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Chute du prix du pétrole - printemps 2020 (47)
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La décision américaine de retirer quatre batteries de missiles Patriot d’Arabie saoudite a été interprétée comme une punition par de nombreux observateurs. Plus qu’une vengeance consécutive à la crise du pétrole, le politologue franco-syrien Bassam Tahhan y voit la volonté de Trump d’envoyer plusieurs messages. Il a confié son analyse à Sputnik.

L’idylle entre Donald Trump et la famille royale saoudienne serait-elle sur le point de virer au mélodrame? La question est légitime alors que les États-Unis ont récemment décidé de retirer quatre batteries de missiles sol-air Patriot qui défendaient l’espace aérien saoudien. Elles avaient été déployées à la suite des attaques du mois de septembre 2019 contre deux sites pétroliers saoudiens, offensives qui avaient été revendiquées par les rebelles houthis du Yémen soutenus par Téhéran. La décision de Washington entraîne aussi le départ de 300 soldats américains.

Un avertissement également pour les Émirats arabes unis?

Si la Maison-Blanche a assuré que le Président Trump et le roi d’Arabie saoudite Salmane Abdelaziz Al Saoud avaient réaffirmé «la solide coopération sécuritaire américano-saoudienne» lors d’une conversation téléphonique réalisée le 8 mai dernier, de nombreux spécialistes du Moyen-Orient voient dans le choix américain une volonté de punir son allié après la crise du pétrole qu’il a déclenchée. Fin mars, Riyad décidait en effet d’inonder le marché de l’or noir dans un contexte de demande faible. La manœuvre a entraîné une chute historique des prix et mis à mal l’industrie pétrolière américaine, premier producteur mondial.

​Si l’OPEP+ a depuis rectifié le tir en réduisant sa production, pour le politologue franco-syrien Bassam Tahhan, le mal est fait: «C’était un message clair à destination de Riyad: "Vous avez traîné des pieds pour baisser la production, voici votre punition." À cela s’ajoute un autre message: "Si vous voulez que l’on continue à vous défendre, il faudra encore payer.»

«Depuis l’accession de Trump à la Maison-Blanche, les États-Unis ont vendu pour des dizaines de milliards de dollars d’armement à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis», ajoute-t-il.

Selon Bassam Tahhan, l’avertissement donné à Riyad concerne aussi son voisin émirati: «Trump a également voulu faire comprendre aux pays de ce que l’on appelle la "périphérie", ceux où les États-Unis ont des bases dans la région tels que le Koweït, mais surtout les Émirats arabes unis, qu’il faudra payer pour que les États-Unis continuent de les défendre», analyse Bassam Tahhan. Il poursuit:

«De plus, concernant les Émirats arabes unis, Donald Trump voit d’un très mauvais œil que Dubaï soutienne les troupes du maréchal Haftar, homme fort de l’est libyen qui s’oppose à son rival de Tripoli Fayez al Sarraj qui est lui appuyé par la Turquie d’Erdogan, allié des États-Unis au sein de l’OTAN. Sans parler du fait qu’il existe un certain expansionnisme émirati avec une présence au Yémen ainsi que dans la corne de l’Afrique.»

Avant de conclure: «De plus, les Émirats ont récemment rouvert les canaux diplomatiques avec la Syrie de Bachar el Assad. Tout cela irrite Washington et ce qui vient d’arriver à l’Arabie saoudite sonne comme un avertissement pour Mohammed Ben Zayed Al-Nahyane, prince héritier d’Abou Dabi et homme fort des Émirats.»

Du billard à trois bandes pour Trump?

D’après le politologue spécialiste du Moyen-Orient et ex-maître de conférences d’arabe à l’École polytechnique, «l’attitude de Trump envers l’Arabie saoudite est étroitement liée aux tensions avec l’Iran». Depuis le 3 janvier 2020 et l’assassinat à Bagdad du général et héros national iranien Qassem Soleimani par les États-unis, les relations entre Washington et Téhéran sont extrêmement tendues. Le 8 janvier, les Gardiens de la Révolution attaquaient une base américaine située en Irak, blessant au moins 34 soldats étasuniens. Pour Bassam Tahhan, il pourrait s’agir d’un «acte 1».

​L’armée américaine a récemment procédé à un redéploiement de ses troupes en Irak afin de concentrer ses soldats dans un plus petit nombre de bases.

«À l’avenir, nous prévoyons que la coalition soutiendra les forces irakiennes depuis moins de bases, avec moins de monde», a ainsi prévenu le Centcom, le commandement militaire américain dans la région.

L’une des raisons avancées concernait le risque sanitaire lié à l’épidémie de coronavirus. Pour Bassam Tahhan, la motivation principale de ce redéploiement est ailleurs:

«Ce n’est pas à cause du Covid-19, mais bien de la menace iranienne. Plus l’on s’approche de la date fatidique de l’élection présidentielle américaine de novembre, plus la possibilité de nouvelles frappes iraniennes contre des bases américaines en représailles de la mort de Soleimani devient forte. L’Iran souhaite toujours se venger. En regroupant ses troupes, les Américains seront en mesure de mieux les défendre.»

La récente décision américaine du retrait des missiles Patriot d’Arabie saoudite est liée à ce contexte, à en croire Bassam Tahhan:

«Il est fort plausible que les États-Unis souhaitent redéployer ces batteries de missiles en Irak dans l’optique de probables futures frappes iraniennes.»

Le mardi 3 novembre 2020, Donald Trump devra l’emporter face à son adversaire démocrate afin de rempiler pour un second mandat à la tête de la première puissance mondiale. S’il réussit, il aurait les «coudées franches» pour attaquer l’Iran, d’après Bassam Tahhan.

«En cas de conflit ouvert entre les États-Unis et l’Iran, Téhéran essaiera de frapper Israël, allié américain par excellence. Or dans ce cas, les missiles ne passeraient pas par l’espace aérien saoudien, mais par celui d’Irak. Cette configuration va dans le sens d’un redéploiement en Irak des missiles Patriot récemment retirés d’Arabie saoudite», analyse le politologue.

Il voit une autre raison possible pour laquelle les États-Unis ont retiré leurs batteries de missiles du sol saoudien. Donald Trump pourrait jouer au billard à trois bandes.

En septembre dernier, Washington a entamé des discussions avec les rebelles houthis du Yémen, alliés de l’Iran. «Nous avons [...] des pourparlers dans la mesure du possible avec les Houthis pour essayer de trouver une solution négociée mutuellement acceptable au conflit», déclarait alors à la presse David Schenker, assistant du secrétaire d'État américain au Proche-Orient.

Pour Bassam Tahhan, la récente crise pétrolière qui a fait chuter les prix de l’or noir a changé la donne:

«Le but des négociations entre les États-Unis et les Houthis est soi-disant de régler le conflit au Yémen. Mais il faut garder à l’esprit que Trump aurait tout intérêt à une attaque des Houthis sur l’Arabie saoudite ou les Émirats car un tel événement ferait immédiatement grimper les cours du brut. Un contexte qui serait bénéfique pour une Amérique devenue premier producteur mondial grâce au pétrole de schiste. D’un autre côté, Washington pourrait aussi vendre des armes aux pays touchés. Encore une fois, c’est tout bénéfice. Selon moi, l’Arabie saoudite n’a jamais été autant en danger qu’aujourd’hui.»
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Chute du prix du pétrole - printemps 2020 (47)

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Donald Trump, Arabie Saoudite, Iran, Troisième Guerre mondiale
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