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Première femme imame de France, Kahina Bahloul vient de se rendre en Tunisie pour participer à un événement. Un fait inédit en terre d'islam, relève l'auteur de «Nous n'avons jamais lu le Coran», l'anthropologue et philosophe tunisien Youssef Seddik, qui explique que le rejet de son office par les islamistes n'a aucune justification «théologique».

Aucun pays arabe ou musulman ne l’a jusqu’à présent accueillie pour s’adresser au public et ce n’est pas de sitôt qu’un espace de débat culturel ou religieux dans l’un ou l’autre de ces pays oserait sauter le pas. Seule la Tunisie vient le 7 juin 2021 de lui ouvrir micros, colonnes et lumières de ses médias avec une candide et naïve innocence.

Pourtant si on savait dans cette terre d’islam combien est «Hénaurme» ce que Kahina Bahloul a fait, le statut et la fonction qu’elle vient de conquérir dans sa communauté religieuse en France, la polémique autour de sa présence dans un espace culturel de la capitale aurait tourné à l’émeute, médiatique du moins!

Sa prestation à la salle de conférences de l’Institut français de Tunisie (IFT) s’est déroulée dans la parfaite sérénité d’une écoute attentive, protégée à la tribune par un solide «staff» de complices, universitaires de haut calibre et de sûre notoriété, l’animatrice de la séance l’historienne Kmar Ben Dana, chercheuse à l’Institut des recherches sur le Maghreb contemporain (IRMC), Hamadi Rédissi, professeur de Sciences-Po, auteur essayiste bien connu, et Yadh Ben Achour, personnalité politique de premier plan depuis les premiers jours de la Révolution de 2011, professeur de droit et auteur fécond d’ouvrages sur les sentiers «non battus» des études sur l’islam, issu lui-même d’une famille d’illustres ulémas, exégètes et jurisconsultes.

Kahina Bahloul à Tunis, le 7 juin 2021
© Sputnik . Youssef Seddik
Kahina Bahloul à Tunis, le 7 juin 2021
Kahina Bahloul à Tunis, le 7 juin 2021
© Sputnik . Youssef Seddik
Kahina Bahloul à Tunis, le 7 juin 2021
Kahina Bahloul à Tunis, le 7 juin 2021
© Sputnik . Youssef Seddik
Kahina Bahloul à Tunis, le 7 juin 2021

Peu de journalistes l’ont prudemment approchée pour l’interroger, et rares sont les médias, comme la chaîne de la radio nationale en langue française, qui ont diffusé un entretien avec elle. C’est que Kahina Bahloul est convaincue d’avoir acquis un statut religieux et arraché le droit d’assurer un ministère que rien n’interdit à une femme d’exercer. Rien dans les textes fondateurs de l’islam, rien à part l’élévation au rang du dogme des préjugés et de la bêtise…

Des précédents

Avant cette Algérienne originaire de Béjaïa, diplômée en droit, sans hijab, sobrement coquette, belle et élégante, il y a eu le «cas» de l’imame Amina Wadud, il y a 26 ans en Afrique de Sud, puis à New York qui a provoqué en 2005 de grosses polémiques autant au moins que celui de Sherin Khankan au Danemark.

Dans les pays musulmans, y compris les plus avancés dans la promotion des droits de la femme comme la Tunisie, une telle «aventure» est loin d’être envisageable déjà par les femmes elles-mêmes. Sans parler de la communauté des croyantes dans ce pays, partisanes ou proches de l’idéologie islamiste politiquement déterminante qui, en accord avec les normes patriarcales du monothéisme, revendique le maintien du statut «second» du genre féminin, tolère et préconise un retour à la polygamie, l’abandon de la mixité dans les espaces scolaires et sportifs, etc.

Briser le tabou

Ces idéologies qui disposent de puissantes machines de propagande, de tribunes hebdomadaires à travers des milliers de mosquées où des voix de ténors ultra-sonorisées n’imaginent pas un seul instant ne serait-ce que l’évocation d’une femme pour diriger la prière, encore moins celle du vendredi, précédée obligatoirement d’un sermon délivré dans le silence absolu du profond recueillement.

Toutefois, les quelques femmes-imames qui ont eu l’audace de briser le tabou, dans certains pays de la «diaspora» islamique, s’appuient sur un sérieux précédent attesté et confirmé dans la tradition, sunna, du prophète Mahomet. Celui de cette pieuse Médinoise, Om Waraqa, fille d’Abdallah qui a sollicité et obtenu du prophète la permission de diriger la prière. Un siècle plus tard et dès la constitution des écoles de jurisprudence, la dogmatique des rites et de la réglementation du culte ont eu raison de ce précédent originel et l’ont réduit à un propos anecdotique sans portée légitimante.

Le hadîth d’Om Waraqa pour authentique qu’il ait été reconnu, disent ces exégètes tardifs de la tradition prophétique, n’accorde à cette femme que le droit de célébrer la prière dans sa demeure (dar), n’engageant que les gens de la maisonnée, une esclave et un esclave attachés à son service.

«Mauvaise foi»

Cette lecture restrictive et «machiste» d’un hadîth fait une entorse manifeste à la langue arabe de l’époque quand le mot dar utilisé par le prophète n’a jamais désigné «demeure privée, foyer particulier ou maisonnée», mais plutôt campement ou résidence d’un clan ou de la tribu. Sens confirmé par l’ensemble du hadîth puisque la brave Om Waraqa, encouragée par sa promotion à ce rang de guide et de modèle (c’est la double signification du vocable imam), demande à Mahomet de lui nommer un muezzin, un annonceur rituel du culte pour celles et ceux se trouvant à l’extérieur de l’espace clos de la mosquée.

Bien évidente est la «mauvaise foi», c’est le cas de le dire, de la communauté masculine des croyants musulmans en face d’une éventuelle ascension d’une femme au sommet du minbar (tribune) de l’imamat, seule dans le mihrâb, cette alcôve où se dresse devant tous les priants et priantes le ou la ministre du culte.

Il est vrai sans doute, comme l’a remarqué sans rire le professeur Yadh Ben Achour, ne tarissant pas d’éloge pour le courage de Kahina Bahloul, que Dieu ou Allah reste une «entité mâle», fantasme plutôt que concept, idole ou image anthropomorphique plutôt que va-et-vient dans le rythme d’un cœur entre une transcendance hors de portée et une indicible immanence!

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Tags:
religion, Tunisie, France
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