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    Union eurasiatique: la leçon britannique

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    Création de l’Union économique eurasiatique (56)
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    Le premier ministre britannique David Cameron a prononcé son discours tant attendu. Au dernier moment, son annonce publique sur l’orientation européenne du pays avait pourtant failli ne pas avoir lieu.

    Le premier ministre britannique David Cameron a prononcé son discours tant attendu. Au dernier moment, son annonce publique sur l’orientation européenne du pays avait pourtant failli ne pas avoir lieu.

    En raison de la prise d’otage à l'usine BP en Algérie, son intervention avait d’abord été repoussée puis est arrivé le 50ème anniversaire du traité de l'Elysée franco-allemand, devenu la base de l'intégration européenne. Londres a pensé que le contexte était inapproprié pour un manifeste eurosceptique.

    Les extraits du discours, même s’il n’avait pas encore été prononcé, ont immédiatement commencé à fuiter dans la presse et l’on a commencé de se moquer du leader des Tories (conservateurs). Un expert britannique a même supposé que Cameron avait décide de suivre le chemin de Nikita Khrouchtchev et son célèbre rapport au 20ème congrès du PCUS démystifiant le culte de la personnalité de Staline, qui n’avait pas été publié mais diffusé en citations et récitations.

    Enfin, c'est arrivé. Comme attendu, le premier ministre a annoncé son intention d'organiser un référendum sur l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union européenne en 2017, si les conservateurs remportaient les prochaines législatives.

    Avant cela, Londres s'apprête à exiger de l'UE une transformation radicale en une alliance compétitive d'Etats souverains libres, et non pas une "union pseudo-fédérative où règne la bureaucratie de Bruxelles, sous l'égide de Berlin".Cameron a souligné qu'il était un fervent partisan de l'idée européenne et qu’il ne voulait pas la torpiller, mais désirait plutôt lui insuffler une nouvelle vie et assurer son avenir sur des bases saines.

    C'est pourquoi selon lui, le Royaume-Uni ne soulève pas simplement la question de sa sortie de l’Union européenne mais veut avant tout "se battre" pour son renouvellement, afin qu'en cas de succès de la réforme le premier ministre puisse, la conscience tranquille, motiver ses concitoyens à rester au sein de l'UE.Le premier ministre n'a pas expliqué quels pouvoirs exactement Londres voudra reprendre aux organismes européens et comment il voyait la structure de l'Union européenne. On ignore également sur quel pied dansera le Royaume-Uni si les partenaires de l'union refusaient de discuter ses exigences.

    Néanmoins, les nombreux eurosceptiques britanniques ont accueilli le manifeste de Cameron avec joie – le premier ministre conservateur a enfin décidé d’exprimer publiquement la position traditionnellement populaire de son parti. Certes, les délais ne leur conviennent pas: si les conservateurs perdaient les élections de 2015, le gouvernement travailliste pourrait simplement annuler le référendum.Même si ce ne serait pas simple. Evidemment, David Cameron a souligné à plusieurs reprises que toute politique européenne devait être basée sur la volonté du peuple britannique et qu’il était du devoir du gouvernement de lui poser la question.

    Difficile de contester cette rhétorique, aussi démagogique qu'elle puisse paraître. Aucun futur cabinet ne niera que les habitants d'Albion ont leur mot à dire sur ce dossier.Mais si les travaillistes faisaient de l'Europe le thème central de la prochaine campagne et remportaient les élections, alors le gouvernement pourrait dire qu'en votant pour eux les électeurs auraient déjà donné leur voix en faveur de l'UE. Il ne serait alors plus nécessaire de demander à la population son avis une nouvelle fois.

    Quoi qu'il en soit, Cameron a donné le ton aux débats politiques des prochaines années. Il a fait remarquer à juste titre que la position du pays sur l'appartenance à l'UE était fondamentale et déterminante. Un "non" au référendum signifierait que la question de la participation de Londres aux projets européens généraux serait fermée pendant un certain temps. En d'autres termes, le Royaume-Uni devra choisir sa position dans le monde du XXIème siècle, si différent des époques antérieures.

    L'identité de la politique étrangère de Londres, après le déclin et la disparition de l'Empire britannique, repose sur deux piliers. D'un côté, une alliance militaire et politique étroite avec les Etats-Unis – unique superpuissance hégémonique mondiale après avoir partagé cette position avec l’URSS. De l'autre, une participation à l'intégration européenne mais avec beaucoup de réserves et un statut particulier.

    Une troisième direction a également été imprimée avec le Commonwealth of Nations (Communauté de nations), les anciennes colonies britanniques, mais le rôle du Royaume-Uni y est devenu plus culturel et économique que politique.Tony Blair, premier ministre de 1997 à 2007, avait tenté de concilier ces aspirations. Ce travailliste était aussi pro-européen qu'il était possible de l'être en Grande-Bretagne, et sa volonté de suivre le président américain jusqu'au bout du monde - même en Irak pour y chercher une arme de destruction massive inexistante - a valu à Blair le surnom de "caniche de Bush".

    Cette double loyauté aurait probablement porté ses fruits si ces deux partenaires ne s'étaient pas retrouvés en situation difficile. L'Union européenne traverse une grande crise, qui a d'abord touché le secteur financier avant de contrarier les objectifs et les axes de développement de l’institution. Pour leur part les Etats-Unis, pliant sous le fardeau mondial, ont commencé à chercher à réduire leur poids et même leurs ambitions ces dernières années.

    Participer à part entière au projet européen nécessite d’œuvrer à sa consolidation. Les puissances continentales pensent que seul l'approfondissement de l'intégration politique et une plus grande centralisation administrative permettront de régler les problèmes de l'union monétaire survenus au sud de l'Europe. Berlin et Paris ont une idée différente de la manière d’approfondir cette intégration, mais sont d’accord sur son importance.

    Le Royaume-Uni n'a jamais soutenu la fédéralisation et il a encore moins l'intention de le faire aujourd'hui: renforcer l’alliance signifierait prendre sur ses épaules la responsabilité croissante des problèmes des autres. L'idée britannique a déjà été réfutée par l'Allemagne et la France: personne ne pourra cueillir les fruits de la collaboration sans mettre la main à la pâte.

    Sur le flanc américain, la situation est également très floue. L'Amérique met le cap sur la réduction des dépenses en identifiant plus clairement ses priorités et en attendant la coopération de ses alliés. Ses priorités ne se trouvent certainement pas en Europe et même le Moyen-Orient n’attire plus autant son attention – elle est aujourd’hui dirigée vers l'Asie, où la Chine continue de croître, préoccupant de plus en plus Washington.

    Par ailleurs, en raison de la crise, le Royaume-Uni réduit ses effectifs militaires et fait ainsi baisser sa valeur aux yeux des Américains. Chez les Européens, les Britanniques sont les seuls à avoir conservé leur aspiration impériale vers l'avenir et pourraient soutenir les USA dans le Pacifique. Mais ils ont moins en moins de moyens. C'est d'ailleurs pourquoi l'administration américaine ne prend pas avec joie la dérive de Londres vers l'Europe continentale.

    La Grande-Bretagne est utile pour la Maison blanche comme intermédiaire de ses intérêts en UE et comme actrice de la politique européenne commune. Si l’Europe est encore unie, Washington pourra encore construire un outil subsidiaire pour mettre en œuvre la stratégie mondiale des USA. Chaque pays, pris à part, ne sera d'aucune utilité.

    En posant la question de but en blanc, Cameron risque de se retrouver suspendu entre les anciens piliers de la politique étrangère britannique. Les plans de son ministre des Affaires étrangères William Hague selon lesquels Londres misera sur le développement des relations indépendantes avec les nouveaux centres de forces montants – la Chine, l'Inde, le Brésil, etc. - restent illusoires. Le Royaume-Uni manque de poids, aussi bien politique qu'économique, pour jouer en solitaire dans la ligue des "grands".

    Certes il ne risque pas l'isolement mais à la fin de la partie, la présence stratégique du pays pourrait se réduire, ce qui serait lourd de conséquences.Et qu'en est-il de l'UE? La sortie d'un pays aussi important serait un préjudice désagréable pour l'image du projet dont tout le monde veut faire partie. Bruxelles continue encore à cultiver cette image. Cependant en réalité, beaucoup pourraient se sentir soulagés: ce pays, qui met des bâtons dans les roues à tout bout de champ, ralentit trop le développement de l'union et il faut parfois sacrifier la quantité au profit de la qualité.

    L'histoire sinueuse des relations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne est également une leçon curieuse pour la Russie.A l'heure actuelle, elle construit activement son Union douanière, qui devrait devenir eurasiatique en 2015 - une sorte d’analogue de l'UE dans l'espace postsoviétique. Moscou fait beaucoup d'efforts pour persuader Kiev de rejoindre ce projet et en cas d'adhésion, l'Ukraine aura sa propre opinion sur l'ensemble des questions, cherchera constamment à négocier et à exiger des privilèges en bloquant tout le travail de l’institution. C'est-à-dire remplir la fonction qu’occupe Londres au sein de l'UE.

    Certains commentateurs pensent même que les problèmes de l'intégration européenne ont commencé à s'accumuler à partir des années 1970 après l'adhésion de Londres, à laquelle s'opposait fermement Charles de Gaulle jusqu'à la fin de ses jours.Il convient alors de se poser la question suivante: l'Union eurasiatique a-t-elle vraiment besoin d'un autre Londres?

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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