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Félix Tshisekedi a décrété l’état de siège dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri dans le but de mettre fin aux activités des groupes armés. Si la décision du Président congolais suscite de l’espoir, sa mise en application suscite cependant des inquiétudes. Analyse pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialiste de l’Afrique centrale.

Dans son adresse à la Nation du lundi 3 mai 2021, le Président congolais, Félix Tshisekedi, a proclamé l’état de siège sur toute l’étendue des provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu. Dans sa ligne de mire: les groupes armés qui pullulent dans cette partie de la République démocratique du Congo (RDC) et qui font régner la terreur en martyrisant la population congolaise, tout en se livrant au pillage des ressources naturelles. «Cette image écornée, dont la conséquence immédiate est la méfiance de l’opinion tant nationale qu’internationale, n’est pas de nature à favoriser le développement et le bien-être des populations congolaises. Ceci implique qu’aucun Congolais digne de ce nom ne devrait rester indifférent vis-à-vis de ce qu’il se passe depuis longtemps dans cette partie du territoire national», a déclaré Félix Tshisekedi.

​Ce dernier s’est dit engagé à mener une lutte acharnée contre l’insécurité qui sévit dans la partie orientale du pays jusqu’à l’éradication complète des groupes armés. Pendant l’état de siège qui durera trente jours à compter de ce jeudi 6 mai, l'armée effectuera plusieurs opérations, alors que les gouvernements et assemblées provinciaux de l’Ituri et du Nord-Kivu seront suspendus et leurs prérogatives transférées aux autorités militaires provinciales. Les tribunaux civils seront remplacés par des tribunaux militaires.

Tshisekedi a appelé la population à adopter une attitude responsable et le gouvernement à assurer la logistique nécessaire aux forces armées qui seront déployées pendant cette période. Si la décision du Président congolais de mettre fin à l’insécurité qui perdure à l’est de la RDC suscite l’espoir d’une frange de la population congolaise, il n’en demeure pas moins que sa stratégie pour y arriver soulève des interrogations.

Une feuille de route très floue

La première question qui se pose est celle de savoir quels sont les groupes armés qui seront ciblés par les autorités et les FARDC (forces armées congolaises). Et ce, avec d’autant plus d’acuité que près d’une centaine de bandes prospèrent dans le Grand-Kivu et dans l’Ituri; toutes n’ont pas les mêmes ambitions ni ne poursuivent nécessairement les mêmes objectifs. En effet, d’un côté certaines sont constituées des populations locales, par exemple les mouvements d’autodéfense (les Maï-Maï) qui affirment combattre pour préserver l’intégrité territoriale du Congo, et des milices organisées autour des questions relatives à la terre ou vivant tout simplement du racket et de l’exploitation illicite des ressources naturelles. De l’autre côté, des groupes armés étrangers parmi lesquels l’on retrouve les ADF ougandais, les Forces nationales de libération du Burundi (FNL) et les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), accusés d’avoir participé au génocide de 1994.

D’un côté comme de l’autre, sont entretenus des rapports pour le moins étroits avec les pays limitrophes, notamment le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi. Ceux-ci, et plus particulièrement le Rwanda, instrumentalisent les mouvements armés présents dans l’est de la RDC, tout en profitant de l’exploitation illicite de ses ressources naturelles.

La situation dans le Nord-Kivu et l’Ituri est si complexe qu’on en vient à s’interroger sur la stratégie qu’entend déployer le gouvernement congolais. Quelles sont les bandes armées visées par les opérations des FARDC? Les groupes d’autodéfense qui tiennent leurs territoires, des jeunes Congolais pour qui les armes sont le seul moyen pour se faire entendre et défendre leurs familles, tous les mouvements armés étrangers confondus ou quelques-uns d’entre eux? Le gouvernement congolais a-t-il prévu de mettre en place le programme de DDR (désarmement, démobilisation et réintégration) pour accompagner les jeunes gens qui seront désarmés ou mis hors d’état de nuire?

Pour l’heure, il est difficile de répondre à ces interrogations tellement la feuille de route des autorités congolaises et des FARDC est difficilement lisible.

Les accointances problématiques de Tshisekedi

Outre les interrogations précédemment formulées se pose la question des accointances de Félix Tshisekedi avec le Rwanda de Paul Kagame. Depuis l’arrivée au pouvoir de Tshisekedi, Kigali et Kinshasa ont décidé de mettre de côté leurs divergences et ont considérablement renforcé leur coopération dans le domaine sécuritaire. Or, le Rwanda entretient l’instabilité dans l’est du Congo à travers une constellation de groupuscules armés. Cela a été amplement documenté par le groupe d’experts des Nations unies sur la République démocratique du Congo. Celui-ci a récemment révélé la présence des RDF (Forces de défense rwandaises) dans l’est du Congo au grand étonnement de l’opinion publique congolaise. Interrogé à ce propos, le pouvoir de Félix Tshisekedi a préféré s’enfermer dans un mutisme assourdissant.

Maintenant qu’il a été décidé de mettre fin à l’instabilité qui règne dans le Nord-Kivu et en Ituri, on peut se demander si le gouvernement congolais autorisera les FARDC à s’attaquer à des groupuscules affiliés au Rwanda?

Le doute est permis pour deux raisons. Primo, Félix Tshisekedi est trop proche de Paul Kagame pour bousculer les intérêts du Rwanda au Congo. Le fait de n’avoir pas décrété l’état de siège dans le Sud-Kivu, où des populations rwandophones (se faisant appeler Banyamulenge), réputées proches de Kigali, entretiennent l’instabilité, semble s’inscrire dans cette dynamique.

Secundo: les FARDC elles-mêmes sont peuplées d’officiers issus des mouvements armés créés de toute pièce par le régime de Kigali. D’ailleurs l’officier nommé à la tête du Nord-Kivu, le lieutenant-général Johnny Nkashama Luboya, est un ancien du RCD-Goma, mouvement rebelle créé et soutenu par le Rwanda pendant la deuxième guerre du Congo. Entre 1998 et 2003, le RCD-Goma a administré le Nord-Kivu par la terreur, pillant et exportant les ressources naturelles de la province vers le Rwanda. Selon le groupe d’experts de l’Onu, les opérations étaient supervisées par une structure administrative opaque connue sous le nom de Bureau Congo. Ce dernier était chargé de superviser les activités criminelles de l’armée patriotique rwandaise en RDC.

En Ituri, c’est le général Constant Ndima Kongba, un ancien du Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba, autrefois soutenu par l’Ouganda, qui a été nommé à la tête de la province. Ndima Kongba est soupçonné d’avoir participé à des massacres en Ituri lors de l’opération Effacer le tableau, en 2003.

​Tout ceci prouve que le problème sécuritaire auquel la RDC est confrontée est très profond et ne se limite pas qu’aux groupes armés. Le ver est dans le fruit et le cancer s’est métastasé...

L’histoire risque de se répéter

En effet, la structure étatique chargée d’assurer la défense de l’intégrité du territoire national et la paix à l’intérieur des frontières congolaises, en l’occurrence l’armée, est elle-même malade. Produit de plusieurs brassages et mixages —opérations ayant permis d’intégrer un grand nombre de combattants issus des groupes armés dans l’armée nationale suite à la signature des accords de paix— aux contours problématiques, elle est régulièrement accusée d’affairisme et de violations des droits humains. Certains de ses officiers sont non seulement restés attachés à leurs «maisons-mères», mais ils sont aussi impliqués dans l’instabilité qui endeuille le Grand-Kivu.

Tout ceci permet de comprendre le statu quo meurtrier qui perdure dans le Kivu et en Ituri. Pour rappel, toutes les campagnes menées par les FARDC jusqu’à ce jour pour éradiquer les groupes armés dans la partie est de la RDC n’ont pas produit les résultats escomptés. En effet, aussi bien les opérations Umoja Wetu (2009) et Kimya II (2009), qu’Amani Leo (2010), Sukola I et II (2015) n’ont pu ramener la paix et la quiétude dans la région. Les opérations dites de «grande envergure» lancées en 2019 par le pouvoir de Félix Tshisekedi contre les groupes armés locaux et étrangers actifs dans la même région semblent n’avoir rien donné non plus. Et à l’allure où vont les choses aujourd’hui, il y a des raisons d’être inquiets, voire pessimistes.

Tout porte à croire que Félix Tshisekedi a décrété l’état de siège sans avoir eu à mener une étude approfondie sur la réalité du terrain et des enjeux. Or, sans une réforme en profondeur des FARDC, sans une feuille de route claire, sans une lecture lucide de la situation sécuritaire et en l’absence d’une cartographie rigoureuse des forces dites «négatives» afin de séparer le bon grain de l’ivraie, il y a de fortes chances que l’histoire se répète. Au grand dam d’une population plus que meurtrie par tant d’années d’instabilité et de souffrance...

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Félix Tshisekedi, République démocratique du Congo (RDC)
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