ceux qui voudraient y voir une école et une université. D'ailleurs, si une guerre éclatait demain, la majorité ne voudrait pas non plus que quelqu'un dise "à en croire les Russes". La Russie a déjà connu ça avec la Tchétchénie, et pas seulement.

    Mais alors les intérêts de cette partie de la société entrent également en contradiction avec les journalistes qui, en tant que corporation et groupe social avec des idées assez concrètes, ont imperceptiblement adapté le principe de la liberté d'expression à leurs intérêts. Parce qu'ils cachent ainsi leurs limitations et leur incompétence. Et aussi pour la bonne et simple raison que ce métier ne fonctionne pas sans la liberté: même pas par fierté professionnelle, mais pour des raisons techniques. Une personne qui s'exprimera en changeant chaque jour d'opinion ne sera pas crédible et perdra son travail.

    Il ne faut pas croire que je cherche à expliquer que l'idée de la Télévision publique sera obligatoirement un échec. Pas forcément. Elle apportera probablement quelque chose de bénéfique. A commencer par le fait que la télévision russe a clairement besoin de réformes. Hormis le marché et autres, le problème est le milieu professionnel qui s'y est formé et qui ne se soumet pas à la réforme, pas plus que la police (récemment la milice russe a été rebaptisée police et a subi une réforme) ou l'école.

    Si on voulait faire une autre télévision, c'est-à-dire une antitélévision, seuls ceux qui sont "anti" pourraient y parvenir. (D'ailleurs, je pense que cela concerne également d'autres médias, mais ce n'est pas le sujet.)

    Par exemple, si la télévision privée de haute qualité marche à l'audimat qui a conduit à la disparition de beaucoup d'émissions et de professionnels de grande classe, alors il faut profiter du fait qu'en bénéficiant du financement "public" la cote de popularité n'est pas un problème, et il est possible pour la télévision publique d'introduire d'autres critères de professionnalisme pour les présentateurs et les émissions.

    Si les présentateurs d'aujourd'hui sont régis par des directives contradictoires, alors il faut faire en sorte qu'une partie d'entre eux bénéficie d'immunité contre les pressions, et notamment contre leur propre conseil de surveillance ou autres, quels que soient leurs noms. Et l'annoncer également aux spectateurs et les instruire. Et ainsi de suite.

    Et ensuite, on suit le principe "d'abord commencer la bataille, puis voir." Et peu importe l'argent public dépensé pour une telle expérience.



    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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