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    Rock, autoritarisme et dissidence culturelle

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    Le rock et les régimes autoritaires sont-ils compatibles? La question peut paraître frivole du point de vue de la science politique, et la réponse trop évidente pour les jeunes gens en pantalon de cuir serré arborant tatouages ou coupes à l’iroquoise.

    Le rock et les régimes autoritaires sont-ils compatibles? La question peut paraître frivole du point de vue de la science politique, et la réponse trop évidente pour les jeunes gens en pantalon de cuir serré arborant tatouages ou coupes à l’iroquoise. Il y a pourtant là un peu plus qu’un sujet stéréotypé pour une thèse en études culturelles.

    Sergei Zhuk, professeur d’histoire à l’Université de Ball State, dans l’Indiana, vient de publier un ouvrage au titre fort suggestif sur les aventures de la culture populaire et de ses influences occidentales dans l’Ukraine profonde entre les « swinging sixties » khrouchtchéviennes et la stagnation brejnévienne : « Rock and Roll in the Rocket City : Occident, identité et idéologie dans la Dniepropetrovsk soviétique ». Dniepropetrovsk est un cas intéressant car il s’agissait d’une espèce de « cité interdite », siège de la plus grande usine de missiles du pays et fermée aux étrangers depuis 1958. C’est aussi la ville où des poids lourds de la politique tels que Léonid Brejnev, Léonid Koutchma ou Ioulia Timochenko ont fait leurs premières armes.

    Depuis quelques années, l’historiographie de la vie quotidienne et de la consommation dans le bloc soviétique a fourni des contributions fort intéressantes sur le vécu concret du communisme est-européen, sans sous-estimer la dureté des expériences collectives et individuelles de l’oppression et du contrôle, mais loin des visions apocalyptiques d’un totalitarisme asphyxiant et omniprésent. Zhuk exploite tout le matériel aujourd’hui accessible aux historiens de la société soviétique, depuis les archives récemment ouvertes du Parti et du KGB jusqu’à l’histoire orale et aux journaux intimes.

    Il ne se limite pas à la relation entre Est et Ouest, mais explore aussi les rapports entre centre (Moscou et Leningrad) et périphérie culturelle du point de vue de l’accès aux marqueurs de sophistication cosmopolite. Il examine également la dialectique complexe et ambiguë entre idéologie soviétique et nationalisme ukrainien. Ce dernier était simultanément perçu par les autorités comme une menace de « nationalisme bourgeois » et utilisé de manière assez inoffensive et folkloriste comme un ressource contre l’influence « pernicieuse » de la culture consumériste occidentale.

    Zhuk montre qu’il n’y avait pas de frontière strictement définie entre contre-culture dissidente et formes officiellement approuvées de consommation culturelle. Le Komsomol, les syndicats et les organisations étudiantes ne suivaient pas toujours la ligne du Parti en matière de musique populaire et certains de leurs cadres participaient activement à la diffusion de matériel « idéologiquement suspect ».

    Des pays comme la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie et, bien entendu, l’Allemagne de l’Est, – un cas tout à fait sui generis – avaient sans doute plus facilement accès aux produits culturels occidentaux que la province ukrainienne, mais la situation d’ensemble y était similaire. Ayant passé pas mal de temps en Tchécoslovaquie dans les années 1980, je me rappelle que l’équivalent tchèque du Komosomol, la SSM, accueillait dans ses rangs de jeunes bureaucrates culturellement « branchés » et passés experts dans l’art de tester les frontières du permissible.

    Ils étaient bien entendu profondément méprisés par les représentants autoproclamés de la contre-culture locale « authentique », mais dans le domaine des arts et des loisirs, la relation effective entre l’Est réellement existant et l’« Occident imaginaire » impliquait non seulement des moments d’antagonisme et répression, mais aussi des phases d’intense circulation et négociation entre toute une série d’acteurs : apparatchiks, contrebandiers, musiciens et jeunes consommateurs plus ou moins rebelles.

    Il y a des parallèles intéressants avec la situation actuelle au Moyen Orient islamique. Dans son livre « Heavy Metal Islam », publié en 2008, l’universitaire et musicien américain Mark LeVine mène une enquête sur la culture musicale juvénile au Maroc, en Égypte, en Israël/Palestine, au Liban, en Iran et au Pakistan. En termes de dissidence culturelle, de conformisme et de répression, ce qu’il décrit ressemble beaucoup à ce qui se passait dans l’ancien bloc soviétique. Mais dans les pays islamiques, le panorama est plus compliqué en raison du dense écheveau de relations entre conservatisme social, obsession sécuritaire de l’État, fragmentation des autorités religieuses, intérêts économiques locaux et occidentaux et, bien entendu, de la présence d’internet.

    LeVine écrit avant les révolutions arabes et observe par exemple que de fameux blogueurs dissidents égyptiens comme Alaa Abdel Fatah et Hossam El-Hamalawy avaient des liens avec la scène heavy metal de leur pays ; il en conclut que « la musique pourrait être la véritable force démocratisante ». Pourtant, la relation entre cultures juvéniles, dissidence politique et démocratie n’est pas si simple. Les jeunes sont sans doute généralement plus indociles, mais cette vérité triviale ne nous dit pas s’il sont capables de délégitimer profondément les autorités établies, voire de renverser un gouvernement.

    Le heavy metal, le hip hop et autres courants musicaux n’ont rien d’intrinsèquement subversif, comme voudraient le croire nombre de leurs partisans et de leurs détracteurs. Mais dans une société autoritaire, ils fonctionnent souvent comme des sismographes de tendances plus profondes, au carrefour de l’univers de la consommation capitaliste globale, des dynamiques locales d’autorité traditionnelle et de contrôle étatique et de l’émergence de nouvelles formes d’expression individuelle.

    C’est pourquoi il est utile d’observer les jeunes fans d’Iron Maiden en hijab qui se défoulent dans des concerts improvisés au Caire, de même qu’il était instructif de savoir ce qui se passait dans les discothèques parrainées par le Komsomol dans l’Ukraine des années 1980.

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

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    *Marc Saint-Upéry est un journaliste français et analyste politique qui vit en Equateur depuis 1998. Il écrit sur la philosophie politique, les relations internationales et les questions de développement pour diverses publications françaises et latino-américaines, ainsi que dans les magazines internationaux Le Monde Diplomatique et Nueva Sociedad. Il est l'auteur de "Le Reve de Bolivar: le defi des gauches sud-americaines".

    Le mot "mondialisation" tend déjà à passer pour un cliché un peu éventé, mais la nouvelle réalité interconnectée que ce terme décrit nous réserve encore bien des surprises. Que faire quand on est un journaliste français ayant le coeur à gauche, né en Afrique, habitant en Amérique du Sud, formé aux études slaves, éprouvant une fascination inquiète pour les puissances asiatiques émergentes et s’intéressant aussi bien à la philosophie politique classique qu’à la musique de films de  Bollywood? Lire, voyager, s'étonner. Et envoyer des dépêches intermittentes depuis les lignes de front de la modernité.

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