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Alexandre Latsa

Vers l’Europe de Lisbonne à Vladivostok?

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Mercredi dernier, le 22 juin 2011, c’était anniversaire du début de la Grande guerre patriotique.

Mercredi dernier, le 22 juin 2011, c’était l'anniversaire du début de la Grande guerre patriotique. Le 22 juin 1941 à 4 heures du matin, la radio annonça le début de l’agression allemande contre l’Union soviétique. Du 22 juin 1941 au 9 mai 1945, soit en un peu moins de 4 ans, cette guerre civile européenne coûtera à la Russie 27 millions de morts.

27 millions, voilà pour les Russes le nombre qui symbolise cette période tragique de l‘histoire de l’Europe. Ce jour est un traumatisme dans la mémoire collective russe en tant que jour du début de la guerre mais également parce que l’URSS n’était absolument pas prête militairement, face à une telle agression. Les premiers mois de guerre furent catastrophiques pour l’URSS et les troupes allemandes pénétrèrent relativement aisément en Russie de l’ouest.

Les Français comprennent parfaitement le sens de cette période tragique,  puisque le schéma de guerre éclair et de débâcle fut le même en France, du moins au début de la guerre. Le 10 mai 1940 commença la bataille pour la France qui ne dura que 42 jours, puisque le 22 juin 1940, le gouvernement Pétain signa l’armistice, reconnaissant la défaite militaire et acceptant l’occupation de la France. Dès le printemps 1942, les Russes au bord du gouffre surent réagir. Les troupes allemandes sont repoussées hors de Moscou et les combats vont se déplacer vers le sud et vers le Caucase. Les batailles terribles de Koursk et Stalingrad contribueront à l’anéantissement du potentiel militaire allemand et contribueront à réduire à néant le plan d’Hitler pour l’Europe. On connaît l’histoire, l’armée rouge poursuivra la guerre jusqu’à Berlin, où la capitulation sera signée le 8 mai 1945 peu avant minuit.


Dès lors et pendant près d’un demi-siècle de guerre froide, l’Europe sera coupée en deux, Ouest et Est délimités par le rideau de fer. En 1989, avec l’effondrement du mur de Berlin, l’éclatement de l’URSS et la dissolution du Pacte de Varsovie, on pouvait penser à une détente réelle en Europe. Mais l’extension rapide de l’UE et de l’OTAN vers l’est a créé de nouvelles inquiétudes. Depuis 1989 la frontière physique que représentait le mur de Berlin a été remplacée par une autre frontière, invisible, mais tout aussi pernicieuse, et qui s’est juste déplacée plus à l’est. Ces "clichés hérités du passé et qui planent au dessus de l’Europe" disait récemment le premier ministre russe ont permis à cette frontière psychologique de prospérer. Ces clichés et méfiances datent d’une période pourtant révolue, la guerre froide, durant laquelle Russes et Occidentaux se firent face, risquant un 4ème conflit mondial dont on préfère ne pas imaginer ce à quoi il aurait pu aboutir.


Mais une nouvelle frontière pourrait renaître en Europe, matérialisée aujourd’hui par la volonté des Américains d’installer un bouclier antimissile, qui séparerait l’Europe de l’ouest de la zone Russie-Ukraine-Biélorussie et constituerait une nouvelle sorte d’épée de Damoclès au dessus du continent.  Pourtant, je l’écrivais dans ma précédente tribune, effacer cette frontière est possible. Le vendredi 17 juin 2011 par exemple et pour la première fois dans l’histoire de l’OTAN,  un pays membre (la France) livrait du matériel militaire conséquent (le contrat Mistral) à la Russie, brisant ainsi cette méfiance maladive de certains décideurs occidentaux qui vivent encore dans la guerre froide. Bien sur, certains membres du congrès américain ont fait entendre leur mécontentement, et le gouvernement letton a affirmé se sentir désormais préoccupé, mais l’important n’est plus là, le contrat Mistral s’insère dans une idée plus vaste.

L’inauguration la semaine dernière d’un monument commun à la mémoire du corps expéditionnaire russe que le Tsar avait fourni à la France, en 1916, tout comme l’histoire de l’héroïque escadrille Normandie-Niemen que personne n’oublie rappellent que de Paris à Moscou, un rapprochement est non seulement une réalité historique, mais aussi qu’il est en route. Une entente réelle est non seulement possible et réalisable sur le continent, mais au 21ème siècle elle est surtout devenue vitale. Les pays d’Europe centrale et de l’est, qui ont pensé que la sortie du parapluie soviétique justifiait l’entrée sous le parapluie de Union Européenne et de l’Otan pour se protéger de la Russie se sont sans doute fondamentalement trompés. Les intérêts des Européens en 2011, ne coïncident en effet plus forcément avec ceux des années 1990. Avec la prise de conscience que la menace postsoviétique ou russe n’existe plus, on peut même se demander l’intérêt de l’Europe à être sous tutelle militaire de l’Otan, organisation qui a servi durant la guerre froide, comme l’a résumé son secrétaire général Hastings Lionel Ismay, à "garder les Russes à l’extérieur, les Américains à l’intérieur et les Allemands sous tutelle".

En outre l’espace européen (51 pays) ne coïncide pas non plus avec l’espace de l’Union Européenne (27 pays). En matière de sécurité et d’économie, une architecture beaucoup plus vaste est sûrement nécessaire. Par conséquent, l’avenir de l’Europe en gestation, tel qu’il se préfigure désormais, va sans doute vers une intégration renforcée entre l’est et l’ouest du continent. Le renforcement concret des liens entre les deux puissances de l’ouest du continent, que sont la France et l’Allemagne, avec la puissance de l’est du continent qu’est la Russie est un signe qui annonce que lentement mais sûrement, l’Europe continentale s’unifie et que l’axe Paris-Berlin-Moscou se met en place.

Cette alliance continentale souhaitée par le général de Gaulle est également le projet défendu par les dirigeants russes d’aujourd’hui, que l’on songe aux déclarations de Vladimir Poutine sur la création d’une communauté des économies de Lisbonne à Vladivostok ou encore à la  proposition de Dimitri Medvedev de créer une architecture européenne de sécurité. Une architecture nécessaire dans un monde en plein bouleversement afin que l’Europe puisse mettre en place les moyens nécessaires pour préserver la paix mais surtout traverser le 21ème siècle de façon souveraine et indépendante.


L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

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* Alexandre Latsa, 33 ans, est un blogueur français qui vit en Russie. Diplômé en langue slave, il anime le blog DISSONANCE, destiné à donner un "autre regard sur la Russie".

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