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    L’Arabie Saoudite: faut-il aimer pour châtier?

    © AFP 2019 HASSAN AMMAR
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    Ksénia Lukyanova
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    Qui aime bien châtie bien. L’amour diplomatique, l’amitié des alliés et les lois de la charia : les ingrédients des relations et des divergences silencieuses entre l’Arabie Saoudite et l’Occident.

    Pour la première fois depuis des décennies l'Europe a su pointer du doigt le Royaume wahhabite, dénonçant les 47 exécutions du début de l'année. Mais est-ce que les doigts pointés des occidentaux peuvent réellement changer quoi que ce soit quand les têtes tombent? Littéralement, depuis 2009 près de 800 personnes ont perdu leurs vies par la peine capitale. Inutile de compter les coups de fouets reçus par ceux qui ont pu garder leurs vies car leur crimes n'étaient pas suffisamment graves d'après des tribunaux saoudiens pour mériter la décapitation ou même la crucifixion.

    Contact sexuel extraconjugal, athéisme, conversion à une autre religion que l'islam, non-respect du ramadan, homosexualité, sorcellerie ou encore jeux de hasard ou consommation d'alcool… la liste est très longue et chacune de ces activités pourrait mener à plusieurs centaines, ou même milles coups de fouets, sinon à la mort. Et cela ne concerne pas seulement les citoyens de la monarchie sunnite: chaque personne se trouvant sur le territoire saoudien risque affronter la loi islamique. La preuve: un citoyen de l'Egypte et un citoyen du Tchad se trouvaient parmi les 47 exécutés du 2 janvier. Antoine Sfeir journaliste, politologue et expert du Moyen Orient explique la toute-puissance de la loi saoudienne:

    « La loi pénale qui est la loi qui, selon les saoudiens, est tirée du Coran lui-même donc elle est celle de Dieu, elle est au-dessus de la loi des hommes, des occidentaux ou de tout autre pays que l'Arabie Saoudite qui est pratiquement le gardien des deux lieux Saints de l'Islam et donc il y a cette loi qui s'applique à tout le monde, tout ceux qui sont en Arabie, les expatriés, les Indiens, les Pakistanais, les Egyptiens et bien d'autres ressortissants étrangers. C'est la loi saoudienne donc selon le rite sunnite et la branche wahhabite du sunnisme, c'est-à-dire la plus rigoureuse, la plus littéraliste ».

    D'ailleurs le premier code de procédure pénale du pays a été édicté en 2001 et reste largement ignoré par les tribunaux saoudiens. Un grand nombre d'associations dans le monde entier luttant pour les droits de l'homme en Arabie Saoudite ont perdu leur souffle au cours des années de combat. Les gouvernements des alliés et des partenaires de la pétromonarchie qui pourraient faire pression, sont plutôt occupés à compter les milliards de dollars et d'euros pour les armes et les produits de luxe vendus. Où se trouve la limite entre la diplomatie et le bon sens? D'après Antoine Sfeir, cette limite n'existe plus:

    « La limite a été dépassée depuis fort longtemps, depuis qu'on a passé à la fin des années 50 une alliance stratégique avec l'Arabie Saoudite en acceptant ce pays tel qu'il est, c'est lois telles qu'elles sont, et jusqu'à maintenant ça n'a pas eu l'air de déplaire ou en tout cas d'émouvoir les occidentaux, la preuve en est là aujourd'hui la réaction qui a eu lieu après la mise à mort de 47 ressortissants, à la fois Saoudiens et étrangers, a tout d'un coup changé semble-t-il le regard de l'Occident. Mais cela a toujours été le cas ».

    75 coups de fouet et quatre mois de prison pour deux tablettes de chocolats contenant de la liqueur. Mille coups de fouets et 10 ans de prison pour le soupçon d'une sorcellerie. Cinq ans de prison et milles coup de fouet pour avoir parlé de sa vie sexuelle à la télévision d'un autre pays…Les exemples sont innombrables.

    Qui aime bien châtie bien? Serait-ce de l'amour pour son peuple? ou de l'amour pour l'humain peut-être? Selon Antoine Sfeir c'est ni l'un ni l'autre.

    « Au XXIe siècle ils appliquent des lois du VIIe siècle, ils appliquent des lois qui sont complétement surannées en 2016. La question est de savoir si réellement aujourd'hui les Saoudiens représentent leur peuple, manifestement de plus en plus de manifestations ont lieu de protestations pas seulement dans la communauté chiite, mais même dans la communauté sunnite. Et la preuve en est c'est que la… qui finançait Daech se voit aujourd'hui attaquée par ce même Daech à l'intérieur même du Royaume, c'est un peu l'arroseur arrosé. En revanche il est certain que l'Arabie Saoudite aujourd'hui est fragilisée à la fois par la guerre contre le terrorisme, mais également par l'armement? au Yémen, mais également par ces batailles qu'elle a menée et qu'elle mène en Syrie et accessoirement au Liban, pour maintenir ses positions qui sont en train de se fritter un peu partout dans le monde, y compris dans le monde dit musulman et notamment je pense à l'Afrique du Nord et au Maroc où ils avaient un peu en quelque sorte une maison ouverte et qui aujourd'hui commence aussi, enfin depuis quelques mois déjà, à prendre des distances par rapport au Royaume ».

    En faisant un état des lieu du droit saoudien où un verre de vin peut couter un bras, littéralement, peut être doit-on se demander pourquoi la réaction suite aux dernières exécutions à Riyad reste uniquement verbale de la part de l'Occident et pourquoi la violence inhumaine et quotidienne à l'intérieure du pays passe en mode silencieux dans les médias de ses alliés?

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    droits de l’homme, loi, islam, Arabie Saoudite
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