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    Cachemire : l’Intifada et après

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    La longue rébellion de l’été dernier au Cachemire reflète une tragique histoire de promesses reniées et d’élections manipulées.

    La longue rébellion de l’été dernier au Cachemire reflète une tragique histoire de promesses reniées et d’élections manipulées. Victime du feu croisé des puissances régionales, la société cachemiri connaît depuis 1989 les ravages de l’insurrection et la brutalité indiscriminée de la répression.
    Des dizaines de milliers de personnes ont succombé à la violence dans la région la plus militarisée du monde. Avec plus de 600 000 soldats indiens, il y a environ un homme de troupe pour 10 civils dans la seule Vallée du Cachemire. À l’apogée de l’occupation américaine, on ne comptait qu’un soldat pour 186 civils en Irak.

    Depuis 1947, quand son monarque hindouiste opta pour l’Inde alors que ses sujets étaient en grande majorité musulmans, le Cachemire a été un foyer d’agitation et une pomme de discorde entre New Delhi et Islamabad. Au-delà de sa complexité intrinsèque, la couverture médiatique du conflit cachemiri est passablement inégale. Pourtant, les rives idylliques du lac Dal ne sont pas une zone géostratégique secondaire, mais une blessure ouverte dans le voisinage des frontières les plus « chaudes » de la planète.

    Depuis trois ans, chaque été, la Vallée s’embrase. Cette année, l’Intifada a été déclenchée par la mort d’un étudiant innocent de 17 ans sous le feu des forces paramilitaires indiennes. Au bout de trois mois d’agitation et plus d’une centaine de morts – tous civils, et en majorité adolescents –, New Delhi a fini par adopter un ton plus conciliant et a dépêché à Srinagar une équipe d’« interlocuteurs ». « Nous devons nous demander pourquoi les cachemiris expriment une telle colère et une telle douleur », a déclaré la présidente du Parti du Congrès Sonia Gandhi. Et ministre de l’Intérieur Gopal Pillai avouait pour sa part que « nous n’avons pas été capables de gagner les cœurs et les esprits de la population. Pourquoi ? »

    Il n’y a guère de mystère. Quels que soient leurs désaccords éventuels sur les objectifs à long terme et les moyens de les atteindre, toutes les enquêtes indépendantes montrent que la grande majorité des cachemiris désirent essentiellement trois choses. Premièrement, la démilitarisation du conflit et la fin des atrocités commises par les forces de sécurité indiennes. Deuxièmement, un débat ouvert sur la création de mécanismes spécifiques d’autonomie au sein du cadre fédéral indien – avec la garantie que New Delhi respecte les résultats d’élections démocratiques. Troisièmement, une reprise du dialogue entre l’Inde et Pakistan afin de faire baisser les tensions régionales. Ces trois objectifs sont liés entre eux, mais leur articulation est tout à fait négociable.

    Avec son patrimoine culturel sophistiqué, ses fortes traditions soufies et une jeunesse relativement éduquée, le Cachemire n’est pas un territoire de talibans. Une politique progressive d’ouverture des frontières accompagnée de mesures de confiance et de réciprocité entre New Delhi et Islamabad favoriserait le développement de formes plus flexibles de nationalisme cachemiri. Il n’y a plus grand monde pour exiger l’intégration au Pakistan, les adeptes de la lutte armée sont totalement marginalisés et l’irrépressible demande d’« azadi » (liberté) recouvre aujourd’hui une gamme de significations assez éloignées des extrêmes irréconciliables de l’intransigeance indienne et de l’irrédentisme musulman. À long terme, grâce à son identité originale et à son expérience historique, qui ont engendré une sensibilité de type « post-jihadiste », le Cachemire pourrait être un point de rencontre au lieu d’être une ligne de front.

    Si l’Inde a vraiment confiance en son brillant avenir, elle peut se permettre d’être plus généreuse envers la population du Cachemire. Pour un pays qui se présente comme la plus grande démocratie multiculturelle de la planète, le minimum exigible serait de démontrer « un honnête respect pour les opinions de l’humanité », selon la formule de Thomas Jefferson. Au Cachemire comme dans les territoires contrôlés par la guérilla maoïste, les tactiques de contre-insurrection trop brutales sont une très mauvaise publicité pour New Delhi.
    Tout cela paraîtra sans doute naïf aux faucons sécuritaires et aux islamophobes. La menace terroriste n’a pas disparu comme par magie, pas plus que les manipulations des autorités pakistanaises. Mais les cyniques et les sceptiques devraient écouter avec plus d’attention ce que disent les jeunes lanceurs de pierre de Srinagar : « Nous ne somme pas seulement un morceau de terre, une dispute territoriale entre l’Inde et le Pakistan. Nous sommes des êtres humains et nous avons des émotions. Nous sommes le feu et l’Inde jette de l’huile sur les flammes ».

    Les autorités de New Delhi ont trop longtemps altéré les règles du jeu. En traitant plusieurs millions de leurs concitoyens comme une cinquième colonne potentielle, elles ont fini par créer ladite cinquième colonne. Au lendemain de 1987, quand les résultats du processus électoral ont été bafoués, des milliers de jeunes cachemiris se sont tournés vers les bombes et les Kalachnikov. Plutôt que de jeter de l’huile sur le feu, le pays de Gandhi et de Nehru pourrait augmenter son prestige et s’attirer la bonne volonté internationale en suscitant un peu d’espoir dans une des régions les plus complexes et les plus dangereuses du monde.

    *Marc Saint-Upéry est un journaliste français et analyste politique qui vit en Equateur depuis 1998. Il écrit sur la philosophie politique, les relations internationales et les questions de développement pour diverses publications françaises et latino-américaines, ainsi que dans les magazines internationaux Le Monde Diplomatique et Nueva Sociedad. Il est l'auteur de "Le Reve de Bolivar: le defi des gauches sud-americaines".

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