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Jacques Sapir

Zone euro : le « mieux de la mort » ?

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La zone euro semblait connaître un moment de répit en cette première moitié de janvier 2012. Les taux d’intérêts qui étaient encore très élevés à la fin du mois de décembre avaient baissé, en particulier sur l’Italie en l’Espagne.

La zone euro semblait connaître un moment de répit en cette première moitié de janvier 2012. Les taux d’intérêts qui étaient encore très élevés à la fin du mois de décembre avaient baissé, en particulier sur l’Italie en l’Espagne. L’Espagne avait pu emprunter le jeudi 12 pour le double des sommes espérées, tandis que l’Italie, le vendredi 13 avait placé des obligations à 2 ans à moins de 5%, taux inconnu, et pour tout dire inespéré après les catastrophiques émissions du début de décembre. Mais, à la mi-journée en ce vendredi 13 (tiens, tiens, aurions des raisons d’être superstitieux… ?), tombait l’annonce de la dégradation de la note de la France et de l’Autriche. Ainsi, la France avait fini par perdre le AAA qui symbolisait la politique financière menée par le Président Sarkozy.

L’explication de l’amélioration conjoncturelle de la situation, qui ressemble fort à ce que les Romains appelaient dans l’antiquité le « mieux de la mort », est simple. C’est l’injection importante de liquidité réalisée par la Banque Centrale Européenne à la fin du mois de décembre 2012 qui a permis cette détente des taux d’intérêts. En élargissant les contreparties que les banques commerciales sont autorisées à lui apporter et en étendant ses lignes de crédit, elle a apporté à ces banques plus de 450 milliards d’Euros. Les effets se sont fait sentir sur les marchés obligataires, du moins à court terme. Ceci explique pourquoi les émissions de bons du Trésor tant Italiennes qu’Espagnoles ont été des succès. Mais les problèmes de fond ne sont toujours pas réglés.

Les banques commerciales européennes, en effet, se précipitent immédiatement pour déposer les titres qu’elles ont achetés auprès de la Banque Centrale Européenne. Ce mécanisme dit de « prise en pension », leur permet de se refinancer à des taux très faibles. Il signifie qu’il n’y a toujours pas de marché interbancaire en Europe, un problème récurrent depuis la fin du mois d’octobre. La BCE a pu soulager temporairement les banques, elle n’a nullement réglé le problème.

Aujourd’hui le montant total de ces « prises en pension » est d’ailleurs impressionnant : 489 milliards d’euros, auxquels il convient d’ajouter les plus de 200 milliards d’euros de dettes souveraines des pays « à risque » qui ont été rachetés aux banques par la BCE.

Par ailleurs, la situation reste très préoccupante dans plusieurs pays. Ainsi, en Espagne se débat-elle toujours dans une crise très grave des finances locales. La montée des impayés publics se poursuit et, aujourd’hui, les régions ne trouvent plus de préteurs si ce n’est à des taux usuraires : la Catalogne a été obligée d’emprunter à plus de 9%. Cette montée des impayés a d’ores et déjà des conséquences graves dans le secteur privé, où les impayés se manifestent à leur tour. C’est un processus que l’on a connu en Russie de 1995 à 1998. Chaque vague d’impayés publics engendrent une vague encore plus grande d’impayés privés, qui à leur tour provoquent des impayés fiscaux, qui vont à leur tour provoquer de nouveaux impayés publics.

Une mauvaise nouvelle ne venant jamais seule, on apprenait, pratiquement simultanément, que les négociations pour le restructuration de la dette grecque était suspendue et que, de toute évidence, les pays de la zone Euro devrait encore contribuer à hauteurs de plusieurs dizaines de milliards à un nouveau plan de sauvetage de la Grèce.

Enfin, en Italie, les rumeurs se multiplient quant à un retour de M. Berlusconi, dont le nom seul fait désormais l’effet d’un chiffon rouge agité sous l’œil des banquiers.

Cette incapacité des pays européens à trouver des solutions viables n’est pas une nouveauté. La gestion de la crise, depuis l’automne 2009, a été en effet marquée par des solutions partielles et temporaires, des bricolages ad-hoc et des effets d’annonce de dégonflant rapidement. Avec une constance digne d’une meilleure cause on a toujours refusé de prendre au sérieux cette crise et de lui apporter les solutions qui s’imposent, soit une avancée vers le fédéralisme européen soit une dissolution ordonnée de la zone euro.
Mais, tout se paye.

Les pays de la zone euro sont désormais confrontés à l’heure de vérité. Connaissant les (mauvais) réflexes des politiciens, on doit s’attendre à ce qu’ils repoussent encore les décisions, dans l’espoir de gagner quelques mois, voire quelques semaines. Le fait que nous soyons en année électorale en France, et que certains des candidats – Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan pour ne pas les nommer – font campagne sur le thème de la sortie de l’euro, va certainement contribuer largement à ce processus.

Comme Anne Boleyn sur l’échafaud, nous pouvons presque les entendre dire « encore une minute, monsieur le bourreau ». Mais les marchés financiers pourraient se révéler autrement plus intraitables qu’un bourreau humain.

Il n’est pas sur qu’ils laissent au gouvernement français puisse aller à l’élection Présidentielle de mi-avril sans qu’une catastrophe ne se produise d’ici là.

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.

 

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*Jacques Sapir est un économiste français,  il enseigne à l'EHESS-Paris et au Collège d'économie de Moscou (MSE-MGU). Spécialiste des problèmes de la transition en Russie, il est aussi un expert reconnu des problèmes financiers et commerciaux internationaux.

Il est l'auteur de nombreux livres dont le plus récent est La Démondialisation (Paris, Le Seuil, 2011).

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