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    Rapprochement Tbilissi-Washington: la Géorgie s'éloigne de la Russie

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    Le président géorgien Mikhaïl Saakachvili a obtenu ce qu’il convoitait sans succès pendant plusieurs années – être reçu à la Maison blanche par Barack Obama.

    Le président géorgien Mikhaïl Saakachvili a obtenu ce qu’il convoitait sans succès pendant plusieurs années – être reçu à la Maison blanche par Barack Obama. Depuis qu'il est devenu locataire de la Maison blanche en 2009, le dirigeant américain a évité les rencontres avec son homologue géorgien. De cette manière l’administration démocrate faisait comprendre qu’elle ne dédouanait pas Saakachvili pour sa responsabilité dans la guerre russo-géorgienne en août 2008, bien qu’officiellement les Etats-Unis aient toujours soutenu Tbilissi en tant que victime de l’agression. D’autant plus que pendant la dernière présidentielle américaine le dirigeant géorgien misait trop franchement sur le rival d’Obama, le sénateur John McCain, qui considérait Saakachvili comme son ami et avait des opinions plus radicales à l’égard de la Russie. Toutefois, Washington n’a jamais complètement tourné le dos à la Géorgie. Le vice-président Joe Biden et la secrétaire d’Etat Hillary Clinton se sont rendus à Tbilissi. Quel que soit l’avis des Etats-Unis sur le président géorgien, nul ne voudrait perdre un allié stratégique prêt à devenir un appui pour les Américains dans le Caucase.

    Les relations russo-géorgiennes ont toujours été houleuses et ont pratiquement cessé depuis la guerre des cinq jours. Toutefois, au cours de l’année dernière on a perçu certaines améliorations, ce dont a récemment parlé le président russe Dmitri Medvedev. Le trafic aérien régulier a été rétabli, les négociations sur le retour des produits géorgiens sur le marché russe sont en cours, et, surtout, les parties ont réussi à trouver un compromis qui a permis à la Russie d’adhérer à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il y a seulement six mois de cela, on estimait que les protestations de Tbilissi contre l’adhésion de Moscou étaient insurmontables, vu qu'il s’agissait de la question "sacrée" pour les deux pays du statut de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud.

    Toutefois, ce progrès ne change pas la situation globale: la Russie et la Géorgie demeurent des Etats hostiles, et le problème des territoires reconnus par Moscou en tant qu’Etats indépendants ne peut pas être réglé aujourd’hui ou à moyen terme. Les nombreuses tentatives d’établir un dialogue informel afin de commencer à rétablir les relations, entreprises principalement par diverses institutions européennes, n’ont encore donné aucun résultat.

    Depuis le début des années 1990, la Géorgie ne cachait pas son aspiration à établir des relations plus étroites avec les Etats-Unis et l’Otan. Les relations avec la Russie se sont dégradées en raison des conflits complexes liés à l’Abkhazie et à l’Ossétie du Sud, dont les racines plongent dans le passé. La présence de bases des combattants tchétchènes sur le territoire géorgien au début des années 2000 était un autre problème. Mais il ne s’agit pas seulement de cela. La Géorgie de Mikhaïl Saakachvili aspire à créer une alternative conceptuelle à la Russie, montrer l’exemple d’une rupture totale et irréversible de liens historiques et culturels avec son puissant voisin.

    Impulsif et pas toujours cohérent, Saakachvili sait toutefois précisément ce qu’il veut. L’expérience menée par le président géorgien consiste en une rééducation accélérée de la nation. Saakachvili a une très mauvaise opinion de son peuple qu’il est nécessaire, selon lui, de forcer à vivre correctement et travailler efficacement. L’approche de Saakachvili et de son équipe, dans l’ensemble très jeune, est très proche des bolcheviks en termes de méthodes, bien qu’elle porte l’insigne libéral. La position antirusse clairement exprimée n’est pas tant un objectif qu’un moyen. La séparation déterminée d’avec la Russie et la tradition culturelle commune profondément enracinée se présentait comme le meilleur moyen de la restructuration nationale.

    Ainsi, contrairement à d’autres anciennes républiques soviétiques qui accordent énormément d’importance à la formation du mythe historique national, la Géorgie se concentre bien moins sur l’histoire. Saakachvili est conscient que l’appel à l’histoire, même interprétée dans un esprit antisoviétique et antirusse, pourrait être une barrière pour surmonter la tradition. En simplifiant, on pourrait dire qu’on propose aux Géorgiens d’oublier le passé afin que ses fantômes ne soient pas un obstacle à un avenir radieux. Dans le même genre, il y a la confrontation implicite entre l’Etat et l’Eglise orthodoxe géorgienne, une institution très respectée dans le pays et orientée précisément sur la tradition.

    La Géorgie met effectivement en œuvres des réformes profondes et radicales, dont les résultats sont visibles même sans la propagande obsédante des autorités géorgiennes. Il était impossible de s’imaginer des établissements publics fonctionnant sans accrocs en connaissant la mentalité géorgienne. L’éradication de la petite corruption fait partie des surprises dans ce genre. Toutefois, on parle beaucoup de la hausse de la grande corruption.

    Mais la Géorgie est toujours dépourvue de ce qui lui sert d’image principale dans le monde, c’est-à-dire de la démocratie (Barack Obama a d’ailleurs qualifié une nouvelle fois la Géorgie de "modèle de démocratie et de transparence"). Mikhaïl Saakachvili a mis en place un Etat autoritaire où le ministère de l’Intérieur est le principal organisme qui surveille de très près la population. Cela a ses avantages et ses inconvénients – l’appareil gouvernemental fonctionne à la perfection mais il est également possible de réprimer efficacement toute activité d’opposition.

    Par ailleurs, en Géorgie on ne parle pas particulièrement de la démocratie, c’est un produit destiné exclusivement à l’exportation. Aujourd’hui, le président géorgien se tourne publiquement vers l’expérience de Kemal Atatürk et de Lee Kuan Yew. Le premier a brisé la colonne vertébrale de la Turquie traditionnaliste en misant sur la modernisation pro-occidentale autoritaire. Le second a simplement créé une nation prospère ex nihilo. Ces exemples montrent d’ailleurs que Mikhaïl Saakachvili n’a pas l’intention de partir où que ce soit à la fin de son mandat présidentiel en 2012.

    Il est difficile d’évaluer les réussites économiques de la Géorgie. Les réformes libérales ont amélioré le climat d’investissement, et certaines villes, comme Batoumi, qui brille de mille feux, sont impressionnantes. Mais il est impossible de cacher la pauvreté générale, et le profit généré par la privatisation totale est largement inférieur aux attentes. Saakachvili a bien su "vendre" la défaite contre la Russie – l’argent envoyé par l’Occident pour la réhabilitation a largement couvert les pertes et a permis de poursuivre les réformes, notamment payer un salaire élevé à la police qui n'accepte pas les de pots de vin. Mais il y a le revers de la médaille: la dette extérieure.

    Toutefois, abstraction faite de la notion du prestige, la défaite militaire a débarrassé la Géorgie de son fardeau et a privé la Russie d’un levier de pression important. L’approche bolcheviste du gouvernement géorgien polarise la société et crée une bonne base pour la colère, cependant la jeune classe active a des opportunités. D’ailleurs, la nouvelle Géorgie se construit pour les jeunes qui sont éduqués dans un esprit approprié. Les citoyens de la deuxième et de la troisième génération sont mécontents, mais cela est considéré comme un dommage collatéral. Ils sont nés à une mauvaise époque.

    Les espoirs de la Russie que les échecs catastrophiques de Saakachvili, avant tout la défaite écrasante en 2008, provoqueront l'effondrement de son régime étaient vains. Plus le temps passe (et les autorités géorgiennes transforment activement le pays), et plus la société géorgienne s’éloigne de la Russie. Par conséquent, l’espoir du rapprochement est de plus en plus faible. Toutefois, la base socioéconomique géorgienne est très fragile, et par conséquent le succès n’est pas du tout garanti.

     

     

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

    Fedor Loukianov, rédacteur en chef du magazine Russia in Global Affairs.

    La Russie est-elle imprévisible? Peut-être, mais n'exagérons rien: il arrive souvent qu'un chaos apparent obéisse à une logique rigoureuse. D'ailleurs, le reste du monde est-t-il prévisible? Les deux dernières décennies ont montré qu'il n'en était rien. Elles nous ont appris à ne pas anticiper l'avenir et à être prêts à tout changement. Cette rubrique est consacrée aux défis auxquels les peuples et les Etats font face en ces temps d'incertitude mondiale.

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