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Le recrutement par Goldman Sachs de l’ancien président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, a provoqué une pluie de critiques. Mais c’est loin d’être une première, la banque d’affaires est coutumière de l’embauche – ou du placement – de personnalités liées à l’Union européenne. Analyse.

Un "Bras d'honneur à l'Europe" dénonce Libération. "C'est, au pire moment, un symbole désastreux pour l'Union et une aubaine pour les europhobes", renchérit le quotidien français. Un "coup indigne" pour le Monde.

La banque d'affaires américaine Goldman Sachs a révélé vendredi 8 juillet dans un communiqué qu'elle comptera prochainement dans ses rangs un nouveau "conseiller" en la personne de José Manuel Barroso. L'ancien Premier ministre portugais, mais surtout ex-Président de la Commission européenne pendant près de 10 ans, devient en effet président non exécutif de Goldman Sachs International (GSI).

​Une annonce qui a provoqué une pluie de réactions dans les milieux politiques — à commencer par les milieux de gauche: dans un communiqué, les eurodéputés PS français jugent "scandaleux" ce "nouveau pantouflage, qui ressemble fort à un conflit d'intérêts" et exigent des garanties des institutions européennes. Des élus qui dressent un portrait au vitriol de l'ex-président de la commission: 

"Cet homme, grand organisateur du sommet des Açores [où, le 16 mars 2003, Manuel Barroso, Tony Blair, Georges W. Bush et Jose Manuel Aznar ont convenu d'une opération militaire conjointe en Irak] et complice du déclenchement de la guerre en Irak, a échoué partout où il est passé, du Portugal à Bruxelles: il a même utilisé ses fonctions à Bruxelles pour ruiner un peu plus son pays."

Proche des frondeurs, l'eurodéputé socialiste Emmanuel Maurel, dénonce sur Twitter ceux qui "n'ont honte de rien" et indique que "Si Barroso avait un peu d'honneur il démissionnerait." Même ton à Lisbonne, où les anciens opposants politiques à celui qui fut leur Premier ministre de 2002 à 2004 ont fait part de leur désapprobation face à un tel choix de carrière: "Cette nomination montre que l'élite européenne dont fait partie Barroso n'a aucune honte", s'est insurgé Pedro Filipe Soares, président du groupe parlementaire du Bloc de gauche.

Les réactions ne sont pas moins virulentes chez les souverainistes. Pour Marine Le Pen, "rien d'étonnant pour ceux qui savent que l'UE ne sert pas les peuples, mais la grande finance". Quant au souverainiste de gauche Bastien Faudot, porte-parole du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC) et candidat à l'élection présidentielle, il ira jusqu'à qualifier l'ex-président de la Commission européenne de "crapule".

​À l'exemple de Romaric Godin, qui titre pour La Tribune "Encore une mauvaise nouvelle pour l'Europe", tous les commentateurs s'accordent cependant à trouver la concordance de cette nomination avec le "Brexit" comme malheureuse pour l'image européenne. Mais il n'y a pas de hasard, "la fiche de poste" de l'ancien haut fonctionnaire européen au sein de "La Banque" est justement de "limiter les effets négatifs" du divorce entre Londres et Bruxelles…

Et le journal économique et financier de s'interroger quant à la possibilité que Barroso puisse effectuer du lobbying en faveur de la sauvegarde du "passeport" européen: cet accès de la finance londonienne au marché unique. Une hypothèse à propos de laquelle Philippe Moreau-Defarges ironise dans l'Express. Pour cet ancien diplomate français, il apparait en effet peu probable qu'une multinationale telle que Goldman Sachs en appelle à Manuel Barroso pour dresser des scénarii d'après "Brexit": ce qui intéresse la banque d'affaires américaine chez l'ex-patron de l'exécutif européen, c'est avant tout son carnet d'adresses, plus que fourni après 10 ans passés à la tête de la Commission!

Mais si les critiques pleuvent, José Manuel Barroso peut néanmoins compter sur le soutien de son ancien employeur: l'institution européenne soulignant que José Manuel Barroso n'a enfreint aucune règle, puisqu'au-delà de 18 mois après la fin de leur mandat, rien n'oblige les anciens membres de la Commission à rendre des comptes.

De plus, l'ex-président de la Commission européenne est tenu par son contrat à une clause de confidentialité stricte, qui lui interdit théoriquement de communiquer à ses nouveaux employeurs toute information relative à ses anciennes fonctions. Cela limiterait-il l'intérêt pour Goldman Sachs d'avoir Jose Manuel Barroso dans son écurie? Pas pour Bernard Carayon. Avocat au barreau de Paris, ancien député Les Républicains du Tarn et maire de Lavaur, il préside aujourd'hui la Fondation Prometheus, financée par de grandes entreprises, qui "vise à soutenir les secteurs économiques stratégiques français dans un contexte de guerre économique":

"Comment voulez-vous qu'on puisse vérifier le respect des clauses de confidentialités par monsieur Barroso? Dites-moi quel est le moyen technique pour mesurer son éthique? L'éthique de cet ancien maoïste devenu aujourd'hui l'un des dirigeants de Goldman Sachs… non, mais c'est extraordinaire! Il ne faut même pas se poser la question! Jamais il ne respectera l'éthique liée à ses anciennes fonctions, jamais… je ne lui fais pas un procès d'intention, c'est — je dirais — dans la nature même de ce personnage."

Comme le rappelle également Bernard Carayon, Manuel Barroso n'est pas le premier dignitaire européen à être embauché par une multinationale, bien que certains cas de "pantouflage" — soit le recrutement par des boites privées d'anciens hauts fonctionnaires — posent néanmoins question…

"Le comportement de ce monsieur Barroso est parfaitement méprisable, il n'est pas le seul dans ce cas: on se souvient que Jean Claude Trichet — il n'y a pas si longtemps, est rentré au conseil d'administration de Pimco qui est l'un des plus grand gestionnaires d'actifs au monde. Il aurait pu rentrer chez un gestionnaire d'actif européen, il y en a quelques-uns qui sont leaders sur le marché mondial: je pense à Amundi — qui est le 1er européen — je pense à AXA, etc. Ce n'est pas tout: Nelly Kroes, ancienne Commissaire à la Concurrence, est rentrée chez Uber. Uber qui participe au démantèlement de beaucoup d'activités de services et bientôt d'activités industrielles européennes… Jean Claude Trichet, Nelly Kroes, Manuel Barroso, voilà trois figures parfaitement immorales de ce que peuvent produire les institutions européennes."

Nelly Kroes, un cas de figure justement épinglé par les parlementaires européens socialistes dans leur communiqué enjoignant la Commission à lutter d'urgence contre ces pratiques. Pour Bastien Faudot, candidat à la présidentielle du MRC — un parti qui prône un protectionnisme modéré — si Manuel Barroso et Goldman Sachs sont aujourd'hui sous les feux de la rampe, la pratique du pantouflage est une pratique bien rodée, reflet d'une tendance dont il juge les conséquences pour le moins inquiétantes:

"J'ai dénoncé ce que j'appelle la Post-démocratie, un terme que j'emprunte à professeur britannique, Colin Crouch, qui a écrit un livre à ce sujet: au fond, on voit aujourd'hui comment le pouvoir démocratique en Europe est contourné par le pouvoir financier, par les lobbys — parfois même par les élus, comme on a pu le voir avec le traité constitutionnel — c'est un phénomène massif qu'on retrouve partout en Europe".

Bastien Faudot prend pour exemple un autre cas, bien moins médiatisé, mais d'après lui représentatif d'un phénomène endémique, témoin de l'absence de morale et de cohérence parmi les élites européennes:

"Bruno Bezard — directeur du Trésor — annonçait qu'il partait pour rejoindre un fonds d'investissement chinois, Cathay Capital, en partant évidemment avec son carnet d'adresses. Voilà typiquement le genre de phénomène, c'est exactement ce que fait aujourd'hui Barroso […] Bruno Bézard, était censé — comme directeur du Trésor — mettre en œuvre une politique dans laquelle François Hollande avait dénoncé que la Finance était son adversaire. Je note qu'elle était son adversaire et qu'elle est devenue son employeur."

À la différence peut-être que dans le cas présent, l'employeur est Goldman Sachs, une banque au passif sulfureux. Car après tout, nous étions habitués à voir de grands décideurs politiques dont le parcours avait croisé le milieu bancaire. Ne citons que Georges Pompidou et sa loi sur le refinancement des États… auprès des banques privées et non plus de leurs Banques centrales, lui qui travailla pour la banque Rothschild avant de devenir Président de la République. Une mesure par la suite retranscrite dans la Constitution européenne par les soins de Giscard d'Estaing.

 Mais Goldman Sachs, c'est donc la banque qui — d'après Nomi Prins, une ancienne employée, dont les propos ont été recueillis dans le documentaire du journaliste du Monde, spécialiste de l'économie, Marc Roche: Goldman Sachs — La banque qui dirige le monde — aurait demandé à ses traders de continuer à spéculer sur les marchés les matières premières — telles que le pétrole, le gaz ou le kérosène — pendant les attaques du 11 Septembre 2001. En 2007, Goldman Sachs est aussi la banque qui décida de spéculer… contre ses propres clients, à qui elle avait vendu des actifs toxiques constitués des crédits immobiliers les plus risqués du marché américain. Ce sera la crise des subprimes, qui ébranlera durablement l'économie mondiale et qui offrira l'occasion à Goldman Sachs d'éliminer son principal concurrent, Lehman Brothers. Pour Bernard Carayon, cette affaire est une illustration parfaite de ce dont est capable le réseau de la banque d'affaires:

"L'exemple de la faillite de Lehman Brothers est vraiment parlant: lorsque Lehman Brothers demande de l'aide au gouvernement américain — en plein cœur de la crise — Henry Paulson refuse d'accorder l'aide à Lehman Brothers. Il faut savoir que ce Henry Paulson a été PDG de Goldman Sachs, c'est-à-dire qu'il a refusé une aide au principal concurrent de son ancienne banque! Ce n'est pas tout, à la même époque, le groupe d'assurance AIG menace aussi de faire faillite, mais s'il tombe, Goldman Sachs perdra près de 10 milliards de dollars qu'elle lui avait accordés; et cette fois-ci, Henry Paulson autorise le sauvetage, GS est intégralement remboursé aux frais du contribuable, et Henry Paulson ne sera jamais poursuivi pour conflit d'intérêts."

Une méthode que la banque appliquera à la dette grecque, après avoir contribué à la falsification des comptes du pays pour lui permettre d'entrer dans la zone euro, avec les conséquences que l'on connaît.

Mais au-delà de ces pratiques douteuses, le cas Barroso met en lumière le système Goldman Sachs: une véritable bourse d'échange de compétences entre la banque d'affaires et le monde des finances publiques, qu'elles soient nationales ou transnationales.

Citons Mario Monti, ancien responsable de la Commission et ancien Premier ministre italien, qui fut conseiller international pour Goldman Sachs. Mentionnons aussi Mario Draghi qui, avant de devenir Président de la Banque Centrale Européenne, fut Managing Director de Goldman Sachs International, à une époque où la banque d'affaires américaine aida le gouvernement grec à falsifier ses comptes afin d'intégrer la zone euro… Parlant de la Grèce, évoquons aussi Lucas Papademos, l'ancien directeur de la Banque Centrale grecque, ainsi que le chef de l'agence de gestion de la dette hellénique, Petros Christodoulou, qui ont également été des employés de Goldman Sachs.

Dans l'ombre de ces nominations, le nom de l'Irlandais Peter Sutherland revient avec insistance. Cet ex-commissaire européen à la concurrence et ex-directeur général du GATT et de l'OMC terminera sa carrière comme président de Goldman Sachs International. Un homme pour qui " la jeune génération au Royaume-Uni a été sacrifiée, tout ça à cause d'une déformation des faits et des conséquences. D'une façon ou d'une autre, ce résultat doit être annulé."

​"Tout cela illustre une fois de plus le décalage entre les pseudo-sachants et le peuple: lisez Jacques Attali, lisez Bernard-Henry Levy, et vous verrez le mépris dans lequel ils tiennent ceux qui ne pensent pas comme eux. La pensée de certaines élites aujourd'hui, je ne dis pas de toutes les élites en Europe, est une pensée totalitaire qui ne reconnaît pas de critère de vérité qui lui soit extérieur,"

appuie Bernard Carrayon. Pour en revenir au système Goldman Sachs, nous vous épargnons les noms d'autres cadres supérieurs de GS qui sont allés aussi "pantoufler" dans les hautes sphères de banques centrales ou de ministères des Finances. Vous en trouverez au Canada, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, en Belgique…

Plus haut encore, le portugais Antonio Borgès est devenu chef du Département Europe du FMI, après être avoir été vice-président de Goldman Sachs International. Un poste qu'il a rejoint après avoir été vice-gouverneur de la banque centrale portugaise. Quant à Romano Prodi, le Premier ministre italien en 1996-1998 et en 2006-2008, il a émargé chez Goldman Sach en tant que consultant entre 1990 et 1993.

Mais l'Union européenne n'est pas la seule à voir d'anciens cadres de la célèbre banque grenouiller au sein de ses administrations — ou inversement: Sous Georges Bush, ce ne sont pas moins d'une quinzaine de poulains de Goldman Sachs qui gravitaient dans l'entourage présidentiel. Moins toutefois qu'autour d'Obama, qui bénéficie des conseils avisés de près d'une trentaine de personnages issus de l'écurie de la banque d'affaires.

Citons dans l'équipe de George Bush:
— Henry Paulson Secrétaire au Trésor, fut Directeur général de Goldman Sachs, entre 1999 et 2006
— Robert Zoellick, Secrétaire d'État au commerce sous Georges Bush, fit un passage chez Goldman Sachs avant… de devenir vice-président de la Banque Mondiale.

Et dans l'entourage de Barack Obama:
— Philip Murphy, ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne, fut à la tête des services de Goldman Sachs à Frankfort.
— Stephen Friedman, ancien Président de Goldman Sachs, entre 1994 et 1998, qui avant d'être à la tête du Conseil consultatif du renseignement étranger pour le président (President's Foreign Intelligence Advisory Board — PFIAB), fut également l'assistant du président Georges Bush pour la politique économique.
— Dianna Farrell: directrice adjointe du Conseil économique national (National Economic Council — NEC), un autre organe du Bureau exécutif du président des Etats-Unis, fut analyste financière chez Goldman Sachs.
— Sans oublier Ashton Carter, ancien conseiller en technologie militaire de Goldman Sachs, Secrétaire d'État à la Défense. Personnage clef de de la politique de diabolisation de la Russie ou encore du "Pivot vers l'Asie" opéré sous l'administration Obama, en 1996 il plaidait déjà pour attaquer l'Irak et l'Iran, et en 2006 la Corée du Nord.

Goldman Sachs, on l'aura compris, est un réseau d'influence unique au monde. Une banque qui est devenue le mastodonte de la spéculation, dont les actifs pèsent près de deux fois le budget annuel de la France — soient 860 milliards de dollars de fonds propres — et qui emploie plus de 36 000 personnes à travers le monde: aussi bien des surdoués des mathématiques que la crème des banquiers.

Pour autant, dans la logique de Goldman Sachs comme de toute société, il est logique de chercher à s'entourer des meilleurs éléments, les plus à même de défendre ses intérêts et son influence. Quel est alors le plus critiquable: celui qui offre le poste, ou celui qui l'accepte?

​​Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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