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Alexandre Latsa

Blog d'Alexandre Latsa: Russie: le syndrome Birioulevo?

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Opinion
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En juillet dernier, je mettais le doigt sur un dossier potentiellement explosif: les relations intercommunautaires à Moscou, victime d'une (trop?) forte pression migratoire en raison de sa bonne santé économique.

En juillet dernier, je mettais le doigt sur un dossier potentiellement explosif: les relations intercommunautaires à Moscou, victime d'une (trop?) forte pression migratoire en raison de sa bonne santé économique.

Il me semblait que le bon fonctionnement du modèle polyculturel russe traditionnel (un Etat-civilisation permettant la cohabitation en son sein d'une multitude de peuples et de religions possédant des territoires d'origine dans le pays) pouvait être ébranlé par les trop fortes concentrations de migrants, affluant de l'intérieur comme de l'extérieur de la Russie vers certaines zones et villes.

Conscientes de ces problèmes, les autorités ont entamé lors des dernières élections municipales de Moscou une lutte contre certains grands fléaux hérités des périodes Eltsine et Loujkov. De quoi s’agit-il? Dans les années 1990, dans le contexte d'anarchie libérale qui a suivi l'effondrement de l'URSS, des groupes mafieux souvent structurés sur une base ethnico-religieuse ont profité de l'absence d'autorité et de la faiblesse de l'Etat pour implanter et développer dans la capitale des activités plus ou moins légales. De nombreux cercles administratifs de la capitale se sont parfaitement accommodés, phénomène qui se poursuit actuellement, de la puissance financière et politique de ces groupes. Ces derniers ont survécu jusqu'à aujourd'hui, se convertissant en gigantesques employeurs en quête de main d'œuvre corvéable à merci.

Leurs principaux pôles d'activité sont les marchés ou les entrepôts de stockage dans lesquels une organisation pyramidale et mafieuse a vu le jour, et où travaillent des dizaines de milliers de migrants de l'intérieur (Caucase russe) ou de l'extérieur (Caucase non russe, Asie centrale, Chine...). L'afflux de ces populations souvent issues de zones du monde relativement archaïques et traditionnelles provoque des tensions croissantes dans un Moscou en pleine mutation, la mégapole connaissant une modernisation culturelle à l'Occidentale de plus en plus marquée. Certains quartiers à forte concentration immigrée se sont convertis en zones de commerce plus ou moins licites, où les troubles à l'ordre public et l'insécurité y sont monnaie courante.

La presse française a dénoncé avec ardeur les traitements injustes dont seraient victimes les pauvres migrants de ces marchés, mais est restée beaucoup plus discrète sur ce que subissent depuis plusieurs années les habitants de certains quartiers de Moscou. Les témoignages sont pourtant légion et rappellent une réalité généralement passée sous silence en Europe: agressions en bandes, injures et insultes contre les femmes et les enfants russes, Russes ethniques interdits d'entrée dans certains commerces ethniques et bien d'autres, comme on peut le lire ici, , ici ou la. Pour les habitants de certains quartiers de la capitale, comme Birioulevo, il n'est parfois même plus possible de sortir le soir sur les aires de jeux pour enfants sans risquer agressions ou insultes. Les habitants témoignent souvent du fait que malgré les nombreuses plaintes déposées, les forces de l'ordre ne font rien, ou trop peu.

C'est de cette insécurité qu'a été victime dans la nuit du 9 au 10 octobre un jeune Russe du nom d'Egor Chtcherbakov, poignardé sous les yeux de sa fiancée par un ressortissant d'Azerbaïdjan. Ce dernier avait été filmé quelques minutes avant ce meurtre en train d'importuner violemment une jeune femme russe devant la porte d'entrée de son immeuble. Déjà condamné en Russie, l'homme n'avait pas été expulsé après avoir purgé sa peine et continuait à travailler en toute tranquillité, illégalement, à Moscou. Le lendemain de ce meurtre, une quarantaine d'habitants du quartier se sont rendus au commissariat du quartier pour demander la fermeture du marché de gros de fruits et légumes, devenu selon eux un foyer d'insécurité. Le samedi, une centaine de travailleurs étrangers ont été contrôlés et arrêtés, l'un d’eux faisant l'objet de poursuites judiciaires en Russie et étant recherché par la police. Le dimanche qui a suivi ce meurtre, un rassemblement d'habitants du quartier a dégénéré lorsqu'une foule de plusieurs milliers de personnes, comprenant des riverains et des militants nationalistes, a attaqué un centre commercial, des commerces et des entrepôts de fruits et légumes tenus par des ressortissants du Caucase ou d'Asie centrale. Les affrontements contre les forces de police ont duré plusieurs heures, aboutissant à l'interpellation de plusieurs centaines de manifestants.

Le lendemain de ces événements, un raid de la police russe a débouché sur l'arrestation de 1.200 travailleurs immigrés du marché de Birioulevo (ou près de 10.000 migrants travailleraient sous le contrôle de la mafia azérie). Lors du raid, la police a découvert un véhicule suspect contenant plusieurs millions de roubles, trois pistolets pneumatiques, deux couteaux et une batte de baseball. Les autorités de la ville ont une nouvelle fois déclaré la guerre aux employeurs clandestins et affirmé que les marchés seraient plus souvent contrôlés à l'avenir et transférés à l'extérieur de la capitale. Toute la semaine, les vérifications se sont ensuite succédées dans les marchés de Moscou et dimanche 20 octobre dans la soirée, un incendie (criminel?) s'est produit dans le marché Sadovod, l'un des principaux marchés de la capitale russe. A l'issue de cet épisode de tensions, de hauts responsables du service des migrations du district ont été limogés. Parallèlement, on apprenait que 500.000 civils à travers tout le pays participent au maintien de l'ordre au sein de patrouilles civiles.

La réaction musclée du pouvoir a aussi abouti à l'arrestation de l'assassin présumé qui s'était enfui dans une ville proche de Moscou. Son arrestation a été très spectaculairement médiatisée, les autorités russes ayant visiblement bien compris le message envoyé par la rue. Une rue qui risque d'être de plus en plus tentée de faire justice elle-même à l'avenir et de libérer les quartiers de Moscou de cette population jugée encombrante et souvent indésirable. Ces derniers mois en Russie, à Moscou notamment, de nombreux groupes de jeunes se sont créés, pourchassant tant les immigrés clandestins que les dealers ou encore les pédophiles. Dans tous les cas, on note un point commun: face au manque d'Etat, les gens se font justice eux-mêmes.

Mais d'autres questions émergent de façon désormais régulière en Russie. Parmi elles, celle de la gestion des flux migratoires ou encore des visas de travail pour les populations des anciennes républiques soviétiques du Caucase et d'Asie centrale. Selon les chiffres de la mairie de Moscou, en 2011, 15% des homicides et 50% des viols dans la capitale étaient le fait de migrants clandestins. Cette tension ne concerne pas que les Russes et leurs hôtes étrangers issus des anciennes nations soviétiques. Le mardi précédant le meurtre de Birioulevo, environ deux cents ressortissants du Tadjikistan se sont révoltés dans le nord de la capitale et ont lynché leurs employeurs tchétchènes qui refusaient de les payer, détruisant au passage le marché de légumes dans lequel ils travaillaient.

Le 15 octobre, la célébration de l'aïd el-Kébir s'est accompagnée d'incidents à Moscou. Des sites musulmans ont été piratés et des ressortissants d'Asie centrale ont attaqué une église, menaçant les fidèles. Dans la soirée, ce sont plusieurs centaines de nationalistes qui ont été arrêtés dans le sud de Moscou alors qu'ils se réunissaient près du métro Prajskaia. Le 18 octobre, toujours dans le sud de la capitale, de jeunes nationalistes Russes auraient attaqué des ressortissants d’Asie centrale et du Caucase, dont deux ont été retrouvés morts. Ces tensions, qui n'étaient du reste pas limitées à Moscou, ont aussi concerné la seconde ville du pays. A Saint-Pétersbourg, des nationalistes ont attaqué à l'arme blanche et au pistolet traumatique des ressortissants du Caucase, actions pour lesquelles ils ont reconnu avoir été payés, et des provocations ont été organisées par certaines organisations nationalistes proches du Conseil de coordination de l'opposition russe. De son côté, l'Eglise orthodoxe a fait preuve d'une grande sagesse en appelant les musulmans et les orthodoxes à ne pas tomber dans le piège de la provocation.

Une chose semble quasi-certaine: il est à peu près inévitable qu'un mouvement nationaliste de droite fasse son apparition dans un avenir proche sur la scène politique russe, surtout si l'autorité du pouvoir central et de Russie unie s’effondre, le parti au pouvoir étant actuellement l'outil de modération le plus efficace pour contenir l'aggravation des relations intercommunautaires. Sans doute pour cette raison, le Conseil de la Fédération de Russie souhaite modifier la législation sur le contrôle des mouvements d’extrême-droite et faire voter un projet de loi contre la formation d’enclaves ethniques sur le territoire de la Russie.

L’objectif est clair: éviter une flambée des tensions intercommunautaires qui, si elle venait à se produire, menacerait d'être récupérée par des partis bien plus radicaux que ceux qui existent actuellement sur la scène politique russe.

L’opinion exprimée dans cet article ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction, l'auteur étant extérieur à RIA Novosti.

Alexandre Latsa est un journaliste français qui vit en Russie et anime le site DISSONANCE, destiné à donner un "autre regard sur la Russie".

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