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    Le parlement britannique

    Des pays occidentaux «punissent» la Russie: pourront-ils s'en remettre?

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    Victor Marakhovski
    Expulsion de diplomates russes et riposte (57)
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    La famille unie des États occidentaux a encore une fois remporté une victoire importante sur la Russie et lui a montré sa force. Pour dire vrai: pas tout à fait. Le destinataire principal du renvoi synchronisé de diplomates russes n’a pas été la Russie, mais l’Occident-même.

    L'évolution de cette initiative a été très dynamique. Rappelons que la première ministre britannique Theresa May a appelé vendredi dernier, lors du sommet des chefs d'État de l'UE, à punir la Russie de manière disciplinée, comme il se doit pour le Monde Libre.

    L'approche est doublement audacieuse, car:
    — on a proposé de punir la Russie pour l'empoisonnement de l'ex-agent double Sergueï Skripal alors que les coupables n'étaient pas encore désignés et que l'enquête policière venait de débuter;
    — l'appel à la solidarité européenne a été lancé par la première ministre du pays qui a décidé de quitter l'Union et se querelle de manière acharnée avec Bruxelles sur les conditions de son retrait.

    La mission était donc très compliquée. C'est pourquoi les médias britanniques ont rapporté dès vendredi soir leur grand triomphe: l'Europe avait accepté la formule proposée par le Royaume-Uni.

    «Il n'existe très probablement aucune autre explication vraisemblable à l'empoisonnement de Sergueï Skripal à part l'implication russe», ont conclu les participants au sommet.

    Sans que soient pourtant expliquées les raisons de cette certitude. La chancelière allemande Angela Merkel s'est limitée à une phrase laconique: «On a présenté des preuves». Elle n'avait cependant aucune envie d'élucider ses propos.

    Ensuite, les États-Unis ont tranché: «La Russie a utilisé le 4 mars une substance toxique militaire afin d'empoisonner un citoyen britannique», a déclaré le département d'État sans s'encombrer de propos du type «probablement» ou «possible». L'Amérique a, dès le début, donné à comprendre que sa réaction serait très forte. Elle n'a pas menti: les États-Unis envisagent d'expulser au total 60 employés de l'ambassade russe. Le Canada, naturellement, n'est pas resté à l'écart et veut renvoyer quatre diplomates russes.

    Après cela, le Monde Libre n'avait qu'une seule option: faire docilement la queue pour afficher sa loyauté.

    Sans surprise, les premiers à annoncer lundi les expulsions ont été les partisans les plus fidèles de l'Amérique, c'est-à-dire les tigres baltes et la Pologne. Ils ont déclaré au total 9 diplomates russes personae non gratae.

    L'Allemagne et la France se sont limitées à quatre personnes chacune. Trois diplomates ont été expulsés par la République tchèque. L'Italie, le Danemark, les Pays-Bas et l'Espagne ont consenti à renvoyer deux collaborateurs des missions diplomatiques russes. Les autres pays européens (deux tiers des membres de l'UE) n'ont expulsé symboliquement qu'une personne chacun: la Finlande, la Suède, la Roumanie ou encore la Croatie. La Norvège, qui ne fait pas partie de l'UE mais est membre de l'Otan, a dit «adieu» à un diplomate russe.

    L'Ukraine a, comme d'habitude, ajouté un accent comique et hâtif à ce processus. D'abord, cette puissance européenne que tout le monde avait probablement oublié d'informer de la position américaine a annoncé qu'elle n'envisageait de renvoyer aucun diplomate. Toutefois, après avoir appris l'opinion de ses tuteurs, Kiev a dépassé tous les Européens en renvoyant 13 personnes (plus que l'Allemagne, la France, l'Espagne et l'Italie réunies).

    L'Albanie et la Macédoine, qui restent hors de l'UE mais sont ouvertement proaméricaines, se sont elles-aussi dépêchées d'annoncer l'expulsion de diplomates russes. Elles n'avaient besoin d'aucune preuve car elles ont compris le sens de cette action de manière très simpliste: comme tout le monde baisait l'anneau des USA, il fallait participer.

    Ce flash-mob de lundi s'est terminé par une déclaration très directe et franche de l'Autriche, dont un représentant du gouvernement a appelé les choses par leur nom:

    «Nous ne prendrons aucune mesure au niveau national. Nous n'expulserons pas les diplomates. La raison est suivante: nous voulons maintenir ouverts les canaux de dialogue avec la Russie. L'Autriche est un pays neutre, un pont entre l'est et l'ouest».

    Les Autrichiens ont ouvertement rappelé leur neutralité et considéré la situation comme une guerre froide.

    L'aspect le plus intéressant de la situation réside dans son évolution future.

    Il faut d'abord noter qu'il ne s'agit en aucun cas d'une réduction des missions diplomatiques russes: ces collaborateurs renvoyés seront tout simplement remplacés par leur collègues.
    Qui plus est, on ne sait pas si ce «nouveau front antirusse» deviendra quelque chose de plus sérieux qu'un show.

    Le fait est que la Grande-Bretagne voulait que l'Europe aille plus loin. Elle espérait obtenir un gel élargi de ses relations avec la Russie. Elle voulait transférer ce conflit diplomatique dans le domaine économique. Ce fait explique, par ailleurs, le soutien inhabituellement actif accordé à cette initiative par Washington, qui a visiblement décidé que l'escalade de l'hystérie pourrait l'aider à remporter une victoire réelle, c'est-à-dire mettre fin à l'élargissement des gazoducs liant la Russie à l'Europe.

    Car l'annulation éventuelle de Nord Stream 2 — qui sous-entendrait notamment de remplacer le gaz bon marché des gazoducs russes par un combustible plus cher, notamment par le GNL américain — serait non seulement avantageuse mais se solderait automatiquement par une hausse des coûts de production en UE. Rappelons que l'Europe et les États-Unis se lancent actuellement dans une guerre commerciale (à défaut d'être froide).

    Bien que l'Europe rejoigne régulièrement la rhétorique antirusse, elle n'a aucune envie de se suicider sur le plan économique. L'Allemagne a annoncé d'emblée que le projet Nord Stream 2 n'avait rien à voir avec l'affaire Skripal. Les propos de l'Autriche, qui a énormément besoin du gaz russe elle aussi, ont été encore plus directs.
    Ainsi, l'affaire Skripal pourrait s'avérer insuffisante à elle-seule.

    Il faut souligner un autre élément. L'Europe peut penser aujourd'hui qu'elle a trouvé une solution souple. D'un côté, elle a respecté les formalités et organisé une démonstration retentissante d'obéissance (dont l'Amérique raffole). De l'autre, elle n'a rien sacrifié de vraiment important.

    Cependant, le fait que l'UE a accepté le «précédent Skripal» et consenti à répéter avec une mine sérieuse des formules ridicules du type «la Russie est coupable, car il n'existe aucun autre suspect», rend les Européens très vulnérables.

    Les Américains et les Britanniques ont en réserve beaucoup d'autres espions, oligarques russes en exil, réfugiés politiques, etc. Ils possèdent Rodtchenkov, qui ne cesse de modifier son apparence et de lancer des cris désespérés: «Je fuis Poutine! Poutine veut me tuer!»

    Ils peuvent sacrifier facilement n'importe qui de ces «exilés» pour annoncer ensuite à l'Europe que le régime russe fou ne comprend pas les avertissements et continue d'éliminer ses ennemis. Ils appelleront donc les Européens à montrer au Kremlin leur force et leur unité. A leurs propres frais…

    Reste à savoir si l'Europe sera en mesure de résister à ce coup.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Dossier:
    Expulsion de diplomates russes et riposte (57)

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    Tags:
    Union européenne (UE), Sergueï Skripal, Theresa May, Royaume-Uni, États-Unis, Russie
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