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    Un an plus tard, l'Europe s'obstine à considérer Breivik comme fou

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    Affaire Anders Breivik (52)
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    Il y a un an, l'Europe toute entière a été secouée par un double attentat: l'explosion au cœur de la capitale norvégienne Oslo et le massacre de sang-froid d'un rassemblement de jeunesse sur l'île d'Utoeya ont emporté la vie de 77 personnes.

    Il y a un an, l'Europe toute entière a été secouée par un double attentat: l'explosion au cœur de la capitale norvégienne Oslo et le massacre de sang-froid d'un rassemblement de jeunesse sur l'île d'Utoeya ont emporté la vie de 77 personnes.

    Le "héros" de cette histoire retentissante, le chevalier défenseur des "valeurs traditionnelles" Anders Breivik, est sur le banc des accusés et s'oppose fermement à ce que les autorités norvégiennes le déclarent malade mental. Si cela avait lieu, il faudrait constater le refus de l'establishment européen de regarder dans les yeux un problème évident: le soulèvement éventuel d'une nouvelle vague de terrorisme, après les années 1970.

    Déclarons le fou et l'affaire est close
    Les tentatives pour déclarer Breivik fou ont été entreprises immédiatement. La première expertise en automne 2011 a déterminé que le terroriste idéologique souffrait d'une schizophrénie paranoïde.

    A première vue, si l'individu est malade, il n'y a rien qu'on puisse faire. Mais la défense du terroriste fait appel et au printemps 2012 le tribunal d'Oslo ordonne une nouvelle expertise, et ses conclusions sont complètement différentes: au moment de commettre l'attentat Breivik était parfaitement conscient de ses actes.

    L'accusation refuse d'accepter ces conclusions et en juin, sans même se donner la peine de le déclarer fou, exige de placer Breivik sans autre forme de procès dans un hôpital psychiatrique pour y suivre un traitement injonctif. Le plus touchant est le lapsus d'un des représentants de l'accusation: lui-même, soi-disant, n'est pas complètement convaincu de la folie de Breivik, mais il insistera tout de même sur cette version.

    Il est difficile de prendre la défense d'un assassin qui a tué de sang-froid 77 personnes, mais il existe une expression sinistre datant de l'époque soviétique avec sa psychiatrie punitive: "seul un fou peut critiquer le pouvoir soviétique".

    D'ailleurs, que peut faire le Parquet si ce sociopathe idéologique insensible a frappé de toutes ses forces pratiquement au point le plus sensible de l'Europe contemporaine?

    L'héritier de la "Fraction armée rouge" et des "brigades rouges"
    Peut-être pas Anders, mais le nom d'Andreas existait déjà dans l'histoire du terrorisme européen. Andreas Baader, Ulrike Meinhof, Horst Mahler et Gudrun Ensslin. Ce sont les leaders de la Fraction armée rouge dont les noms étaient sur toutes les lèvres en Allemagne il y a quarante ans.

    Quatre années de meurtres, de vols, d'incendies et d'explosions se sont terminées en 1972 avec la capture des leaders de la "fraction" qui ont atterri derrières les barreaux. Les "rouges" sont devenus des "personnages cultes", les plus grands représentants de "l'élite artistique" européenne prenaient leur défense et essayaient de comprendre leurs motivations: Jean-Paul Sartre, Heinrich Böll, Rainer Werner Fassbinder, Gunther Grass et bien d'autres. Leurs "exploits" inspiraient les terroristes dans d'autres pays: les Brigades rouges italiennes, qui ont connu leur heure de gloire en 1978 en kidnappant et en assassinant le premier ministre Aldo Moro, sont apparues à peu près à la même époque.

    Après le suicide suspect d'Ulrike Meinhof en mai 1976, les héritiers des "rouges" restés en liberté ont organisé en juillet-septembre 1977 toute une vague d'attentats qui sont entrés dans l'histoire sous le nom de "l'Automne allemand". Cependant, les exigences de libérer les leaders du mouvement n'ont conduit qu'à un triple suicide encore plus étrange de Baadler, Ensslin et de Jan-Carl Raspe, le 18 octobre 1977.

    Selon de nombreux spécialistes, beaucoup de choses ne collent pas dans cette histoire. En fait, la tendance aux morts soudaines des figurants de grands scandales politiques est forcément suspecte. On pourrait rappeler l'histoire de Lee Harvey Oswald.

    Il ne reste plus qu'à espérer que cette longue liste ne sera pas complétée par Anders Breivik. La fin trouble d'une histoire tragique pleine de blancs ne ferait que contribuer à la poursuite de la mythologisation de l'assassin de 77 personnes. Or cette histoire s'inscrit facilement dans le cadre du terrorisme occidental classique de la seconde moitié du XXe siècle, et dans ce sens Breivik fait déjà partie de ce mythe.

    Certaines parties du "manifeste" de Breivik intitulé "2083: une déclaration européenne d'indépendance" (synthèse des opinions de Breivik) font largement, voire textuellement, référence au manifeste "La Société industrielle et son avenir" rédigé en 1995 par le fameux terroriste anarcho-libéral Theodore Kaczynski (surnommé Unabomber).

    Kaczynski envoyait des bombes par courrier entre 1978 et 1995. Sa personnalité s'est formée dans le milieu du mouvement protestataire universitaire des années 1960 – autrement dit, dans une certaine mesure c'était un confrère des brigades rouges dans la lutte insensée et impitoyable "contre le système", bien qu'il ait eu des opinions sociopolitiques quelques peu différentes.

    Il est d'autant plus intéressant de noter le retour du terroriste norvégien aux motifs des enfants de l'année 1968, déçus par les changements non réalisés et la réaction croissante. Antimarxiste d'extrême-droite par la forme, Breivik obéit précisément à la tradition radicale extrême-gauche de l'Europe, et dans ce sens il est effectivement la chair de la chair de son sol et de sa culture qui sait lancer un défi aux autorités lorsqu'elles refusent formellement d'entendre.

    Un problème impossible à exprimer

    Breivik ne cache pas que son action était dirigée contre les autorités qui, selon lui, "offrent l'Europe sur un plateau" aux immigrés (avant tout aux musulmans). Et cela pose un énorme problème.

    Parce que le problème de l'intégration des immigrés au sein de la société européenne existe – mais il n'existait jusqu'à récemment aucun terme dans le vocabulaire politiquement correct pour le définir. Dans un silence de coton on entend distinctement seulement les tirs de Breivik.

    L'Europe n'arrive plus à digérer les foules d'immigrés, porteurs de cultures "non traditionnelles" pour elle. D'ailleurs, si dans les conditions d'une longue période de croissance économique le problème avait un caractère plutôt psychologique, aujourd'hui la situation acquiert une dimension de plus en plus matérielle.

    Dans les conditions de la crise financière aggravée par le déficit budgétaire chronique, les puissances européennes continuent de porter le lourd fardeau des immenses prestations sociales au profit des immigrés et de leurs familles. Sachant que le taux de chômage (cela inclut ceux qui refusent de travailler par principe) parmi ces derniers a toujours été très élevé et ne cesse d'augmenter. Cela irrite la population autochtone, qui demande à juste titre pourquoi ses impôts (qui sont loin d'être dérisoires) sont dépensés à ces fins.

    Le boom économique éteint généralement les sentiments xénophobes, mais dès l'apparition d'une crise on accuse immédiatement les " fainéants étrangers" de "voler le pain des Français". La rhétorique austère de l'establishment de la "vieille Europe" adressée à la Grèce noyée dans les dettes n'est en réalité qu'une sorte de révélation de problèmes intérieurs tabous peu de temps auparavant.

    Mais en collant à Breivik l'étiquette de "fou", il est très facile de repousser toute la critique de la politique actuelle à l'égard des immigrants dans un ghetto marginal, voire franchement criminel.

    Sur internet, il existe un merveilleux principe appelé "loi Godwin". D'après celle-ci, "plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1". Le problème des immigrés qui n'arrivent pas à s'intégrer en Europe risque d'hériter de la "loi Breivik": toute personne remettant en question l'intégration totale des immigrés à la culture du pays d'accueil et prônant la réduction de leurs prestations sociales sera comparée au tueur norvégien.

    Et ce n'est qu'un côté de la médaille. La réaction brusque de la population autochtone à "l'inertie" des gouvernements, susceptible d'engendrer un terrorisme d'extrême-droite visant les immigrés, doit provoquer une réaction de la part des diasporas, selon la logique systémique. C'est ainsi qu'est apparu à une époque aux Etats-Unis le groupuscule "Panthères noires", qui avait également misé sur la défense par la force des intérêts des habitants des ghettos noirs.

    En fait, les premiers germes du terrorisme parmi les immigrants européens sont déjà apparus. En juillet 2005, les islamistes radicaux britanniques d'origine pakistanaise ont perpétré trois attentats dans le métro de Londres et un attentat dans un bus, en tuant 52 personnes et en blessant plus de 700.

    Pour l'instant, c'est une réaction extérieure de "l'internationale terroriste" mondiale à la participation du Royaume-Uni à la campagne irakienne des Etats-Unis et à la "guerre contre le terrorisme". Mais on est à deux doigts d'une guerre urbaine pour des causes intérieures.

    L'avenir inquiétant de la raison
    Qu'il y ait ou non un terme pour définir le problème, les hommes politiques européens devront tout de même le régler. A condition, bien sûr, qu'ils ne souhaitent pas voir leurs pays se transformer en zone de conflit entre les habitants "radicaux" et les diasporas "extrémistes". Et ce, non pas pour avoir un immense avantage concurrentiel quelconque, mais en se laissant guider par la raison, ce que depuis quelques temps les caisses européennes ne peuvent pas se permettre.

    Et on est progressivement arrivé à un point où la critique irritée du "multiculturalisme" (mais pas encore des prestations sociales du budget, même si c'est forcément sous-entendu) vient des dirigeants européens de premier rang, tels qu'Angela Merkel, Nicolas Sarkozy et David Cameron.

    On ne peut plus faire semblant que tout se passe bien. L'histoire suggère que dans le contexte des difficultés économiques, les conflits sociaux, ethniques et religieux s'aggravent et font souvent même de l'ombre à d'autres problèmes bien plus concrets.

    Mais dans le monde global, ce genre de déséquilibre social n'est jamais gratuit. Tout demeure comme avant: les riches deviennent plus riches, les pauvres sont plus pauvres. Si votre pays n'est pas aussi favorable aux activités économiques et aussi sécurisé que ses concurrents, alors vous avez un problème: les "nouveaux nomades" mobiles, le moteur du commerce intellectuel contemporain, partiront sans regret vers des pâturages plus verts.

    L'argent, de même que les cadres de la nouvelle économie, est très craintif et capable d'opter facilement pour New York ou la Californie en abandonnant Londres et la Bavière. Il reviendrait bien plus cher à l'Europe de les faire revenir que de les garder.

    En fait, il n'y a pas trente-six options: c'est soit l'abstraction économiquement prohibitive du "multiculturalisme", soit l'avenir de l'Europe en tant qu'acteur de niveau planétaire, capable d'un développement avancé. Et si cette question n'était pas clairement réglée, les nouveaux "breiviks" ne se feront pas attendre. Indépendamment de ce qui sera inscrit ensuite dans la conclusion de l'expertise légale concernant l'état mental du "patient".

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

    Dossier:
    Affaire Anders Breivik (52)
    Tags:
    attentat, Anders Breivik, Europe
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